&pouvoirs

On peut regarder notre société à travers différents mots. Si on le fait avec de grands mots qui font l’unanimité, liberté, égalité, fraternité, solidarité… et même amour, on ne voit… pas grand-chose. Les brandir depuis des siècles ne leur donne aucune réalité, on peut même se cacher derrière eux.

Mais si on le fait avec le terme « pouvoir », alors tout s’éclaire.

Pouvoir de la finance, pouvoir des politiques, pouvoir de la bureaucratie, pouvoir des chiffres, pouvoir de l’entreprise (le mot remplace « patrons !»), pouvoir des riches, pouvoir des technologies, pouvoir des forts, pouvoir des enseignants, pouvoir des parents (avant il n’y avait que le pouvoir du père !)…  C’est ce mot qui structure toute notre société.

Dans son utilisation courante, le terme suppose qu’il y a ceux qui disposent d’un pouvoir et ceux qui sont dans l’obligation de le subir… sinon, il ne servirait à rien et il ne pourrait exister sans ces deux pôles.

Bien sûr, ce pouvoir s’exerce et se justifie toujours pour notre « bien », le « bien » de nos enfants, le « bien » pour la société. Société, encore un mot dans lequel on peut y mettre n’importe quoi, sauf que « la société » est un « machin » que subit un grand nombre et bénéficie à un beaucoup plus petit nombre. Seuls quelques-uns ont le pouvoir de la maintenir telle quelle, nous leur donnons même ce pouvoir. Vous avez remarqué qu’un autre mot aussi très employé, « réforme », s’utilise toujours dans le même sens. Il faut absolument réformer nous dit-on à longueur de médias, la dite seule réforme envisageable n’étant destinée qu’à maintenir et renforcer le système social et les pouvoirs sur lesquels il est instauré (finance, marchés, multinationales, capital,…). Toute autre réforme qui pourrait être imaginée (mais le pouvoir imaginaire semble avoir disparu) mettrait en cause les positions et les pouvoirs établis.

Restons-en à notre école.

Son instauration a bien découlé d’un pouvoir, celui d’hommes politiques… au pouvoir. Si ce pouvoir n’était plus d’un ordre soi disant divin, il le devenait quasiment dès qu’une majorité de soumis avaient déposé leurs noms dans une urne. L’avaient-ils fait pour que leurs élus fassent une école qu’ils auraient demandée ? Evidemment non. Les hommes politiques ont donc fait et imposé leur école pour ce qu’ils voulaient qu’elle fasse sans nous le dire, pas la nôtre, mais nous avons fini par croire que c’était la nôtre. Personne ou presque personne ne va donc la remettre en question.

Elle est bâtie sur une stratification verticale des pouvoirs institués. Paradoxalement, tout en haut, le ministre de l’éducation nationale n’en a pas beaucoup, surtout s’il veut modifier quelque peu son organisation. Le réel pouvoir est celui de l’administration dans tous ses rouages. L’histoire des réformes avortées est longue, surtout celles qui remettaient un peu en cause la conception de l’acte éducatif. Par contre, les fausses réformes qui marquent un retour en arrière et surtout renforcent des pouvoirs écornés et qu’on appelle l’autorité, celles-ci sont bien imposées. In fine, l’autorité est celle d’un État imposant ses finalités. On n’arrive d’ailleurs plus trop à cerner ce qu’est l’État, la source de sa légitimité, les raisons de son action, pas plus qu’on arrive à discerner qui nous emploie ou nous exploite : difficile de lutter contre des pouvoirs dématérialisés (multinationale, finance, marchés…).

La décentralisation n’a fait que renforcer les pouvoirs institués. Les DDSEN sont quasiment souverains dans leurs fiefs. Les inspecteurs en sont les contremaîtres, mais leurs pouvoirs absolus vont varier suivant leurs propres opinions. Ils s’exercent sur les enseignants, le bas de la pyramide des pouvoirs.

Ces derniers disposent du pouvoir sur les enfants. Un pouvoir conféré par leur statut et dont ils n’ont à rendre compte de son exercice qu’à leur employeur (fonctionnaire : employés de l’Etat). On remonte la chaîne : enfants sous l’autorité d’enseignants, enseignants sous l’autorité d’inspecteurs, inspecteurs sous l’autorité d’un DDSEN, à partir de là c’est plutôt le flou. Il n’est pas étonnant que la récrimination la plus réitérée depuis quelques années soit « la perte de l’autorité ». On aurait dû plutôt dire la « résistance à l’autorité », puisqu’il suffit que ceux qui sont la cible de toute cette chaîne de pouvoirs, les enfants transformés en élèves, s’y plient moins bien pour mettre à mal tout le système.

Pouvoir et autorité sont assis sur la sanction. Il n’est d’ailleurs aucune loi qui ne soit assortie de sa sanction. Toute diminution de l’autorité doit donc être compensée par une augmentation des sanctions[1]. Encore faut-il que les insoumis ne se moquent pas des sanctions. J’ai toujours été amusé par la transformation des heures de colle accumulées en intérêt de les passer avec des copains, en plaisir d’ennuyer les gardiens qui doivent aussi revenir… La sanction appelle au détournement de la sanction. Quant à l’augmentation de la sanction, elle butte sur ses propres limites : on ne peut quand même pas emprisonner ou fusiller les trublions !

Les parents dans cette affaire ne sont que les relais des pouvoirs de l’Institution. Le principal manque d’autorité qui leur est reproché, c’est de ne pas l’utiliser suffisamment pour appuyer l’autorité de l’école. En somme un manque de complicité. On retrouve un peu cette complicité dans les faux pouvoirs qui leur sont accordés dans quelques instances (conseils de classe, conseils d’école) où toute transgression est impossible. Pour les mauvais parents aussi (ceux qui ne remettent pas leurs enfants dans le droit chemin convenable) l’Institution tente de les rééduquer. Par exemple ils peuvent avoir le choix entre une sanction financière (suppression des allocations) ou un stage de parentalité !

Bien sûr, dans cette architecture des pouvoirs il y a toujours des personnes qui l’exercent avec intelligence, avec bienveillance. « J’ai eu un bon prof, un bon inspecteur… ». Mais c’est un peu comme les esclaves satisfaits de leur sort parce qu’ils ont un bon maître.

Or, il existe un autre sens au terme pouvoir: « avoir la capacité » ou « avoir la possibilité » de faire, de percevoir, de comprendre, de créer… de contester. Les premiers pouvoirs, ceux du cerveau, sont infinis. L’éducation peut, entre autres définitions, être le développement de tous les pouvoirs d’un enfant. C’est alors que l’on peut appréhender différemment les pouvoirs de ceux qui doivent l’aider. Ce ne sont plus des « pouvoirs sur les autres » mais des « pouvoirs pour les autres ». Ces pouvoirs s’exercent principalement sur les conditions favorables qui permettent aux enfants d’acquérir (et de ne pas inhiber) leurs propres pouvoirs (je me répète inlassablement, mais ces pouvoirs sont ceux de tous les langages).

Je ne m’étendrai pas sur ce que je décline à longueur d’écrits (il y en a un sur ce blog ici). Mais dans une école du 3ème type, ce qui est privilégié c’est justement permettre l’extension des pouvoirs des enfants (pouvoirs du second type). L’autorité de celles et ceux qui doivent les y aider change alors de nature parce qu’au lieu d’avoir à imposer, celle-ci est au contraire acceptée et sollicitée. Et il n’y a plus de problèmes d’autorité quand celle-ci devient utile à la satisfaction des intérêts individuels et collectifs. Elle ne s’exerce plus en amont des actions mais en aval. On parle aussi de « faire autorité » ce qui est autre chose que « d’avoir de l’autorité ».

Mais, le changement de sens de ces deux mots, pouvoir et autorité, suppose aussi le changement des finalités attribuées à l’école, la reconsidération de ce qu’est l’acte éducatif, la prise en compte des conditions qui favorisent et n’empêchent pas les diverses constructions des enfants, la transformation radicale du cadre et des systèmes qui doivent y contribuer.

Nous revenons sans cesse à la case départ.

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[1] Surtout dans le bas de l’échelle : les enseignants résistant à Base élèves ou aux évaluations sont sanctionnés, même lorsqu’il est constaté que leur résistance était justifiée, les enseignants pratiquant différemment sont sanctionnés par l’évolution ralentie de leurs carrières, etc.

 

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