charlie

L’abasourdissement, l’émotion, est légitime. Elle a son pendant : l’incompréhension. La recherche de cette dernière se fait toujours dans l’immédiat, et il en résulte presque toujours l’impuissance puis que le « plus jamais ça » se renouvelle toujours, toujours aussi horrible, toujours partout.

Or, tous ces adultes, jeunes adultes, vieillards, ont été enfants. Ils ont été éduqués. Eduqués aussi bien par les familles, l’école et tout l’environnement social et ce qu’il produit (exemple des coupes du monde de foot).

Il faut que je rappelle ici que la pédagogie Freinet en particulier est née du « plus jamais ça » d’enseignants rescapés de la boucherie de 14-18, relancée avec d’autres après le génocide de 39-45, encore relancée avec d’autres après la guerre d’Algérie.

Si dans mes travaux et écrits je suis surtout parti des apprentissages pour engager une transformation de l’école hors des idéologies, j’ai moi-même été enfant pendant l’occupation nazie, « appelé » comme Cabus pendant la guerre d’Algérie. Je n’ai cessé de constater et de dire que c’est aussi ainsi, en bouleversant ses représentations et celles de l’école, que pouvait se construire un humain digne de ce nom, capable de construire un vrai vivre ensemble, que ces enfants étaient capables d’instaurer d’autres constructions sociales (voir la leçon des enfants d’une école du 3ème type dans « école et société »[1]). Ce n’est pas par la morale et les leçons magistrales que la société changera.

Je reprends quelques éléments d’un autre ouvrage « La fabuleuse aventure de la communication, du mouvement Freinet à une école du 3ème type »[2], en liaison directe avec ce qui nous interpelle et nous horrifie aujourd’hui. Il faut se remémorer que c’est le texte libre d’un enfant dans un journal scolaire qui a provoqué le déferlement de l’affaire Freinet (1923), qu’ensuite et aujourd’hui encore d’autres affaires du même type et avec la même origine détruisent parfois des enseignants avec les conséquences sur les enfants. Permettre a des enfants de s’exprimer librement et de le publier était impensable, inacceptable… et cela l’est encore souvent aujourd’hui. A tel point que consciemment ou inconsciemment, n’est éventuellement accepté, voire n’est produit que ce qui est conforme, politiquement correct, pédagogiquement correct.

En dehors du risque à prendre délibérément par les enseignants pour permettre l’expression des enfants, par rapport aux parents, aux collègues, à la population, à l’Institution, il y a aussi à en donner les conditions.

- Il ne suffit pas d’instaurer un cadre coopératif.

Accepter et discuter de l’expression des autres n’est possible que lorsqu’on s’exprime soi-même. Dans notre société il n’est évident pour personne de s’exprimer, d'oser s'exprimer. Cela nécessite d’avoir confiance aux autres, cela nécessite de ne pas avoir à subir le jugement de la personne d’autorité (l’enseignant). Cette confiance ne va pas de soi d’emblée, le rôle et la posture de l’adulte est primordiale et ce à tout moment, quel que soit ce qui est exprimé. Les moments philo qui sont de plus en plus instaurés aujourd’hui est un premier pas qui peut être déclencheur si ensuite cela devient un habitus permanent. Dans ces moments, ce qui n’est presqu’un exercice et pris souvent par les enfants comme par l’enseignant pour un exercice, est surtout un exercice pour l’enseignant.

Bien que je pensais être arrivé à être un maître libérateur, que les débats étaient monnaie courante dans ma classe sans que j’aie besoin de les provoquer, j’ai été confronté à la liberté d’expression des enfants lors du débat qui a précédé l’abolition de la peine de mort. Des enfants étaient pour la peine capitale. Vous imaginez le sentiment du maître. Comme beaucoup, ma première réaction avait été de me dire qu’ils ne faisaient que reproduire ce qui se disait à la maison et qu’il fallait les faire changer d’avis. Il m’a fallu faire un immense effort, d’une part pour rester impassible, d’autre part pour ne pas soutenir ouvertement les enfants qui, eux, réagissaient violemment à ces partisans. Je voyais sur les visages crispés, dans le ton des voix, à quel point chacun était profondément touché par ce qu’on pouvait supposer ne concerner que les adultes. Heureusement, j’ai pris la bonne décision d’aider les uns comme les autres à étayer et à défendre leurs idées. C’est en décortiquant ce qui justifie les propos que l’on tient que l’on prend conscience de ces propos. Cette séance est restée dans ma mémoire. Ce n’est qu’à partir de l’instant où j’ai pu aider et reconnaître chacun dans sa propre parole que les visages se sont rassérénés, que l’écoute s’est établie, et que peu à peu chacun de ces enfants rentrait dans sa propre pensée échappant à celles toutes faites par l’environnement social. De ce fait, chacun pouvait aussi relativiser ce qui est communément pris pour vérité, modifier sa propre vérité, ce qui est le propre de la tolérance[3]. Par la suite, les visiteurs de ma classe ont toujours été surpris d’entendre des enfants aborder et discuter tranquillement, naturellement, tous les problèmes qui clivent haineusement notre société, entre autres celui de la religion.

- La force d’expression du dessin.

C’est surtout à partir de l’utilisation des photocopieuses (1980) que, dans une toute petite frange du mouvement Freinet, le dessin a cessé d’être seulement décoratif dans une poignée de journaux scolaires. Il pouvait être introduit dans les textes, leur apporter une autre dimension, en modifier même la lecture, la technique de lecture comme la technique de l’écrit en en cassant la linéarité. Certains enfants s’emparaient de la BD par laquelle ils exprimaient ce qu’il ne pouvait dire par écrit ou par la parole[4]. Il y avait longtemps que nous savions dans le mouvement Freinet que le dessin ou la peinture des enfants exprime l’inexprimable autrement[5]. Mais cette fois cela pouvait être publié, provoquer des réactions. Quelques journaux scolaires d’un réseau utilisaient de petits personnages qui, non seulement commentaient avec un humour parfois irrévérencieux les textes des uns et des autres mais s’interpelaient aussi d’un journal à l’autre. On pouvait ainsi voir des caricatures de fourmis de l’école de Moussac (leur journal s’appelait « La fourmilière »), répondre vertement à des mouettes de l’école de Primelin (journal « La mouette rieuse ») aux cradocs de Gantie (journal « Les mini-cracras ») ou aux lupins de l’Aubépin (journal « Les lupins de l’Aubépin »). Cabus aurait aimé !

En 1989, Alex Lafosse lançait un réseau de correspondance par affiches comprenant quelques écoles, de l’école primaire aux lycées et même avec l’étranger puisqu’alors le langage graphique devient universel. N’importe quelle idée pouvait être exprimée envoyée et provoquer des réactions par le même biais. Ces idées et leur expression concernaient tous les grands ou petits débats, graves ou anodins, qui traversent aussi bien la société que les cours ou salles d’écoles. Des débats homériques et souvent rigolards s’effectuaient ainsi par l’intermédiaire de ce moyen d’expression, aussi bien dans les classes qu’entre classes. A Moussac, nous y participions évidemment. Par exemple quand une affiche dénonçait la chasse et les chasseurs (en provenance du Sud il y avait souvent la tauromachie) il nous fallait, nous les enseignants, aider aussi bien les pour que les contre à défendre leur point de vue de la façon la plus percutante possible, et tous comprenaient rapidement que c’est le rire qui est le plus percutant, même et surtout pour ce qui est sérieux. De ce fait aussi, chacun pouvait accepter de se confronter aux autres… et de changer d’opinion quand pour exprimer la sienne il a fallu en chercher ses fondements[6].

Dans ces écoles comme dans l’école du 3ème type qui en a surgit, le rire et le délire créatif, étaient un de leurs moteurs en même temps que le plaisir d’être ensemble.

Tous les moyens d’expression étaient utilisés dans les échanges. Photos, cinéma puis vidéo, son, création de livres, théâtre, marionnettes, création musicale, chant libre… Ce que Freinet et les premiers pionniers avaient compris, c’est que si nous voulons que nos enfants deviennent des adultes libres et sociaux, si nous voulons qu’ils ne soient plus asservis par l’information produite par les médias, il fallait qu’ils puissent s’emparer de tous les outils qui permettent l’expression.

Oui, l’apprentissage à la liberté, à la liberté d’expression, à la tolérance, à l’acceptation de l’autre, c’est à l’école, dans la cité (et aussi dans les familles), qu’il peut se vivre si nous voulons « plus jamais ça », ne plus avoir à répéter sans cesse « plus jamais ça »..

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[1] Mes.ouvrages sont chez TheBookEdition.com et chez l’Instant Présent

[2]  Id°

[3] Il n’est pas facile à un enfant de mettre en cause la vérité de ses parents, de distinguer ses parents de lui-même sans avoir à renier les premiers. L’individuation se situe dans ce contexte. Elle ne peut s’effectuer que si l’enseignant est perçu comme quelqu’un de respectant et pas comme quelqu’un cherchant à convaincre ou dénigrant. Cela non plus n’est pas facile. Il ne faut pas attendre que l’enfant y soit confronté dans des situations extrêmes comme c’est le cas aujourd’hui avec le drame de Charlie-hebdo.

[4] Déjà la revue J.Magazine publiait des BD d’enfants depuis 1979. (éditions ICEM)

[5] Voir « Les Dessins de Patrick - Effets thérapeutiques de l'expression libre » Paul Le Bohec, Casterman

[6] Malheureusement, n’étant pas archiviste et ignorant à l’époque que nous vivions sans le savoir des moments historiques, je n’ai pas soustrait et conservé quelques-uns de ces journaux ou affiches. Pourtant je m’en suis servi dans des expositions ou universités d’été de ces années-là où nous étions quelques-uns à essayer de montrer ce que pouvait être la PF.  Peut-être y en a-t-il encore dans les archives de quelques écoles. Je lance un appel !