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Vous avez peut-être suivi le déroulement de l’affaire N que j’ai narrée dans une série de billets.

Il se trouve que j’ai suivi beaucoup de ces affaires, me suis penché sur l’historique de beaucoup d’autres, et que je continue (en ce moment une nouvelle vient de se déclencher). Elles ont toutes pour cause des pédagogies non traditionnelles, se situent toutes dans l’école primaire, et généralement c’est dans une école de village qu’elles sont les plus graves de conséquences. Toutes se déroulent suivant le même processus, avec les mêmes conséquences, à tel point que c’est modélisable.

Le plus étonnant, c’est que pratiquement jamais la raison évoquée n’est « de mauvais résultats scolaires des enfants ». Au contraire, la réussite des enfants, en particulier leurs bons résultats au collège, est systématiquement ignorée. Quant au plaisir des enfants d’aller à l’école, d’apprendre, au lieu d’être pris comme élément favorable il engendre la suspicion.

Elles ne se fondent jamais sur des éléments tangibles.

Pour essayer de comprendre, il faut replacer toutes ces affaires dans la psychosociologie. Il faut comprendre que l’école se situe dans le domaine des systèmes vivants, de l’affect, et c’est ce qu’elle touche toujours : l’enfant et le collectif d’enfants évidemment, mais aussi le couple parent/enfant, le couple de parents, la famille, le village, les relations plus ou moins bonnes qui font plus ou moins bien fonctionner ces entités. Chaque fois, c’est là que nous trouvons le point de départ.

Ces affaires sont toujours déclenchées par une seule famille. Les raisons qui font trouver la différence de pratiques insupportable à ces familles (parfois à un seul des parents du couple ou du couple séparé) sont troubles, d’ailleurs elles ne vont jamais discuter de pédagogie avec le professeur et celui-ci tombe des nues quand tout se déclenche. Si le prétexte évoqué est d’abord prudemment la pédagogie, c’est le (la) professeur(e) qui est visé.

J’ai pu pointer la jalousie parentale vis-à-vis de celle ou de celui à qui elles sont obligées de laisser leurs enfants (il aime mieux l’école que la maison, il aime mieux son ou sa prof(e) que moi). C’est un sentiment qui s’explique même s’il ne se justifie pas. Mais il y a souvent aussi les problèmes affectifs et relationnels dans ces familles (enfant/parent, entre parents), le phénomène de les reporter sur un bouc-émissaire est bien connu.

Il y a bien sûr aussi les convictions éducatives, philosophiques, idéologiques (ou politiques)… auxquelles les pratiques paraissent s’opposer. Il est vrai qu’on peut les considérer comme légitimes. Toutefois elles sont rarement mises en avant, tout au moins ouvertement. Chacun a besoin de certitudes, mais celles-ci restent fragiles pour trop les afficher publiquement.

On trouve aussi simultanément et dans tous les cas la position que la famille déclencheuse occupe et ses rapports avec les autres dans le village. Le village (ou le quartier) où tout le monde se connaît, est aussi un système vivant, traversé par des tensions, constitué de pôles plus ou moins antagonistes dont l’équilibre peut facilement être rompu et donner lieu à des inimitiés sourdes qui évitent de s’étaler sur la place publique… sauf quand un prétexte (la contestation de l’école et de l’enseignant) les fait apparaître et les transforme en lutte ouverte[1]. Toutes les affaires sans exception sont liées aussi à cet état de fait sociologique, en particulier quand un maire fait partie d’un clan ou ne joue pas le rôle de modérateur qu’il devrait avoir.

Si le point de départ est une famille, celle-ci ne reste jamais seule. Dans la plupart des situations, si vraiment la pédagogie différente en était la raison, elle pourrait facilement changer ses enfants d’école sans tambour ni trompettes. Elle ne le fait jamais. Il lui faut trouver des alliés, pour se conforter dans leur sentiment d’avoir raison, probablement pour limiter aussi le risque qu’elle prend, le besoin de ne pas être seule. Il se passe toujours, avant le déclenchement, une période informelle où « il se dit des choses », où l’on fait courir des bruits, sur le trottoir de l’école, entre familles amies… La rumeur. Dans les analyses a posteriori de l’historique, on découvre toujours cette période. Ces rumeurs ne sont jamais mises sur la table des conseils d’école par les délégués de parents (pas plus que la pédagogie qui serait contestée), ce qui pourrait y mettre fin.

Une fois enclenché, le même processus se déroule de façon quasi irréversible. Toutes ces affaires débutent par la diffamation[2], les plus courantes sont la pédophilie ou la maltraitance supposées. Parfois aussi la vie personnelle des enseignants. Après en avoir fait courir le bruit, semer au maximum le doute, c’est la lettre signée par un petit groupe de parents, quelquefois anonyme, envoyée aux autorités académiques. Prise en compte ou non, chacun sait son pouvoir de nuisance.

L’inspection est bien obligée d’agir. D’enquêter, voire de demander à la gendarmerie d’enquêter de son côté. Il est bien aussi de son devoir de protéger l’école mise à mal dans son fonctionnement. Elle protège de moins en moins l’enseignant comme elle a pu le faire autrefois dans des affaires graves où il était impliqué, là avec preuves.

A partir de ce moment, l’ambiance et les relations deviennent encore plus exécrables dans le village, des lettres ou des messages ou des pétitions circulent, les altercations se dévelopent,  il n’est plus possible d’enrayer ce qui devient une machine.

Si l’inspecteur de la circonscription et son DADESN (ex inspecteur d’académie) sont plutôt ouverts aux pédagogies nouvelles, l’enquête sera objective, le prétexte pédagogique sera éliminé. Ils pourraient mettre une fin à ces affaires en allant le dire publiquement aux familles si tant est que celles-ci ont besoin d’être rassurées. Ils le font rarement (tout au moins je n’ai trouvé aucun cas dans ce que j’ai pu étudier ou suivre). Mais, comme ce n’est pas vraiment ce prétexte la véritable raison, pour tenter d’apaiser ils n’ont pas beaucoup d’autres moyens que de demander cordialement à l’enseignant de demander son changement.

S’ils ne sont pas favorables à ces pédagogies qui les dérangent ou si cet enseignant est un militant un peu remuant, alors c’est brutal et c’est l’occasion de s’en débarrasser : inspection immédiate et défavorable (même si c’est en contradiction avec des inspections précédentes, il y a plusieurs cas flagrant), obligation faite à l’enseignant de demander sa mutation sous menace de déplacement d’office ou de radiation (sanctions disciplinaires), voire déplacement d’office sans suivre les procédures d’une commission disciplinaire. Dans plusieurs cas c’est allé jusque là[3].

A l’origine, il s’agit toujours d’une minorité de familles. Mais la majorité ou une partie de la majorité reste rarement passive. C’est parfois à cette occasion que se révèle son intérêt et son appréciation des pédagogies différentes. Il n’y a jamais une unanimité qui permettrait de régler le problème dans un sens ou un autre. Il s’agit d’un rapport de forces qui n’a pas d’issue dans un quelconque dialogue. Consensus ou compromis deviennent impossibles. La situation est inextricable. Seuls les enfants et l’enseignant paient les pots cassés et ils en garderont toujours les traces.

Il est à noter que, chaque fois, l’ensemble des collègues de la proximité reste prudemment inerte, quand quelques-uns ne jettent pas de l’huile sur le feu. Ils compatissent un peu. Les syndicats ne vont bouger un peu que si l’administration exagère dans le non respect des procédures disciplinaires.

L’enseignant est seul à faire face à tout cela malgré le soutien plus fortement marqué d’un ou deux parents… impuissants.

Alors ?

On peut d’abord se dire que moins un enseignant en fait, mieux cela vaut pour lui et l’école. C’est d’ailleurs non sans raisons que beaucoup hésitent à se lancer dans autre chose que la pédagogie traditionnelle. S’ils le font, ils savent qu’il leur faudra dépenser une énergie démesurée, non seulement dans la modification de leurs pratiques, mais aussi pour affronter ce que cela va immanquablement déclencher. C’est leur vie toute entière qui va y passer. Et l’école n’est pas prête de bouger quand ses acteurs ne peuvent plus prendre trop de risques pour le faire.

Alors tout ceci n’aurait jamais eu lieu et ne se perpétuerait plus si le choix de l’approche pédagogique par les enseignants comme par les parents était enfin admis comme normale et rendue possible. On peut même comprendre les parents déclencheurs d’affaires puisqu’ils sont comme les autres captifs de la pédagogie que le hasard d’une carte scolaire les oblige à accepter (enfin, ce sont leurs enfants qui sont captifs !)

Le choix demandé par l’appel, c’est celui de la raison. Ce serait mettre fin à des tensions qui existent à des degrés plus ou moins élevés partout. Ce serait mettre fin aux dégâts que subissent avec les enfants tous les acteurs de l’école. Ce serait enfin permettre une harmonie dans l’espace scolaire, une collaboration entre enseignants et parents, s’élevant eux aussi dans leur adultarité, sans lesquelles aucune éducation, aucun apprentissage ne sont possibles. C’est urgent.

Pouvez-vous trouver un seul argument qui aille à l’encontre ?

http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

 

Tous les billets à propos des parents : http://education3.canalblog.com/tag/parents

Quelques jours après ce billet, je reçois ce 23 juin un exemple parmi les centaines qui ont cours : suppression programmée par l'administration d'une classe maternelle Freinet dans le même processus que celui décrit ci-dessus. Une pétition pour les aider : https://secure.avaaz.org/fr/petition/Inspection_academique_dAngouleme_Education_nationale_Sauver_lecole_freinet_de_Javrezac/?pv=7

[1] Le professeur, lorsqu’il vit dans le village, participe à la vie du village, qu’il y a des amis, il est d’autant plus fragilisé parce que situé dans un clan ou un autre. Pour arrêter la guerre, c’est lui qui est quand même l’étranger qui sautera.

[2] Il faudra peut-être attendre que des plaintes en diffamation soient déposées par les enseignants pour qu’elles cessent.

[3] Il faut aussi noter que l’administration déclenche aussi souvent d’elle-même ces affaires, cette fois contre l’appréciation favorable des familles. Il s’agit alors d’un autre déroulement, même si leur conclusion est toujours la même pour l’enseignant.