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J’ai beaucoup utilisé le terme « interdépendance » à propos d’éducation, mais je m’aperçois que je ne l’ai jamais vraiment explicité. Je l’ai beaucoup plus fait en ce qui concerne l’interaction.

Wiki nous dit « État de choses ou de personnes lorsqu'elles sont en interaction. »

C’est un peu sommaire !

Paul Watzlawick[1] rajoute un élément important. « La dépendance, nous savons tous de quoi il s’agit lorsqu’une chose dépend d’une autre. Quand l’autre chose dépend de la première à un degré égal, de sorte qu’inévitablement elles s’influencent réciproquement, on dit qu’elles sont interdépendantes »[2].

L’interdépendance c’est ce qui crée des entités, qu’elles soient biologiques ou sociales. Il a fallu quelque temps pour qu’en médecine on ne puisse plus dissocier les organes dans leurs dysfonctionnements, pour que l’on admette une valeur à la médecine chinoise par exemple : Vous avez mal au foie (symptôme) ? Je vais vous enfoncer une aiguille dans l’orteil pour rétablir le circuit avec le poumon défaillant !

Pendant longtemps nous avons pensé que nous pouvions dépendre totalement de choses sans aucun pouvoir bénéfique ou néfaste sur elles : nous dépendions du climat qui influençait nos comportements et nos façons de vivre, mais nous ne pouvions rien sur le climat. Or nous savons aujourd’hui que, malheureusement, nous influons aussi sur le climat. Les interdépendances sont la loi universelle de tous les systèmes, y compris des systèmes entre eux, et tout est constitué en systèmes ; loi qui a fait naître la systémique puis l’écologie.

Pour les entités sociales, je rajouterai l’ingrédient « pouvoir » qui suppose une conscience de toute action. Le « degré égal » que souligne Watzlawick, lorsqu’il n’est plus égal, c’est l’ingrédient « pouvoir » qui, soit rétablit une interdépendance qui doit être bénéfique, soit maintient ou instaure la dépendance. Rajoutons que c’est l’interdépendance qui crée et nécessite les structures des entités, structures crées par leurs éléments pour être en interaction et en synergie ou structures instaurées dans lesquelles doivent s’insérer leurs éléments et définissant a priori le degré de dépendance et d’interdépendance.

Regardons donc le problème de l’éducation[3] à travers cette notion d’interdépendance. J’ai posé comme postulat que l’éducation était ce qui permettait à l’enfant de devenir un adulte autonome, en simplifiant : qu’il ne soit plus dépendant de sa famille. L’autonomie n’est pas à traduire par indépendance, c'est-à-dire ne dépendant de plus personne. Au fur et à mesure de son évolution, ce sont les interdépendances et la capacité pour l’enfant de les percevoir, d’en vivre et d’y agir (ses pouvoirs) qui vont évoluer. Adulte, il sera dans d’autres interdépendances sur lesquelles il devrait pouvoir aussi agir, c’est dans ce sens qu’il faut comprendre autonomie.

Je me suis déjà servi de l’évocation du parcours d’un enfant de sa naissance à l’état adulte[4]. Je vais le résumer.

Dès la gestation, il ne fait de doute à personne que mère et fœtus constituent une entité, qu’ils sont tous deux dans une interdépendance physiologique totale. Mais il y a relativement peu de temps que l’on sait que la mère dispose, elle, de pouvoirs conscients dans cette interdépendance : elle peut s’arrêter de fumer, ne plus boire d’alcool, éviter ceci ou cela, faire ceci ou cela… A un moindre degré, son entourage aussi et même l’Institution (exemple lorsqu’elle a instauré le congé prénatal). Il y a aussi interdépendance entre l’entité mère-fœtus et l’environnement social comme avec l’institution sociale et les habitus qu’elle a créés[5].

Après la rupture[6] de la naissance[7], l’allaitement. L’interdépendance change de nature mais l’entité mère-enfant est encore perçue par tout le monde parce qu’elle est encore en partie physique (l’enfant est le sein). Dans les deux termes en interdépendance de l’entité, c’est la mère qui dispose du pouvoir conscient, rendant la dépendance de l’enfant plus forte dans le déséquilibre alors naturel de l’interdépendance. Les interdépendances avec l’entourage augmentent. La structure de l’entité famille va aussi devoir évoluer avec l’apparition de son nouvel élément. La structure est ce qui permet à chacun d’interagir et de vivre ensemble : des horaires vont changer, l’aménagement de l’espace va se modifier… Ce sont aussi des pouvoirs conscients qui seront exercés dans ce qui est encore un déséquilibre naturel de l’interdépendance.

Après la seconde rupture, le sevrage, nouvelle transformation et extension des interdépendances. Depuis le début, si l’interdépendance doit assurer la survie physique de l’enfant, elle doit aussi et surtout assurer son état sécure[8] en même temps que l’état sécure de celles et ceux qui interagissent avec lui et dont il va encore beaucoup dépendre. Le problème est bien connu en ce qui concerne le sevrage qui n’est pas qu’un changement alimentaire pour l’enfant, il est souvent oublié dans les espaces où il se retrouvera ensuite.

J’ai développé le fait que les langages, outils neurocognitifs (réseaux neuronaux, hormonaux…) créateurs, récepteurs, interpréteurs, transmetteurs de représentations, se construisaient dans l’interaction. Mais c’est l’interdépendance qui les nécessite. Winnicott pensait que c’est la séparation d’avec le sein qui induit la création de la représentation de la mère pour compenser la rupture des liens physiques qui reliaient les deux parties de l’entité (odorat, toucher) et retrouver un état sécure. Sourires ou pleurs sont les outils de liaison et de pouvoirs de l’enfant (ils agissent sur la mère qui les interprète et agit à son tour). Imaginons que mère et enfant soient parfaitement isolés. Les langages de l’enfant continueraient à évoluer (complexification de leurs réseaux neuronaux ou hormonaux), les interactions se multipliant, leur expression symbolique (langue des langages) se complexifierait aussi, mais il est probable que ce ne serait compréhensible que pour eux seuls. C’est bien parce que dans la famille il y a d’autres interdépendances (père, fratrie) que le langage oral va évoluer vers le langage verbal ainsi que les représentations de l’enfant sur lui-même et sur les autres (individuation[9]). Le langage verbal est l’outil qui permet à l’entité famille de fonctionner et à l’enfant de s’y insérer, d’y vivre, d’y agir et de l’influer.

Tous les langages, dans leur évolution et leur complexification, accentuent l’autonomie de l’enfant (diminution de sa dépendance) en agrandissant aussi ses cercles d’exploration, d’investigation du monde ainsi que sa participation aux entités auxquelles il appartient. C’est très facile à percevoir pour le langage de la mobilité (la marche verticale bipède qui se construit comme les autres langages dans l’interaction et le tâtonnement expérimental). Chaque fois les interdépendances se modifient et trouvent d’autres équilibres. La structure de l’entité famille s’adapte pour que cette autonomie qui multiplie les possibilités de faire ne trouble pas son fonctionnement (il faut cacher les prises électriques, modifier l’organisation des repas, agencer des meubles, instaurer les règles qui permettent, etc.)

Au fur et à mesure de l’extension des cercles d’agir de l’enfant, les interdépendances vont aussi se multiplier (la voisine sympathique, le voisin irascible, le gazon sur lequel on peut se rouler ou qui est interdit…). Les langages vont se complexifier dans l’interaction avec un environnement qui s’étend, en particulier l’environnement relationnel, et nécessairement de par ceux qui sont nécessaires aux nouvelles entités où l’enfant peut se trouver et dans lesquelles les interdépendances sont différentes (exemple de la crèche).

Les interdépendances biologiques puis matérielles dans lesquelles se trouve l’enfant sont faciles à admettre. Il y en est une toute aussi importante qui est l’interdépendance affective. C’est d’elle que dépend l’état sécure indispensable à l’enfant pour qu’il évolue naturellement, comme cet état sécure est nécessaire à ses parents pour qu’ils assurent leur fonction naturelle de protection et d’aide. C’est le lien affectif qui relie les uns aux autres. Ce lien ne devrait pas être rompu même s’il change d’intensité au fur et à mesure que l’enfant étend ses cercles, participe à d’autres entités sociales dans d’autres interdépendances (exemple la crèche), au fur et à mesure qu’il devient plus autonome, c'est-à-dire qu’il s’individue. Les éducatrices(teurs) des crèches parentales en savent l’importance dans la transition qui doit s’opérer lors des premières séparations comme lors des séparations quotidiennes. Même quand l’enfant grandit et qu’il va vivre des temps dans d’autres entités (exemple de l’école), ses parents font encore partie de lui et il est encore partie de ses parents. Qui n’a pas ressenti dans sa chair les sanctions, les injustices subies par son enfant comme si elles le touchaient directement, ceci étant accentué par le sentiment d’impuissance ? Si cette interdépendance affective va diminuer au fur et à mesure que l’enfant s’individue, la diminution ne se fait que progressivement. L’état sécure sera aussi conservé si les espaces sociaux différents de la famille permettent que les enfants ou les adolescents puissent construire d’autres liens affectifs avec leurs pairs, d’autres adultes, liens qui ne seront pas de même nature que ceux qui le relient à sa famille (le terme « amour » ne convient pas pour les définir). La confiance en soi dépend beaucoup de cela. C’est un fait que pas un éducateur ne devrait ignorer, dont tous les éducateurs devraient tenir compte.

L’interdépendance sociale. Nous pourrions donner, entre autres, la définition de vivre par « vivre c’est faire », ce qui entraîne le « pouvoir faire » et l’initiative du « faire »[10]. Comme nous sommes une espèce sociale (bien que nous en soyons encore généralement au stade grégaire), tous nos « faire » se situent parmi les « faire » des autres ou avec les autres. Il y a bien interdépendance entre la réalisation des possibles de chacun et les collectifs dans lesquels ils peuvent s’effectuer. Je prétends que c’est la raison fondamentale qui doit conduire aux organisations et surtout aux auto-organisations sociales. C’est de cette nécessité, comme de celle de faire pour les autres, que naissent les structures des entités sociales, des règles implicites ou explicites non figées (contrairement aux lois), des habitus et des comportements sociaux. L’élaboration de ces règles appartient (devrait appartenir !) aux collectifs qui en ont besoin pour la liberté de faire de chacun comme pour leur complémentarité. La vraie socialisation se construit dans ces interdépendances qui doivent être bénéfiques à chacun comme à tous. Les enfants ne se socialisent pas (pas seulement) dans l’acceptation ou la soumission à des règles imposées, mais dans le besoin de participer eux-mêmes à leur élaboration.

Dans l’école traditionnelle, l’interdépendance, telle l’a défini Paul Watzlawick, n’existe plus.

Les enfants et adolescents, transformés en élèves, ne sont plus que dans la dépendance des enseignants (autorité « sur les autres » conférée par un statut), des règles édictées par eux ou par l’institution. Le corollaire de la dépendance est la soumission. La dépendance est imposée dans les règles essentiellement par les interdits et l’obligation. L’initiative des « faire » est impossible, il n’y a plus que l’obligation d’exécuter individuellement et simultanément. L’interdépendance qui pourrait exister entre enfants ou adolescents est résolument empêchée (organisation de l’espace, places désignées, interdiction de l’interrelation en classe, voire de l’entraide, des déplacements, etc.). L’enfant n’y a plus aucun pouvoir, y compris sur lui-même, il n’y est plus dans aucune interdépendance.

Quant à l’interdépendance affective entre les enfants et leurs parents, elle est niée et cesse dès le franchissement des portails scolaires. C’est même revendiqué par beaucoup comme cela a été l’objectif non dissimulé de l’institution école : arracher les enfants à l’influence de la famille[11]. « Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents » a-t-il été dit souvent ce qui était considérer l’enfant comme un objet ayant des propriétaires. L’appartenance est pourtant bien réelle mais pas dans ce sens (voir plus haut) et si une désappropriation progressive est bien nécessaire pour que l’enfant arrive à l’autonomie d’un adulte, celle-ci se manifeste par une diminution ou un changement de nature des interdépendances affectives et matérielles. Il faut se méfier de termes comme l’émancipation. Capturer l’enfant dans l’école d’un État n’est pas l’émanciper mais le soumettre pieds et poings liés à une influence bien plus forte que celle de la famille et de son environnement puisqu’il y sera dans une dépendance absolue et dans un environnement asseptisé.

On peut dire que l’école, telle elle est conçue et instituée, est foncièrement a-socialisante, dé-socialisante.

Je ne reviendrai pas sur l’école du 3ème type qui est à l’opposé de cela.

Si on peut facilement faire le rapport entre l’évolution du langage verbal dans la famille et les interdépendances sociales, c’est plus difficile pour les autres langages. Bien sûr l’enfant vit déjà dans un environnement façonné par les langages écrits, mathématiques, scientifiques (Il est entouré de parallélépipèdes, de quadrilatères, d’aiguilles d’horloges, d’affiches, d’étiquettes,…). Ces langages qui sont la potentialité de tous les cerveaux des êtres animés[12] se développeront déjà à notre insu dans toutes les interactions provoquées. S’ils sont utilisés dans les interdépendances familiales (payer ses impôts ! économiser !) leur utilisation est moins visible (aux caisses des supermarchés les enfants ne voient plus payer !).

Une école du 3ème type n’est rien d’autre qu’une autre entité qui vit plus que la famille de ces langages en incitant à les utiliser dans tous les « faire ». La vie du lieu va par exemple dépendre en partie des innombrables écrits produits, utilisés, communiqués. Les jeunes enfants seront, de ce fait, engagés à rentrer dans l’écrit comme ils ont été engagés à rentrer dans le langage oral dans la famille. D’autres interdépendances sont créées et d’autres langages vont être développés, vont évoluer (je corrige mes fautes pour que les autres comprennent et réagissent !). Dans d’autres microsociétés parfaitement équilibrées existant encore et étudiées par les anthropologues, les interdépendances n’ont pas besoin du langage écrit. Dans la nôtre, si !

J’enfonce gaillardement des portes ouvertes ! Que ce soit en biologie, dans l’écologie, l’interdépendance entre tous les systèmes vivants est admise comme loi universelle. On peut penser que le drame de notre société, c’est d’aller de plus en plus vers la dépendance totale à des systèmes artificiels inventés et considérés comme immuables. Par exemple, chacun d’entre nous (systèmes vivants !) dépend totalement d’un truc qu’on appelle économie de marché, ce truc s’étant étendu par son propre mécanisme à un autre truc encore plus puissant appelé mondialisation. Aucun d’entre nous ne peut avoir une quelconque influence sur toutes les machineries qui nous dirigent et instaurent leurs lois (loi du marché pour poursuivre l’exemple). La soumission est devenue intégrée. Lorsque l’interdépendance naturelle cesse, cela met les individus comme les groupes sociaux dans l’impuissance, ils n’ont plus de pouvoirs sur leur propre vie (ou de moins en moins), ils ne font que dépendre de systèmes dont ils n’ont pas participé à l’élaboration, ils ne peuvent plus interagir avec les systèmes dans lesquels ils sont obligatoirement. Ils sont devenus hétéronomes, l’hétéronomie étant l’opposé de l’autonomie.

Je dis souvent que ce sont les enfants, quand on leur donne ou qu’on leur laisse les conditions de leurs propres apprentissages, qui nous donnent les vraies leçons de la vie sociale. Nous avons donc, adultes et éducateurs, un vrai pouvoir : celui de ne pas castrer les enfants et les adolescents de leurs pouvoirs d’êtres vivants et sociaux à construire dans la multitude des interdépendances dans lesquelles il faut qu’il soit des acteurs.

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[1] Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste jungien et sociologue, co-fondateur de l’Ecole de Palo Alto, un courant de pensée et de recherche ayant pris le nom de la ville de Palo Alto en Californie.

[2] « La réalité de la réalité », Seuil Essais 1984

[3] Je rappelle que pour aborder l’éducation, j’en ai adopté la définition suivante : l’éducation un ensemble d’actions, de dispositifs, de situations, de comportements, d’espaces, ensemble qui amène l’enfant à l’autonomie dans l’environnement où il aura à évoluer (société), avec un plus pour l’espèce humaine : lui donner aussi la capacité d’agir sur cet environnement, que ce soit sur l’environnement physique, matériel, ou sur l’environnement relationnel, l’environnement social. Ceci dans l’interdépendance avec les autres membres de la société à laquelle il appartient, avec lesquels il vit, desquels il a besoin et lesquels ont besoin de lui

[4] « Education, coéducation, une question de pouvoirs » www.TheBookEdition.com ou ce billet

[5] Voir « L’amour scientifié », Michel Odent, éditions Myriadis

[6] Je n’aborde pas ici le phénomène très important de rupture que l’on va retrouver tout au long de la vie de l’enfant : sevrage, crèche, école… Je l’ai fait longuement par ailleurs.

[7] Je vous renvoie aux ouvrages de Michel Odent (éditions Myriadis) qui mettent en lumière l’importance pour l’enfant, le futur adulte et la société, les conséquences dans lesquelles les interdépendances de la période primale vont s’effectuer ou être instaurées.

[8] Le terme se rapporte à la sécurité psychologique, voire psychique d’une personne. Autrement dit un état où ne se développe pas l’inquiétude, la peur de l’autre ou de soi, l’angoisse…

[9] Wiki : L'individuation est le processus de « distinction d'un individu des autres de la même espèce ou du groupe, de la société dont il fait partie ».

[10] Appel aux cinéastes : après « être et devenir », pourquoi pas « être et faire » !

[11] J’ai souvent cité par ailleurs des extraits d’écrits ou déclarations des Guizot ou Jules Ferry.

[12] Exemple des abeilles donnant des informations sur les champs mellifères à explorer et les traduisant symboliquement par ce que Von Fritz a appelé « la danse des abeilles » sur la planche de vol. Il s’agit bien d’un langage mathématique, mais pas la même mathématique que la nôtre.