Il est ceetre et devenir2rtain que « être et devenir » ne doit pas attirer seulement les convaincu(e)s ou prêts à être convaincus(es).

Il est vrai que le chapôt de l’affiche « Et si nous faisions le choix de ne pas scolariser nos enfants ? », malgré sa forme interrogative et le choix qu’il implique, porte en lui-même la condamnation définitive de l’école. Il y a de quoi en détourner prudemment une majorité d’enseignants ! Les personnalités interrogées dans le film le disent : pour elles il n’y a aucun espoir dans une transformation de l'école, quittons-la, quittez-la. Elles n’ajoutent pas « dans l’école… actuelle » parce que la transformation de cette école de l’Etat leur semble contre sa nature même. Certes, elles n’ont pas tort, vu ce que l’on constate depuis des décennies. Cependant ce jugement abrupt et sans appel limite du coup la portée que devrait avoir ce film.

Il serait stupide de nier que les familles dont on peut voir les témoignages sont privilégiées au moins par leur niveau culturel et leurs visions philosophiques de la vie. Mais il serait tout aussi stupide de nier que la disponibilité dont elles se dotent est un choix dont elles assument les conséquences matérielles et financières. Ce qui, bien sûr, est quand même une possibilité que l’immense majorité des familles ne peut avoir.

Il serait également stupide de ne pas convenir qu’elles ne sont pas, quelles que soient leurs situations sociales, dans la recherche du profit, dans la logique de l’économie libérale ou capitaliste, et qu’elles le vivent bien. En ce sens et bien que ce n’était manifestement pas son objectif, le film a aussi une portée que l’on pourrait qualifier de politique. Pourquoi alors la société n’irait-elle pas vers une autre conception du travail, de son temps, de son organisation et de son partage, des revenus… Il n’y a pas que l’éducation des enfants qui en serait bénéficiaire. C’est bien parce que ces familles ont pu adopter un autre mode vie que l’éducation ou si vous voulez les apprentissages, ont pu devenir naturels et faciles. On peut dire aussi réciproquement que c’est parce qu’elles ont voulu donner à leurs enfants les conditions de leurs constructions qu’elles ont été engagées dans un autre mode de vie… et en bénéficient. Il est impossible d’isoler ou de séparer les problèmes sociétaux, et dans ceux-ci les enfants sont centraux… comme dans toute espèce animale.

Vous avez du remarquer que tant qu’il ne s’agit que d’idées que l’on peut qualifier d’utopistes, elles ne sont pas dérangeantes. Mais lorsqu’il s’agit de faits qui sont donnés à voir et qu’on ne peut nier, alors ils heurtent puisqu’ils éliminent l’impossible derrière lequel on pouvait se réfugier.

Evidemment, l’intérêt de « être et devenir » est surtout dans la façon dont se construisent les apprentissages : l’informel qui paraît encore une élucubration non fondée et dangereuse par l’immense majorité. On ne peut réduire ses conditions seulement à l’amour[1] des enfants, au respect des personnes, à la nécessité, même liée au plaisir, des parents de s’y « consacrer[2] ». Je connais peu de documents réalisés qui démontrent à ce point ce que nous sommes nombreux à défendre et quelques-uns à mettre en œuvre professionnellement hors de la famille. Il est bien difficile de mettre en doute la réalité de ce que l’on voit. Je ne reviendrai pas sur cela que je développe à longueur de blog ainsi que d’autres.

Mais !

J’ai entendu beaucoup de réactions de ce genre : « Bien sûr, avec un père scientifique, une mère artiste, un piano dans la maison, les moyens de parcourir le monde, il n’avait pas de mal à faire ce qu’il voulait et à devenir musicien, luthier ou chef d’orchestre ! »… « Ces enfants ne sont pas devenus éboueurs ! » sous-entendu qu’il faut bien des éboueurs, des mineurs, voire des chômeurs et que ce ne sont pas ceux-ci qui ont une vie épanouissante choisie. C’est exact et c’est une triste réalité pour ceux qui ne sont condamnés à l’avance qu’à cela, par l’école, telle elle est, aussi bien que par la société… telle elle est aussi. D’où encore l’impossibilité de ne pas déboucher avec ce film sur des perspectives qui dépassent l’école. Mais il n’empêche que je connais beaucoup d’enfants s’étant construits de façon semblable dans des espaces collectifs (école du 3ème type, écoles alternatives par exemple !) qui ont bien, une fois adultes, assumé des tâches considérées comme non nobles, ont été chômeurs, voire SDF, le plus souvent provisoirement ou parce que c’était le moyen d’assurer un minimum vital de subsistance pour profiter autrement de la vie par ailleurs. Il y en avait d’ailleurs peut-être dans ce film, ce qui ne nous a pas été montré. J’ai même justement eu un ancien élève qui est devenu éboueur par choix et qui m’expliquait tout ce qu’il découvrait et apprenait tous les jours… à partir de 3 heures du matin ! Ce qui est développé dans cette éducation libre et informelle, c’est aussi la formidable capacité de vivre pleinement au-delà de la simple survie.

« Bon, d’accord ! Ces enfants apprennent mieux que les autres, sont épanouis, ont plus de chances que les autres. Mais c’est parce qu’ils ont ainsi que leurs familles des conditions qui ne concernent qu’une infime minorité. C’est impossible d’envisager cela pour tous les autres. » J’ai souvent entendu des remarques semblables à propos des écoles à pédagogies alternatives dont on ne nie plus la valeur mais qu’on rejette par le « Ce sont des écoles de bourgeois pour les enfants de bourgeois. » Ce qui serait bon pour les uns ne le serait pas pour les autres…  ?

C’est bien parce que ce film aboutit inéluctablement à cette question qu’il en rebute plus d’un. Pourtant la réponse est bien simple : si les enfants n’ont pas ces conditions dans leurs familles (mais on oublie que dans n’importe quelle famille il y a une multitude de constructions qui se font du simple fait de son environnement propre et de la vie qui s’y déroule[3]), pourquoi ne pourrait-on pas les leur donner à côté ? Dans l’espace public, dans des espaces particuliers à disposition dont il faudrait trouver un autre nom que celui d’école (je l’ai appelé école du 3ème type par défaut !). Pour reprendre l’exemple du piano du film souvent cité, bien sûr qu’il n’y a pas partout des pianos sur lesquels on peut tapoter, avec des parents qui jouent du piano. Mais alors qu’il y ait un piano dans chaque espace collectif accessible, qu’il soit l’école ou autre chose, et que des adultes y viennent s’en servir. Les enfants y feront peut-être même des maths ou de la science avec. Bien sûr que les enfants sont bien souvent seuls chez eux, avec des parents qui ne peuvent être disponibles. Bien sûr que dans les appartements il n’y a pas de jardin, pas souvent un endroit pour bricoler et pas forcément de parents bricoleurs, bien sûr qu’il n’y a pas partout plein de livres à disposition et des parents qu’on voit lire ou écrire, des ordinateurs, du papier, de la peinture, etc. etc. Mais alors, qu’il y ait à proximité des espaces accessibles où il y ait tout cela à disposition, où des enfants puissent se rencontrer, y faire librement parmi ou avec les autres, des adultes (dont les parents) qui y aillent pas seulement pour éventuellement apprendre aux enfants et les aider quand ils le demandent, mais aussi pour y faire eux-mêmes, pour leur propre compte, et pourquoi pas pour y apprendre eux aussi, ce qu’ils feront immanquablement et naturellement… comme les enfants.

Ce n’est pas une fois de plus de l’utopie. L’école du 3ème type où conduisent les pédagogies alternatives, c’était cela. Mais on peut le voir aussi dans des espaces informels de proximité (espace public) à Longjumeau chez les Robinsons de l’association Intermède[4] et dans d’autres expériences du même type qui se multiplient. On peut y voir l’informel et ses effets. Tous les espaces sont, qu’on le veuille ou non, éducatifs dans les interactions et les interrelations qu’ils permettent. Il suffit de les enrichir, que les adultes y aient d’autres comportements, d’autres regards sur les enfants, et les formidables potentialités y compris sociales de tous les enfants n’étonneront plus personne, et la société sans école d’Illich se rapprochera.

Dans l’immédiat, c’est ce qui existe déjà, les écoles, qui est à transformer radicalement.

Qu’est-ce qui s’y oppose ? On ne peut même pas se servir de l’argument des moyens ! Certes, il y a l’Etat et la société qu’il sert, libérale, capitaliste, sociale-libérale, sociale-démocrate… communiste (l’école en URSS était rigoureusement semblable à l’école capitaliste !). Mais il y a surtout le poids des représentations, des habitus dont il faut se défaire. Ce film peut y aider. Il ne doit pas faire que rêver.

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[1] Je reprendrai ce terme dans un prochain billet parce qu’il porte en lui-même pas mal d’ambiguïtés.

[2] Id°

[3] Il faudrait toujours avoir en mémoire que c’est dans toutes les familles que les enfants ont construit de façon informelle le langage le plus difficile et le plus complexe qu’un petit d’humain ait eu à s’emparer : la parole.

[4] A suivre, une chronique hebdomadaire sur leur blog, réflexions et vie des enfants, des adultes.