Question3emetype

Pensez-vous être allé au bout de l’école du 3ème type ? Question subsidiaire : qu’est-ce qui fait la différence entre une école Freinet ou Montessori et une école du 3ème type ? (message de Jean-François)

Très bonnes questions ! Réponse à la première : NON !

Je suis allé au plus loin dans une école publique. Je devrais dire nous sommes allés au plus loin dans une école publique, parce que nous étions plusieurs classes uniques à avoir repoussé les limites[1]. Ce qui au demeurant démontre que c’est possible, même dans l’état actuel du système éducatif, même si cela le dérange fortement.

Il a fallu le faire en tenant compte du contexte :

- L’école publique d’un village se doit d’accueillir tous les enfants donc toutes les familles. Aucune, au départ, n’avait fait un choix pédagogique, la plupart d’ailleurs ignorant que d’autres approches de l’école étaient possibles (1960, puis 1975 !). Il a donc fallu que nous engagions un processus de transformation, et des pratiques, et des représentations des parents, pour maintenir la confiance absolument nécessaire à une collaboration. Cette collaboration, il a fallu l’engager dès le début pour que l’école devienne aussi l’affaire des parents, sa survie et son efficience en dépendant. Ce n’était pas une habitude dans l’école publique où toute intervention et critiques parentales sont craintes… y compris par les parents eux-mêmes qui ont alors à assumer une responsabilité ! Ce n’est que peu à peu, au vu des effets constatés par tous, que nous progressions. Dans l’école publique, le plus difficile est qu’elle devienne une entreprise éducative collective où chacun a le droit à la parole, à la critique, aux propositions.

Il se trouvait cependant que les classes uniques sont les seules écoles où le choix des parents est relativement facile : partout les cars de « ramassage » scolaire vers le collège y passent et des dérogations sont accordées pour que des enfants les empruntent pour aller à l’école primaire du chef-lieu, la carte scolaire étant alors pudiquement ignorée. Très rapidement les parents des villages faisaient donc un choix conscient de rester dans leur école, puis de la défendre. C’est peut-être à cette occasion que j’ai compris l’importance et la légitimité du choix de l’école et de sa pédagogie par les parents.

- Nous avions une échéance : à la sortie de nos écoles, les enfants devaient tous aller au collège. L’attente légitime des parents était qu’ils suivent au moins aussi bien que les autres dans la suite du système éducatif, c’était d’ailleurs la condition pour que nos écoles ne se vident pas. Il fallait donc que tous les enfants soient rentrés dans les principaux langages (écrits, mathématiques et scientifiques) avant cette échéance. Nous ne pouvions attendre qu’un enfant se mette à écrire et lire seulement à dix ans ! Ce qui fait que l’environnement interne, l’aménagement des ateliers permanents et la structure de l’école permettant l’interaction et l’interrelation étaient orientés pour induire fortement l’utilisation de ces langages dans la réalisation de tous les projets des enfants, induire l’envie et le besoin d’écrire, le plaisir de créer et jouer avec le langage mathématique, etc. Mais, ce faisant, nous démontrions l’inutilité absolue des programmes, l’étonnante potentialité de tous les enfants qui vont beaucoup plus loin que ce qu’imaginent même les pédagogues, quand ils sont libérés.

Cette échéance nous a obligé aussi à suivre ce que devenaient et faisaient ces enfants au collège, au lycée,… et surtout dans la vie. Ils nous le disaient d’ailleurs spontanément, des dizaines d’années après il y en a encore qui me le disent. C’est la seule évaluation qui puisse être faite d’un dispositif collectif, c’est la seule évaluation possible de l’action des professionnels qui ont à le piloter. Qu’est-ce qui évalue le mieux le système éducatif avec ses pratiques tel il a perduré ? L’état de notre société actuelle !

- Nous étions limités par l’austérité des locaux des écoles publiques. Une école n’est malheureusement pas conçue comme une maison. Avant de postuler pour la classe unique de Moussac, j’étais allé voir de quel espace j’allais pouvoir disposer. Les quelques classes uniques qui sont allées aussi loin disposaient aussi de cet espace que nous pouvions au moins aménager, voire détourner comme par exemple les logements de fonction inutilisés, un terrain vague municipal…. Mais certaines n’étaient même pas dans cette situation comme par exemple celle d’un ami dans l’Isère à Longechenal (Christian Drevet) qui devait faire vivre ses enfants dans un préfabriqué de 50 m2 ! Le 3ème type demandait alors des trésors d’ingéniosité… et d’énergie. C’est toujours le cas pour tous les collègues qui veulent s’engager vers une autre école.

- Nous avions à faire face à l’administration. Il est vrai que, en amont du système éducatif, alors que nous ne dérangions aucun autre collègue, que nous étions un peu protégés par la réussite des enfants au collège, que nous vivions un peu clandestinement, que nous n’étions pas nombreux, l’administration nous ignorait quelque peu tant qu’elle n’avait pas de plaintes ou n’avait pas besoin de supprimer l’école pour récupérer un poste. Lorsque tout le village était derrière son école bizarre, l’administration évitait l’épreuve de force. Mais il n’empêche qu’il fallait quand même tricher quelque peu avec les obligations. J’ai raconté que lorsqu’il fallait mettre un cahier de contrôles dans les enveloppes pour l’entrée en 6ème, je mettais un cahier vide pour que l’enveloppe fasse le même poids lorsque les membres de la commission se les faisaient passer de mains en mains (ces cahiers n’étant jamais lus par personne !). Il y avait un certain nombre de risques que tout le monde ne pouvait pas prendre et beaucoup de mes collègues amis étaient et sont obligés de faire au moins semblant d’évaluer par exemple.

Je ne sais pas si nous serions allés plus loin dans une école hors du système éducatif, avec des parents ayant fait ce choix et n’ayant aucune préoccupation quant aux diplômes et autres résultats futurs dans un parcours scolaire, dans des locaux beaucoup plus respirables, aménageables, dans un environnement agréable… Il est certain que cela aurait été plus facile, demandé moins de technicité, aurait été plus cool, avec des possibles encore plus infinis, donc encore plus bénéfique pour les enfants. C’est dans la libération de toutes les contraintes, dans l’extension des possibles que nous aurions pu aller plus loin.

Il n’empêche que nos expériences (nos vécus), avec des parents lambda, dans le système éducatif lui-même, avec l’implication et l’appropriation de l’école par les villages, ont de ce fait une forte valeur. Cela nous a permis d’avoir une approche systémique (prise en compte de multiples paramètres habituellement ignorés), de dégager un certain nombre de principes qui ont fait le canevas conceptuel d’une école du 3ème type, c'est-à-dire d’un autre monde.

A la seconde question, différence entre une école Freinet ou Montessori et une école du 3ème type, la réponse est simple : dans une école du 3ème type nous basculons complètement dans l’apprentissage informel et la liberté totale des projets des enfants. Il y a aussi l'implication des parents dans sa vie. Ce ne sont pas les pédagogies qui instaurent et caractérisent l’école du 3ème type, ce qui ne veut pas dire que leurs apports ont été inutiles ou nocifs, ce sont bien elles qui ont ouvert et permis cette perspective  vers laquelle elles conduisent.

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[1] St-Jean de Chambre, Saint Cierge la Serre dans l’Ardèche (Marie-Chantal D’Affroux, Sylvette Brivet), La Puye dans la Vienne (Frédéric Gautreau), L’Aubépin dans le Rhône (Jean-Michel Calvi), Locronan, Primelin dans le Finistère (Daniel Prévost, Michel Deghelt), Gantie dans les Pyrénées (Michel Barrios)… et quelques autres. Elles ont toute disparu, en général au moment du départ de leurs enseignants.

Dans ces écoles, nous y sommes aussi restés très longtemps, ce qui explique que des processus de transformation ont pu se développer jusqu’au bout.