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Vous auriez pénétré dans une école du 3ème type, vous auriez pénétré dans une fourmilière ou cru pénétrer dans une salle de rédaction comme me l’a dit un jour un vieux journaliste !

Il y avait des enfants qui s’affairaient un peu partout dans une organisation dont vous auriez eu du mal à saisir la complexité et comment elle avait pu se mettre en place.

Il y avait le téléphone qui sonnait ou un fax qui dégorgeait une feuille. Il y avait quatre ou cinq ordinateurs, une ou deux imprimantes, des enfants devant une vidéo reçue ou un autre le caméscope sur l’épaule, un écran sur lequel s’inscrivait des messages, le facteur qui apportait du courrier,…

Vous m’avez dit « mais comment avez-vous pu être doté de tout cela ? ». La débrouille ! Profiter des opportunités qui se présentaient, être malin et diplomatique auprès des municipalités, récupérer du matériel (les entreprises qui changeaient leurs ordinateurs me les apportaient… à tel point que je pouvais les redistribuer à d’autres écoles !), bricoler, etc. Nous étions quelques-uns à faire cela et à nous entraider sans avoir du tout l’impression que c’était anormal, hors de notre fonction. Cela a été une constante pour une bonne partie du mouvement Freinet. D’ailleurs ce n’était pas l’Institution qui aurait pu nous doter de ces moyens puisqu’elle n’y voyait pas l’intérêt. Et c’était bien mieux : nous nous libérions nous-mêmes de ce qui entrave l’initiative, nous pouvions nous engager dans l’entreprise éducative.

L’école du 3ème type, comme l’a été la pédagogie Freinet dès son origine, est une école communicante avec tous les moyens de la communication.

Ce qui l’alimente, ce sont les informations, qu’elles proviennent de son intérieur ou de son extérieur. C’est ainsi que peuvent s’étendre les cercles d’exploration et d’appréhension du monde de chacun ainsi que le développement progressif de tous les langages qui en permettent la compréhension et l’appropriation.

Mais on ne peut pas réduire la communication à celle qui consiste à échanger avec d’autres qui ne sont pas là par l’intermédiaire d’outils. Tout est information. Tout ce que perçoivent en continu nos sens. Informations brutes (le poêle est chaud, la brise est douce…), informations transformées en représentations symbolisées (parole, mots, livres, chiffres, dessins…), informations en provenance de l’inconscient (angoisses, rêves, envies…), informations émises par d’autres, etc. Notre environnement n’est qu’une masse infinie d’informations. Mais nous (notre cerveau) devons les transformer en représentations, en créer des mondes (monde du verbal, monde mathématique, monde scientifique…). C’est l’interaction. L’environnement (dont les autres font partie) n’est que ce que nous nous en représentons… et du coup ce que nous en faisons.

Dans une école du 3ème type, la communication y est donc permanente dans toutes ses composantes, naturelle, complexe et imprévisible.

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Quand on utilise ce mot, on ne pense généralement qu’à celle qui demande des moyens… de communication. Il est vrai qu’aujourd’hui ces moyens se sont multipliés, banalisés, font partie de la vie courante des enfants, mais ils font beaucoup moins partie de la vie collective ; là, ils embarrassent plutôt. Ils embarrassent d’autant plus que toute vraie communication implique la rétroaction. Elle va donc avoir des conséquences de par ce qu’elle va provoquer d’imprévisible dans l’activité de chacun, dans l’activité collective, qui devra s’insérer dans la structure de la classe et/ou la modifier. La communication induit forcément l’auto-structuration du collectif dans lequel elle est permise. 

Il faut que, peu à peu, la classe ou l’école s’auto-structure et se donne les moyens et les outils, que s’instaurent des habitus, pour que l’interaction et l’interrelation, pour que la production d’informations, soient possibles et faciles. Par exemple, d’abord et tout bêtement, des stocks de feuilles de papier à disposition quand un enfant à simplement envie d’écrire, dessiner, gribouiller… ! Autrefois nous récupérions les fins de rouleaux des imprimeries de journaux, leurs vieilles casses, les kilomètres de listing perforé dont nous utilisions le recto, etc.

Il ne suffit pas de mettre un ordinateur avec internet dans une classe, de s’inscrire à twitter ou sur une liste de diffusion, il faut arriver à être disponible à la communication, ne pas la cantonner à des moments spécifiques (l’heure de la correspondance, l’heure des maths, l’heure des expériences…). Ce d’autant que les enfants sont beaucoup plus que nous dans l’instant. Si on ne laisse pas se développer ce qu’une information à provoqué, si on la reporte dans le temps, le temps est passé et d’autres informations mobilisent l’esprit et l’affect.

Il faut accepter qu’une information que nous jugerions à exploiter ne provoque rien. Nous sommes bombardés à chaque seconde d’une infinité d’informations (par nos sens). C’est notre cerveau et notre affect, qui suivant leurs états, leurs besoins, leurs possibilités, leurs intérêts vont en sélectionner une et pas les autres, vont faire interagir avec l’une et pas avec les autres.

C’est la communication, dans les interactions et les interrelations qu’elle provoque au sein du groupe, par les projets qu’elle suscite, qui va faire s’auto-structurer le collectif (avec l’aide du ou de la prof(e)pour le maintenir opérationnel).

Il est évident que, dans le stade de la transition, la communication avec l’extérieur doit être progressive. Ouvrir brutalement portes et fenêtres crée des courants d’air, surtout quand l’intérieur de la pièce empêche toute modification de l’ordre instauré. Mais c’est ainsi que naît, se développe, se complexifie une auto-organisation qui permet tout.

La question des moyens ne se pose plus : il n’y a plus besoin comme autrefois de système D pour les obtenir, chaque école est dotée, sans même avoir besoin d’en faire la demande. C’est le pourquoi et ce qu’on va en faire qui pose question. Il est risible d’entendre qu’il faut que les enfants apprennent à se servir d’internet. Ce serait plutôt eux les professeurs, y compris pour leurs copains. Ce qui pose question, c’est la communication qui n’est jamais communication sans interaction, c’est la communication qui trouble nécessairement l’ordre programmé d’un collectif, c’est l’imprévisible qui finit par alimenter l’activité hors des cases prévues, en cassant les cases prévues, en finissant par les faire disparaître.

La communication a vocation à envahir toute l’école. Il est évident que c’est d’abord dans la vie ordinaire du collectif qu’elle doit s’instaurer. Ce qui caractérise tout système vivant et le distingue des systèmes mécaniques, c’est qu’il est en communication permanente avec son environnement et en interrelation avec d’autres systèmes vivants. C’est par elle qu’il se construit, s’auto-structure, s’adapte, évolue. Les enfants sont des systèmes vivants, l’école doit être un système vivant.

Dès sa naissance, l’enfant est en communication (interaction) permanente avec son environnement. C’est ainsi qu’il construit les langages qui lui permettent d’y vivre. C’est ainsi qu’il agrandit peu à peu ses cercles de compréhension et d’action, donc de vie. D’abord dans sa proximité.

Dans le multi-âge d’une école du 3ème type, le cercle d’exploration des petits c’est d’abord celui de leur groupe, puis de la classe. Il faut d’abord qu’ils se reconnaissent et s’affirment eux-mêmes parmi et avec les autres proches. Au fur et à mesure que leurs cercles vont s’étendre, leurs capacités de représentations vont croître, jusqu’au moment où ils pourront se représenter d’autres qui ne sont pas là, où leurs langages vont leur permettre d’interagir avec eux. Ils s’empareront alors des outils et des moyens qui existent dans l’école et sont utilisés par d’autres. Mais ils seront dans un système vivant qui se sera auto-structuré pour permettre la circulation de l’information et l’infinité de ses interactions dans son intérieur. Les informations en provenance de son extérieur seront reprises comme les autres dans ce flux et ses rebondissements. Les informations produites et projetées vers l’extérieur le seront naturellement pour provoquer aussi d’autres interactions. Les interrelations qui créent les groupes sociaux en leur permettant de s’auto-structurer s’étendent alors dans ce qu’on appelle les réseaux, qui, eux aussi, ne sont réels que s’ils sont des systèmes vivants s’auto-structurant et non pas en s’instaurant simplement.

L’introduction des moyens modernes de communication dans une frange du mouvement Freinet (1983 pour la télématique) a été d’emblée facile parce que c’était dans des classes déjà communicantes, déjà auto-structurées pour la communication.

Mais nous avons aussi constaté que l’introduction d’un moyen de communication dans un système fermé (classe traditionnelle) peut provoquer ce désordre fécond de la vie et le transformer peu à peu. C’est ce qui devrait être son objectif premier. Le texte en .pdf :_communication_moyens

Pour aller plus loin : « La fabuleuse aventure de la communication » (2012 - TheBookEdition.com), deux chapitres de « l’école de la simplexité » (2011 - TheBookEdition.com), un chapitre dans « Une école du 3ème type ou la pédagogie de la mouche » (2002 - L’Harmattan)

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