autorité

Lorsqu’on entend discuter librement des pédagogies différentes ou de l’école du 3ème type (et  l’appel commence à faire discuter !), un certain nombre de réflexions viennent immédiatement :

« Il faut bien qu’ils apprennent les contraintes de la vie… qu’on ne fait pas toujours ce qu’on aime…On ne peut pas vivre sans contraintes, sans règles… - Si on les laisse faire ce qu’ils veulent ils ne feront que jouer… déjà, à la maison, on les laisse faire que ce qu'ils veulent. - On n’apprend rien sans efforts… - Il faut bien les forcer à apprendre ce qui leur est nécessaire… - Le laxisme des parents doit bien être contrebalancée par l’autorité à l’école… il faut bien leur apprendre à se plier à une autorité… » etc.

Ces réflexions montrent une méconnaissance totale de ce que sont ces pédagogies en même temps qu’un refus de voir la réalité de l’inefficience des idées, croyances, principes auxquels on s’accroche.

Celles et ceux qui ont fait l’effort de passer un moment dans ces classes ou écoles sont d’abord surpris par l’ordre (ce qu’ils appellent l’ordre), la tranquillité et l’activité qui y règnent. Beaucoup ne comprennent pas comment cela a pu s’établir, qu’est-ce qui régit tout cela, quelle autorité l’impose, à qui, à quoi ces enfants obéissent. La liberté est souvent liée à la chienlit, l’ordre à la soumission à une autorité, l’effort à la contrainte, le plaisir à la gratuité de l’acte.

On peut attribuer le qualificatif « d’actives » à toutes ces pédagogies. Elles sont fondées sur les « faire » des enfants. Mettez dans un espace tout un tas d’outils, de matériaux, d’instruments, rassemblez-y des enfants et même des adultes, et dites-leur : « Faites ce que vous voulez ! ». Dans un premier temps, vous provoquerez une certaine perplexité tant la liberté du « faire » est inhabituelle : « Qu’est-ce que je peux bien faire que je décide moi-même ?Je ne sais pas quoi faire ! ». Et puis, la barrière rompue, des entreprendre s’engageront et rapidement butteront sur des impossibles : « Oui, mais un autre s’en sert déjà ! Je ne sais plus où ils ont mis les marteaux ! Impossible d’écrire, les musiciens font trop de bruits ! Il m’a brûlé avec le fer à souder !.... ». Et il est même probable que, le premier soir, tout ce qui permet de faire sera devenu inutilisable.

La liberté du « faire » s’inscrit dans le « faire » parmi et/ou avec les autres.  Elle n’est pas possible sans contraintes, mais celles-ci sont bien plus difficiles et exigeantes que celles qui découlent de la soumission à une autorité et à l’exécution de ce qu’elle demande. Elles se traduisent en règles explicites ou implicites que doit élaborer le groupe pour rendre possible les « faire » de chacun. C’est bien plus difficile que de se contenter d’obéir à des règles du « vivre ensemble » quand, dans ce vivre ensemble, la programmation de l’activité collective, son déroulement dépend de la seule autorité d'un maître, quand l’initiative de chacun n’est pas permise. Dans ce cas, le vivre ensemble n’a pas beaucoup de sens, ce serait plutôt un « se supporter ensemble ».

C’est aussi bien plus complexe.

D’abord par la variabilité de ce qui provoque la nécessité d’une contrainte. Chaque projet et sa réalisation devant s’insérer dans l’activité d’un collectif, il ne faut pas qu’il perturbe les autres projets. C’est l’interdépendance qui crée des contraintes qu’il faut souvent réajuster. Ensuite dans l’élaboration des règles qui permettent[1]. Pour qu’elles soient efficaces et acceptées, elles nécessitent leur discussion pour qu’aucun du collectif ne soit lésé.

Dans certaines pédagogies, les règles sont figées dans des lois assorties de leurs sanctions décidées par le collectif (Pédagogie institutionnelle). Dans une école du 3ème type, les règles ne s’explicitent que lorsque cela s’avère nécessaire et le temps nécessaire. C’est le dysfonctionnement (on ne peut plus faire) qui oblige à l’application de contraintes ou nécessite de réajuster une règle, ce n’est pas une sanction prévue : l’enfant qui déroge à la règle subit lui-même le dysfonctionnement et ne peut lui-même plus faire. La règle n'est pas ce à quoi il faut obéir, c'est ce dont on a nécessairement besoin, il n'y a même pas besoin... de l'apprendre parce qu'on le vit.

Et l’autorité dans tout cela ? L’adulte n’est pas inerte. Il lui faut même beaucoup d’autorité. Mais il ne s’agit pas de la même que celle dont on parle habituellement, celle de l’édiction des interdits et de l’exigence de l’obéissance. Il s’agit de celle qui est reconnue comme conférée par l’expérience, le savoir et non par le seul statut. Il s’agit de celle qui permet de faire, qui est écoutée pour faire, celle qui est sollicitée… Ce qui ne veut pas dire qu’il n’aura pas à prononcer des interdits, mais ceux-ci sont alors facilement acceptés quand tous les enfants ont compris que l’adulte veille (ou bien-veille) à la sécurité comme à l’état sécure de tous.

Reste l’effort : pas d’apprentissage sans effort, pas d’effort sans contraintes ! On lie toujours l’effort à la réalisation de ce qui est imposé, à l’obligation, à une certaine douleur qu’on doit aussi s’imposer ou supporter, on l’oppose au plaisir (fais des efforts, après tu t’amuseras !). C’est vrai qu’il faut en faire pour aller tous les jours réaliser un travail qui n’a comme seul intérêt que celui de survivre.

Effort = travail ! Or, en physique, le travail d'une force est l'énergie fournie par cette force lorsque son point d'application se déplace, l'objet subissant la force se déplace ou se déforme. Dans notre cas, c’est l’enfant qui se transforme (tout apprentissage est une transformation ou une évolution de la personne qui n’est plus tout à fait la même). Que d’énergie, que d’efforts met un enfant (ou n’importe quelle personne) dans n’importe quelle activité dans laquelle il s’engage de lui-même, pour mener à bout son projet, pour en surmonter les difficultés (souvent c’est à ce moment qu’il sollicite l’aide de « l’autorité » !). Sauf… qu’il ne sait pas qu’il fait des efforts ! Parfois il ne sait même pas qu’il apprend ou au contraire demande d’apprendre parce qu’il en a alors concrètement besoin. Mais nous, professionnels, savons les langages qu’il se construit, provoquons leur utilisation, l’aidons à les utiliser, à les faire évoluer, et même à en jouer. Nous faisons, nous aussi,… beaucoup d’efforts !

Les pédagogies différentes et l’école du 3ème type n’ont strictement rien de laxistes. L’exigence demandée aux professeurs pour leur propre compte est très grande. Il faut même un certain temps aux enfants qui les découvrent pour la première fois pour s’emparer de la liberté qu’elles permettent, la rendre féconde et inscrire cette liberté dans les interdépendances exigeantes d’un collectif. Il faut un certain temps à tous pour perdre des habitus, passer de l’ordre imposé à l’auto-organisation.

Il y a plein d’images, d’a priori, de représentations, sur les pédagogies dites nouvelles, il y a plein de fausses certitudes sur « comment se réalisent les apprentissages ». Il y a surtout une ignorance profonde de ce qu’elles sont.



[1] Le rôle essentiel de toute règle sociale est de permettre. On ne roule pas à droite pour ne pas être arrêté par les gendarmes mais pour pouvoir rouler sur la route où d’autres circulent. Si toute loi répondait à ce principe, beaucoup seraient différentes et toutes seraient acceptées… sans besoin de gendarmes !