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Le blog de Bernard Collot
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9 octobre 2014

Ecole, travail, efforts… le poids des représentations

&travfail5

« Mais bon sang, il faut bien qu’ils apprennent l’effort, la valeur du travail. La vie n’est pas faite que d’amusements et on n’y fait pas ce qu’on veut ! »

C’est la réflexion récurrente et véhémente que j’entends chaque fois que je parle de l’école du 3ème type. D’autres complètent : « C’est l’éducation à la paresse ! » ou « On ne peut pas vivre dans l’anarchie ! ». Ceci en toute bonne foi que je ne mets pas en doute.

Anticipant et déjà habitué, j’en avais fait un long chapitre dans L’école de la simplexité, une chronique dans le tome 2 des chroniques d’une école du 3ème type et déjà un billet sur ce blog.

On a beau expliquer, prouver que ces assertions ne sont pas fondées, rien n’y fait. C’est une opinion encore largement majoritaire. Le fait que dans les pédagogies alternatives les apprentissages s’y construisent bien mieux est très rarement contesté. On peut trouver curieux, alors que la préoccupation unanimement partagée est celle des apprentissages, que ce sont quand même des allégations d’ordre moral qui soient prioritairement évoquées. Souvent d’ailleurs par les mêmes qui s’élèvent contre notre société de consommation, contre l’exploitation des travailleurs, etc. Inutile de leur rétorquer que pourtant le travail des enfants est interdit par la charte du droit des enfants, évidemment « ce n’est pas pareil » mais il n’empêche qu’il faut bien les préparer à l’aliénation de leur futur travail (s’ils en ont), ce qui pend effectivement au nez de la plupart.

Lorsque bon nombre d’enseignants se réfugient derrière leur seule fonction d’instruction et refusent de se voir attribuer celle d’éducation, il n’empêche qu’ils ne font qu’imposer et faire intégrer fortement un ordre moral, souvent le même qu’ils vont dénoncer hors de l’école.

Lorsque je demande à mes interlocuteurs « c’est quoi pour vous l’effort ? », je les mets toujours dans l’embarras. Si je leur demande la différence qu’il y a entre un enfant qui « s’amuse » à faire une expérience avec le robinet de l’évier (au grand dam de ses parents) et le chercheur qui continue à prendre du plaisir (donc à s’amuser !) avec les éprouvettes de son laboratoire, la seule réponse raisonnable qu’ils pourraient trouver, c’est que ce dernier à bien de la chance d’être rémunéré ! Mais l’un s’amuse, l’autre travaille ! Peu importe si le premier fait aussi profiter les autres de ses découvertes. Malignement, je fais observer que ni l’un, ni l’autre, ne font des efforts pour ce faire (au sens sous-entendu de la contrainte quand on parle d’effort).

Mais ce n’est pas tellement les opinions que chacun peut avoir sur le rôle de l’école et ce que doivent y faire les enfants qui est frappant dans ces réactions. C’est l’incapacité de pouvoir imaginer que ce qui se passe dans ces écoles vraiment différentes n’est pas du tout ce que le filtre de leurs représentations leur fait voir. On a beau le leur expliquer, le leur décrire, ce n’est même pas qu’ils ne le croient pas, c’est qu’il leur est impossible de le transcrire en images, de se le représenter. Même des amis, en parfait accord avec mes idées, connaissant les pédagogies alternatives, voire les pratiquant, à qui j’avais expliqué comment cela se passait, tombaient des nues quand ils venaient ensuite dans mon école. Le journaliste Marcel Trillat avait même dit : « j’ai cru débarquer sur une autre planète ! »[1]

J’ai très souvent dit et écrit que le problème principal de l’école et de la société était celui du poids des représentations. Mais on ne peut accuser les uns et les autres de ne pouvoir s’en débarrasser facilement.

Lorsque Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron[2] décrivaient et dénonçaient la reproduction sociale par l’école, ils n’avaient certes pas tort. Avec d’autres, ils n’ont probablement pas tort non plus quand ils attribuent cette reproduction à une volonté politique des classes privilégiées au pouvoir. Mais on est bien obligé de constater que lorsqu’il y a des velléités politiques pour atténuer un peu cette reproduction (sans toutefois changer le cadre institutionnel dans lequel elle s’effectue), rien ne change.

Il faut bien faire le constat que ce sont les représentations qui se reproduisent ou plutôt perdurent à tous les niveaux et quelles que soient les intentions. Il suffit de lire tous les programmes concernant le système éducatif des partis les plus révolutionnaires pour s’apercevoir qu’ils reproduisent eux aussi à peu près les mêmes schémas. On a beau dire que des Steve Jobs ou Bill Gates sont allés, eux, dans des écoles alternatives, on n’entend personne dire « pourquoi pas mes enfants eux aussi ! ». Ce qui ne serait qu’un droit démocratique n’est même pas réclamé[3].

L’incapacité d’imaginer, mais aussi les représentations qui empêchent de voir, de vouloir voir, d’aller voir ce qui les mettrait à mal, c’est bien le stade où en est arrivé notre société, et l’école y a été pour quelque chose. Toutes les représentations dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser sont encore plus ancrées par la diffusion massive d’une information médiatique dont ceux qui ont ce pouvoir (les journalistes) sont eux-mêmes pris par leurs propres représentations. L’information qui devrait permettre la réflexion s’auto-enferme elle-même dans une pensée unique qu'elle propage sans même s'en rendre compte.

Pour arriver à fissurer cet état de fait, provoquer des transformations, changer l’ordre des choses, il n’y a pas d’autre solution que de faire voir, chercher à convaincre est inutile. Depuis que nous ne sommes plus en classe, nous les ex-instits de classe unique de 3ème type sommes dans l’impuissance puisque nous ne pouvons plus inviter à voir[4]. Aujourd’hui les expériences et écoles alternatives se multiplient. Elles produisent des vidéos, des films documentaires sont réalisés, des livres publiés… De nombreux groupes se constituent sans cesse. Mais tout cela sort difficilement des réseaux sociaux ou des cercles de déjà convaincus. Parfois, même dans leur proximité elles sont ignorées. La masse de la population parentale ignore totalement que d’autres pédagogies reconnues existent.

Notre problème comme le problème de toute notre société, c’est la visibilité de tous les possibles qui existent ou ont existé et ne sont plus conformes aux représentations courantes. Les transformations viendront toutes de la base, jamais du haut. De plus en plus nombreu(ses)x sont celles et ceux qui le mettent en acte sans bruit. Mais aussi plus ce qui a été créé par les représentations ancestrales les contraint, les dissimule ou les marginalise, empêche leur extension.

On peut espérer cependant que les réseaux qui se constituent de plus en plus, les multiples organisations qui militent pour une autre école, tous les projets qui naissent et se réalisent, toutes ces initiatives citoyennes se fédèrent pour se donner les moyens de faire voir, de donner à voir.

Le Printemps de l’Education est, à mon avis, l’espace qui devrait permettre la synergie de toutes ces forces. La prochaine rencontre qu’il organise aux Amanins et où beaucoup se retrouveront pourrait être une bonne occasion de se pencher aussi sur les moyens de se rendre visible à l’opinion publique.

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[1] « envoyé spécial, Vive les instits » 1993

[2] La Reproduction  Éléments d’une théorie du système d’enseignement -1970 – Editions de Minuit.

[3] L’appel pour le droit donné à tous de choisir une école différente a quand même été signé par plus de 15000 personnes ! http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

[4] Nous avions pu enrayer l’éradication des classes uniques de 1993 à 1997 (moratoire décrété par François Bayrou, supprimé par Ségolène Royal), parce que nous pouvions faire voir ce que beaucoup découvraient comme autre chose qui n’avait rien d’archaïque et que les médias le relayaient à cette époque. Mais il faut reconnaître que le relai médiatique était surtout dû aux opérations spectaculaires que nous coordonnions (en particulier en utilisant… le minitel !). La toute première avait été celle des parents et de la municipalité de Saint Martial d’Albarède en Dordogne. Académie, Préfecture et Conseil général avaient supprimé leur classe unique pendant les vacances en pensant que tous allaient apprécier le « progrès ». Le refus avait été unanime et il avait été organisé ce qu’ils ont appelé « une classe sauvage ». Du pain béni pour les télés ! Cela avait permis, un temps seulement, de faire découvrir à l’opinion publique que des parents, des enseignants, des municipalités, des villages appréciaient, vivaient intensément cette différence pour leurs enfants.

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Commentaires
E
Bonjour Bernard, je suis Emilie de Roumanie ! Bien heureuse de t'avoir "trouve " sur le net ! J'essaie de tout lire mais....c'est beaucoup !On va se contacter, oui ? A bientot !
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B
Ravi de te croiser à nouveau mon cher Georges dans la forêt internet !<br /> <br /> Pour les lecteurs u blog, Georges Hervé a été un des fondateurs et animateurs de l'association R.E.V.E.I.L. <br /> <br /> Rénover l'École en Valorisant et en Encourageant les Initiatives Locales ( http://assoreveil.org/)
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G
Bonjour Bernard,<br /> <br /> Un peu par hasard je suis tombé sur ton blog et je suis toujours en admiration devant ta persévérance. Tu le rappelles souvent raymond Millot qui, bien que mon aîné continue encore de se battre... Alors que le Don Quichotte que j'étais jadis a fini par tout lâcher - ou presque. Je n'ai plus la force - pour combien de temps encore ? - que de me consacrer à une action locale (dans un SEL que j'ai fondé il y a 3 ans) en espérant œuvrer pour des "métamorphoses" individuelles (E. Morin) dans l'espoir de la métamorphose globale si peu probable.... Pour l'instant, 3 ou 4 débuts prometteurs !<br /> <br /> A 82 ans, je commence à me sentir vieux !<br /> <br /> Mes plus amicaux souvenirs.<br /> <br /> Georges HERVE,<br /> <br /> assoreveil.org
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L
Erratum <br /> <br /> <br /> <br /> quelle jolie faute à "fosses septiques" , il y aurait donc selon moi, les sceptiques et les faux sceptiques !!! <br /> <br /> <br /> <br /> A méditer<br /> <br /> <br /> <br /> Lydie
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L
Bonjour,<br /> <br /> je vous découvre avec plaisir, votre blog, la pétition, votre lutte pour une transmission de qualité et pour une éducation de l'apprendre à apprendre à être un homme, une femme... un troisième type quoi !<br /> <br /> <br /> <br /> depuis 25 ans je transmets l'histoire des "pédagogies nouvelles" en école de travail social en région parisienne à des jeunes qui sortent du système scolaire traditionnel et qui découvrent avec surprise qu'ils ont été des "dys" de toutes sortes et que s'ils avaient su, ils auraient aimé vivre "l'école autrement"... Ainsi, je sème des petits cailloux pour les aider à changer leurs représentations sur les modes d'apprentissages et de transmissions..<br /> <br /> Certains d'entre-eux sont allés régulièrement rencontrer les enfants de l'école Decroly, en Belgique toujours ouverte à qui veux les rencontrer...<br /> <br /> <br /> <br /> J'interviens également en tant que consultante dans des structures médico-sociales avec un module que j'ai construit qui consiste à expérimenter artistiquement (à partir de matériaux divers) des notions comme : le travail d'équipe, l'observation, l'analyse des besoins, le projet.... Les professionnels sont surpris de réaliser que l'on peut apprendre (éprouver, ressentir,), comprendre (prendre avec) en s'exprimant manuellement... Ces adultes sont surpris comme des "enfants" de leur productions artistiques... Ils découvrent que derrière le mot "cadre", qu'ils posent aux enfants, derrière ce mot qu'ils utilisent en veux-tu en voilà à toutes les sauces... se cache les normes imposées par notre société qui n'oeuvre pas franchement à l'épanouissement de l'être humain... <br /> <br /> Et ils s'amusent en apprenant à 30, 40, 50 ans enfin !!!!!! <br /> <br /> <br /> <br /> J'interviens également en école primaire auprès des assistantes de vie scolaires qui aident à l'accompagnement des enfants handicapés et mon travail consiste à faire en sorte que celles-ci ne soient pas trop perverties par les institutrices qui tentent de les formater à leurs propres pratiques d'apprentissages et il me faut beaucoup d'énergie pour expliquer que l'aide apportée par l'Avsco, n'est pas la reproduction des méthodes mais au contraire le développement de sa créativité et celle de l'enfant !!!!<br /> <br /> <br /> <br /> Je vous laisse un lien sur le blog afass.unblog.fr d'une expérience que j'ai menée durant 3 ans au Maroc pour le développement des compétences à l'accompagnement des enfants handicapés en inclusion scolaire.... ça date un peu. Nous avons utilisés les médiations artistiques comme outil de formation. Notre équipe étaient plu-ri-professionnelle dont une enseignante Education nationale, des formateurs, des artistes, des travailleurs sociaux, des jeunes et moins jeunes.<br /> <br /> Notre constat a été celui là, entre autre : Pourquoi ne peut-on pas travailler ensemble autour de ce type de projet en France alors que l'on peut le faire à l'étranger ? Quel gâchis !!!! Toutes ces énergies qui se consument.<br /> <br /> <br /> <br /> Dernier témoignage personnel : Mon propre fils a fait le lycée auto-géré de Paris de son fait, je ne m'y attendais pas, je ne savais pas qu'il existait à l'époque une expérience de lycée "auto-géré"...Le Bac n'est pas un objectif dans ce lycée mais l'autonomie... Il s'est donc présenté 3 fois au Bac sans l'obtenir mais sans non-plus s'en inquiéter contrairement à ses parents ! J'en étais alors... Aujourd'hui, il apporte un marteau piqueur dans un village reculé du Maroc pour permettre aux habitants de creuser leurs puits ou leurs fausses sceptiques !!! Il travaille 6 mois par an pour financer les autres 6 mois où il vit à l'étranger. je le trouve plus rigolo et vivant que bien d'autres jeunes adultes dont j'ai la charge ! Enfin là, je suis forcément subjective mais je ne peux m’empêcher de penser en le regardant vivre à moitié en marge de notre système, que ma philosophie de "l'école autrement" donc de "la vie autrement", y est pour quelque chose. <br /> <br /> <br /> <br /> Mon témoignage juste pour dire qu'en tant qu'ancienne "mauvaise élève" dans les années 70, je suis assez fière aujourd'hui de défendre en tant que "responsable pédagogique", l'école de la "VIE". <br /> <br /> Amicalement,<br /> <br /> <br /> <br /> Lydie
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