ecole-obligatoire

Il y a des tabous qu’il n’est pas politiquement correct de toucher ! La loi a beau inscrire que ce n’est pas l’école qui est obligatoire mais l’instruction, il n’empêche que, dans l’inconscient collectif c’est elle qui l’est, comme si c’était une loi de la nature. A 3 ans, 4 ans, obligatoirement à partir de 6 ans, allez, on achète le cartable et on dit « maintenant, finie la rigolade, il va falloir travailler ! » Bizarre d’ailleurs cette histoire de « travail » alors que la loi interdit le travail des enfants ! D’accord, il s’agit du travail rémunéré… quoique le travail scolaire soit aussi rémunéré… par des notes… qui induisent récompenses ou sanctions !

La lutte contre l’absentéisme scolaire est intense (beaucoup plus intense que le remplacement des profs absents). Certes elle est légitime quand elle concerne bon nombre d’enfants ou surtout d’adolescents qui échappent à tout responsable, y compris la famille, et sont en perdition et en danger dans la rue, même si on ne se penche pas suffisamment sur les causes de cette fuite de l’école. Il n’empêche que, pour la moindre absence, il faut que les parents fournissent un des motifs parmi les quatre seulement « autorisés »[1]. Il a fallu que les médecins protestent pour faire supprimer l’obligation de présenter un certificat médical justificatif de la moindre indigestion ! Pas question de justifier une absence par quelque chose de mieux à faire à la maison, par la visite de la grand-mère, le besoin de dormir plus longtemps…

Si l’école buissonnière a fait l’objet autrefois de pages littéraires truculentes ou affectueuses, aujourd’hui la moindre absence dans un buisson risque de mobiliser gendarmerie et hélicoptères[2] ! Bien sûr, bien sûr, les accidents, les enlèvements, la pédophilie… et la RESPONSABILITE peut-être plus que la sécurité.

Ce qui pourrait être obligatoire, c’est que l’école arrive à instruire réellement TOUS les enfants, et que ces derniers trouvent tous de l’intérêt à y aller. Lorsque vous ne trouvez pas d’intérêt à quelque chose, est-ce que c’est vous qu’il faut remettre en cause ou le quelque chose ?

En rendant l’instruction obligatoire, ce dont personne ne conteste la nécessité et le progrès que cela a été, Jules Ferry assignait à l’État et aux communes de fournir aux familles les moyens de le faire quand elles ne le pouvaient pas (d’où la gratuité). Le moyen, pas l’obligation d’utiliser ce moyen. Nous savons bien qu’il avait aussi d’autres finalités en tête, tout comme Guizot, qui étaient d’éduquer une population comme l’État avait besoin qu’elle soit éduquée (le terme exact est alors formatée). C’est toujours le cas, même si ce n’est plus avoué.

L’obligation n’est pas seulement dans la présence dans l’école, elle est dans les horaires, le découpage du temps et ce qui doit s’y faire heures par heures, l’exécution de tout ce qui y est édicté, la place où chacun doit s’installer, les oreilles que l’on doit ouvrir,… et elle se prolonge même en dehors de l’école dans ce qu’elle demande d’exécuter obligatoirement dans le temps familial ! Chaque transgression est sanctionnée et il est demandé aux familles d’agir pour qu’elle ne se renouvelle pas.

N’importe qui peut observer que cette obligation n’aboutit pas aux effets escomptés, au moins pour TOUS les enfants, et même plus pour le maintien de l’ordre social et politique dit républicain, quand s’élève une contestation de plus en plus difficile à étouffer ; ce qui devrait aussi poser question sur cet ordre.

Lorsque dans n’importe quelle entreprise un dispositif n’aboutit pas aux finalités pour lesquelles on l’a instauré, on change le dispositif ! Par contre si un autre dispositif imaginé et mis en œuvre par une partie des employés s’avère efficient, bien fou serait le patron qui ne s’en emparerait pas.

Présence obligatoire d’une école partout, d’accord tant que la société ne sera pas devenue celle d’une société sans école d’Illich. Mais ce dont nous avons encore besoin, ce dont les enfants, les adolescents ont encore besoin pour la plupart, c’est d’un espace éducatif (donc d’une autre école) à disposition.

J’entends les hauts cris s’élever : irresponsabilité ! Anarchie ! Chienlit ! Il est vrai que si l’école actuelle n’était pas obligatoire, elle serait peu fréquentée si les parents ne la rendaient pas eux-mêmes obligatoire, et la majorité des enfants serait à la rue.

Or, c’est possible. Désolé si je reprends encore mon école du 3ème type, mais elle me permet de ne pas m’appuyer seulement sur de l’utopie. Vous qui me lisez savez qu’elle est fondée sur l’intérêt, l’initiative et l’activité qu’il engendre, la liberté d’entreprendre... Rien que pour cela, l’obligation d’arriver à une heure officielle pour tous n’était plus nécessaire puisque des arrivées échelonnées ne troublaient en rien le fonctionnement général. De même que la sortie de l’école après l’heure officielle était tout aussi possible. Du fait de la proximité, la sécurité était assurée par la communication entre parents et école. Nous étions arrivés, a contrario, que l’école soit un lieu ouvert et à disposition en permanence y compris pendant les vacances.

L’absence des enfants à l’école relevait de l’autorité des parents : ils me prévenaient par mesure de sécurité avant (ou je m’en inquiétais pour les mêmes raisons) mais je ne me permettais pas de juger du motif qu’ils donnaient : cela relevait de leur appréciation et de leur responsabilité. C’étaient eux les détenteurs du pouvoir de l’obligation.

Tout cela était simple, mais cela avait demandé que s’établissent, d’abord l’intérêt des enfants pour ce lieu, puis la confiance. Nous sommes dans une société qui ne cesse de réclamer à tout va la confiance (qui n’est qu’une soumission aveugle), alors qu’elle n’est faite que de méfiance qui engendre contrôle, surveillance, obligation, sanctions et mesures de rétorsion.

- La confiance des parents en l’école d’abord. Elle ne s’instaure qu’à partir des constats qu’ils peuvent faire, d’où la nécessité absolue que l’école en discute régulièrement avec eux collectivement et individuellement, qu’elle leur soit ouverte, qu’ils y aient leur mot à dire, des aspirations à exprimer. Premier point : l’école doit être l’entreprise éducative d’une communauté territoriale à qui, in fine, elle appartient. Dans mon école, la confiance était aussi consolidée par le fait que chaque famille pouvait faire sans problème le choix d’une autre école si elle le voulait[3] (proximité du chef-lieu de canton, cars de ramassage du collège autorisés pour le primaire, non respect de la carte scolaire dans ces zones rurales). Exit une autre obligation : tous pouvaient facilement ne pas être obligés de choisir l’école quelque peu particulière du village !

- La confiance de l’école en les parents. Je n’ai jamais rencontré un de ces parents qualifiés d’irresponsables, si tant est qu’il en existe. Le « devenir » de leurs enfants est leur souci constant. « L’être » de leurs enfants vient rapidement ensuite quand ils comprennent que leur devenir en dépend. Or l’école actuelle ne fait aucunement confiance aux parents, aux décisions qu’ils pourraient prendre, au jugements, critiques et appréciations qu’ils pourraient porter. Elle se protège ouvertement d’eux, les nie, et n’a d’autres ressources que de les obliger à l’accepter telle quelle, par la menace du gendarme.

- La confiance des enfants en l’école. Ce devrait aller de soi ! Lorsque dans un endroit quelconque un enfant a du plaisir à aller, du plaisir à y faire moult choses, du plaisir à y être avec d’autres, il n’y a aucun besoin de l’obliger à y aller, c’est lui qui le réclame et il faut parfois même l’y arracher ! (ce qui arrivait souvent le soir dans ces écoles du 3ème type !)

- La confiance des adultes (professionnels pour l’école) en l’enfant. Cette confiance, pourtant fondamentale dans une relation éducative, est peut-être ce qui manque le plus à l’école. « Ah ! Si on les laissait faire, si on ne les obligeait pas, ils ne feraient rien », tout au moins rien de ce qu’on pense bon pour eux. Bien souvent les adultes doutent des capacités que pourtant tout enfant a, ils doutent de l’intérêt… de ses intérêts et ne savent pas s’en servir. Pas facile pour tous les enfants d’aimer l’école quand les adultes, sous la coupe desquels ils sont, n’ont pas confiance en eux et empêchent toute initiative qui ne correspond pas à ce qu’ils demandent (ou ce que demande l’institution). Bien sûr la plupart de ces adultes tâchent de faire aimer ce qu’ils demandent aux enfants (les motivent) et y arrivent pour certains,… mais pas pour tous qui n’y resteraient pas assis à écouter s’ils n’y étaient obligés.

- La confiance des enfants aux adultes. Ce n’est pas d’autorité coercitive dont ils ont besoin (dont l’école a besoin !), c’est de l’autorité qui est un recours. C’est parce qu’elle est un recours que l’autorité de l’adulte est acceptée, plus : sollicitée. C’est cette autorité que l’on peut parfaitement appeler bienveillance[4] (bien que pour beaucoup ce soit pris pour le contraire de l’autorité, le laxisme) qui assure l’état sécure dont tous ont besoin. L’autorité qui permet, qui aide, qui rassure, qui encourage l’audace. Pour aller ou rester dans un lieu sous la responsabilité d’adultes, il faut vraiment avoir confiance en eux pour y être libre de se construire.

- Confiance entre enfants. L’école est un lieu où l’on contraint un ensemble d’enfants à vivre quotidiennement dans la promiscuité d’un espace restreint le temps quotidien où ils devraient être le plus en activité[5]. Lorsqu’en plus les interrelations entre eux sont pratiquement interdites pendant les cours, l’interrelation qui est la base de la socialisation n’est possible que dans les ¼ d’heure de cours de récréation bétonnées (qui ne sont même pas des cours de récré-action), dans l’explosion provoquée par le soulèvement du couvercle de la cocotte minute. Etat insécure garanti malgré la « surveillance ». Ce qui peut encore attirer des enfants à l’école, les copines et les copains, peut même devenir dangereux.

Instaurez ces quatre confiances, faites de l’école un espace de vie puisque c’est de la vie que naissent toutes les constructions cognitives et sociales, et vous n’aurez plus besoin d’obligation scolaire. Mon école de 3ème type était à disposition des enfants, des parents, du village, pas un enfant n’y manquait, beaucoup y revenaient le mercredi, le samedi, pendant les vacances, pas un parent ne les changeait d’école (sur toute la durée de la scolarité primaire), et le village entier l’a défendue bec et ongles.

Les enfants n’y venaient pas pour apprendre, mais pour « faire » parmi et avec d’autres. Ils n’y venaient pas pour apprendre à lire, mais pour écrire et lire tellement les autres en jouissaient et se servaient de l’écrire-lire. Ils n’y venaient pas pour apprendre à compter, ils venaient pour s’amuser avec un langage jouissif dans la création qu’il permet et utile dans leurs multitudes besoins et envies de « faire ». Ils n’y venaient pas pour apprendre et réciter la science mais pour expérimenter encore plus loin qu’ils ne pouvaient le faire à la maison…[6] . Ils y venaient pour échanger tout cela avec d’autres, être reconnus par les autres. Tout ce qui fait la nature humaine quand elle n’est pas brimée, inhibée.

Seuls les parents et moi savions qu’ainsi ils « apprenaient », savions même ce qu’ils apprenaient et que l’école était utile pour cela.

L’obligation ? C’est l’obligation pour l’État de maintenir cette école qui aurait due être effective ![7]

L’obligation scolaire ? Elle ne fait qu’avouer le rejet croissant que l’école provoque puisque sans elle, beaucoup n’iraient plus. Changez profondément l’école et sa finalité, il n’y aura plus besoin d’obligation.

Et en attendant, propagez tout de suite l’appel qui rendrait obligatoire ( !) pour l’Etat de rendre possible partout le choix d’une école différente :

http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/ Nous atteignons les 13 000 signatures à ce jour !

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[1] Les motifs autorisés :

- La maladie de l'enfant (ou d'un de ses proches s'il est potentiellement contagieux),

- Une réunion solennelle de famille,

- Un empêchement causé par une difficulté accidentelle dans les transports,

- L'absence temporaire des parents lorsque l'enfant les suit.

[2] Histoire vraie, y compris le buisson, vécue il y a deux ans dans un collège rural !

[3] Dans les faits, ces familles avaient ce que demande l’appel, le choix entre une école alternative publique et une école classique publique ! L’appel n’est pas une utopie !

[4] Bienveillance : bien veillance.

[5] Beaucoup d’enseignants éliminent ceci en citant des chiffres : Sur les 8766 heures c que comporte une année, les enfants ne passeraient que 847 heures à l’école, soit 10% de leur temps dans l’école, les 90% restant dans la famille.  Sauf que :

- n’est comptabilisé que le temps des cours, pas celui passé à l’école avant, après, pendant les transports, ce qui pour pas mal d’enfants augmente la journée obligatoire de deux ou trois heures.

- sauf que dans les 90% restant, il y a le sommeil (normalement 10 ou 12 heures, c'est-à-dire déjà près des ¾ du temps restant.

- sauf que le temps d’école est celui de la période la plus active, en dehors des vacances, le temps quotidien restant est celui de la fatigue, du stress des parents, de l’attente de leur retour dans l’isolement, des repas expédiés…

[6] Mais, apprendre pour apprendre pouvait souvent être aussi une activité jouissive et je pouvais être « appreneur » (ou d’autres adultes pouvaient l’être) quand j’étais sollicité ou qu’un de leurs projets le demandait pour être réalisé, mené à terme. Les adultes dans cette école ne sont pas inertes ! Ils sont aussi provocateurs comme l’aménagement de l’école est provocateur. Ils sont utiles à l’enfant… surtout quand celui-ci le sait !

[7] Elle a perdurée 20 ans avec moi, puis 15 ans avec un collègue, l’académie a profité du départ à la retraite de ce dernier et d’une baisse démographique provisoire de l’effectif pour enfin s’en débarrasser.