choix2

L’appel pour les pédagogies alternatives est simple : proposer et permettre un choix à tous. Cette simplicité, y compris dans sa mise en œuvre, dérange beaucoup. Nous l’avons vu dans les premières réactions des politiques spécialistes de l’éducation (voir la lettre ouverte à Philippe Meirieu ainsi que sa réaction sur Politis). Nous voyons réapparaître les sempiternels discours « républicains » sur l’égalité dans l’uniformité, peu importe si cette uniformité fait accroître sans cesse l’inégalité du système éducatif français (voir la réaction de François Dubet sur le même Politis : l’argument de l’atteinte à l’égalité est loufoque), sur la transformation globale du système éducatif qui doit advenir… dans un futur lointain sans que les tentatives de réformes précédentes n’aient abouti à rien, en dehors de celles prônant un retour en arrière. Les utopistes ne sont pas ceux que l’on croit. Le propre de l’utopie et sa facilité, c’est qu’on sait qu’elle ne sera jamais réalisée..

Personne n’ose mettre en doute la valeur des pédagogies que nous avons appelées alternatives[1], mais lorsqu’il s’agit de leur donner les conditions d’exister, sont opposés des arguments fallacieux qui cachent peut-être la véritable raison :

Si un choix est permis, il oblige aussi… les autres à choisir !

Les enseignants sont des fonctionnaires, des ministres de droite le leur ont rappelé vertement, leur administration le fait aussi. Ils font donc ce qu’on leur demande de faire, plus ou moins de bon gré, plus ou moins facilement, en essayant plus ou moins d’améliorer leurs façons de faire ou de correctement innover... Mais, « c’est comme ça ! », c’est la même chose pour tous, ils ne sont pas responsables, et c’est exact.

Si l’État leur donne le choix entre deux approches éducatives radicalement opposées, cette fois il va falloir qu’ils assument leur choix, qu’ils en deviennent responsables. Si les enseignants voulant pratiquer des pédagogies différentes peuvent le faire dans le choix d’établissements cohérents, ils obligent implicitement ceux qui restent dans l’enseignement classique à assumer à leur tour ce qui devient un choix délibéré. Nous nous écartons alors de la fonction publique classique où il n’y a qu’à appliquer uniformément sans état d’âme et où que l’on soit[2]. La liberté pédagogique n’est plus un leurre quand elle implique des conceptions vraiment différente de l’acte éducatif, de la position et du rôle des enseignants[3] Mais le choix pédagogique implique alors qu’on ait à en rendre compte à ceux qui le subissent ou en bénéficient, ce d’autant lorsqu’ils ont, eux aussi, pu choisir. Le choix rendu possible de part et d’autre modifie effectivement profondément les responsabilités à assumer, implique qu’il faut le justifier, y compris pour ceux qui désirent rester classiques, d’où leurs réticences explicables ainsi.

Du côté des parents aussi le choix perturbe. Une mère de famille m’a dit un jour « Je vois que ma fille est bien dans votre école. Mais je ne suis pas certaine qu’ainsi elle apprendra mieux. Dans les autres écoles, c’est peut-être moins bien, mais c’est pour tout le monde pareil ! ». Cette mère avait la possibilité de choisir entre ma classe unique et l’école du chef-lieu de canton à proximité. Quand il n’y a pas de choix, il n’y a pas de risques à prendre, il n’y a pas à s’interroger sur ce qui pourrait en justifier un ; certes, on subit, mais on n’est pas responsable. Dans toutes les « affaires » mettant en cause des enseignants aux pédagogies différentes, on a pu constater que les parents qui s’y opposent ne viennent pas voir dans les classes ce qui s’y passe, refusent de s’informer, d’en discuter. Ce qu’ils demandent, c’est le « comme tout le monde ». Lorsqu’ils ont le choix, ils n’en veulent pas puisqu’il les impliquerait.

Il est vrai que l’Education nationale se garde bien de les informer sur d’autres conceptions, d’autres fondements et d’autres finalités qu’induisent d’autres pédagogies. Il est dit ouvertement par un bon nombre d’enseignants que la majorité des parents ne serait pas « capable » de faire un choix raisonné, qu’heureusement qu’il y a une carte scolaire qui oblige à la mixité sociale, et que les choix ne seraient que pour y échapper. C’est une piètre idée de nos concitoyens, une piètre idée de la démocratie et une piètre idée de la valeur de ce qu’ils font eux-mêmes. Donner le choix fait aussi peur… de ne pas être choisi.

Les opposants comme Meirieu craignent la « concurrence libérale » pour des « résultats », la marchandisation de l’école en cas de choix. C’est curieux quand c’est justement le monolithisme de l’école publique qui provoque cette marchandisation pour trouver ailleurs ce qu’elle n’offre pas. Mais c’est aussi curieux pour un écologiste : heureusement que des agriculteurs ont à une époque fait le choix d’une agriculture biologique, que des consommateurs ont également fait ce choix. Etait-ce pour des raisons de « résultats » financiers ? Pour faire concurrence à l’agriculture industrielle et aux grandes surfaces ? Bien sûr que non. Le choix est alors celui de produire, de consommer et de vivre autrement en tenant compte d’autres critères que ceux de la rentabilité telle on l’entend encore.  Il en est de même pour les pédagogies différentes dont les fondements sont analogues à l’agriculture bio. C’est la nature du choix et ce qui le fonde qui ne le place pas dans l’économie de marché. On peut même dire que si ce choix était possible dans l’école publique, il éviterait sa récupération et sa dénaturation par l’économie de marché comme cela se passe pour l’agriculture biologique dont s’emparent les grandes surfaces. Les pédagogies différentes, c’est aussi une autre finalité assumée par ceux qui les choisissent et non pas une concurrence pour les mêmes « résultats », c’est ce que disent les déjà 14 500 signataires. Lorsque l’État aide (très prudemment) à promouvoir l’agriculture bio (même s’il lui a fallu du temps !) cela est accepté et paraît même « progressiste »[4]. Pourquoi cela serait-il différent s’il s’agit d’école ?

Quant à l’Education nationale… elle n’arrive toujours pas à faire le choix d’une direction à prendre, à assumer le moindre risque.

C’est bien le simple mot de « choix » qui pose problème dans une société où on n’a plus de choix (y compris en politique) et où on a peur du choix.

Et l'appel est toujours là, pour choisir http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

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[1] Nous pouvons les appeler « alternatives » parce qu’elles remettent radicalement en cause l’acte éducatif et l’organisation de l’école… quand elles sont vraiment appliquées.

[2] La fonction publique territoriale, qui « fonctionne » très bien, lie toute attribution de poste à un choix réciproque entre le fonctionnaire et la collectivité territoriale sur un projet.

[3] La liberté des modalités d’exécution dans la fonction publique n’existe que dans l’Education nationale ! Elle tient à l’incapacité de l’administration d’indiquer comment ses fonctionnaires peuvent atteindre les « résultats » qu’elle lui demande, mais elle leur demande de se débrouiller comme ils peuvent pour les atteindre, sans s’interroger sur la valeur et la pertinence de ces « résultats ».

[4] Pour reprendre le terme utilisé par Meirieu dans son article sur Politis : « il ne suffit pas de se proclamer alternatif pour être progressiste »