La cause des causes[1]

charlie-maintenant

S’il est une question qui est unanimement posée aujourd’hui, c’est bien celle-ci « Que faire maintenant ? ». Sincèrement pour la plupart. Les habitués ont tous des réponses péremptoires. Mais cette fois beaucoup sont dans l’angoisse d’une réponse impossible.

Or, question comme réponses se situent toutes dans le cadre social, politique, économique sociétal existant. C’est particulièrement constatable dans le domaine que je connais mieux, l’éducation, mais cela l’est dans tous les autres domaines, cela a toujours été ainsi chaque fois qu’un problème difficile ou insoluble se posait à l’ensemble de la société, de celui des SDF, à celui des retraites, en passant par les crises financières, les chômeurs, etc. etc.

Et jamais une solution n’a été trouvée en dehors de faire perdurer le cadre qui en satisfait encore quelques-uns, quoique leur nombre diminue quelque peu.

Serait-il inintelligent de se dire que la cause, c’est le cadre, et que la cause de la cause c’est le fondement de ce cadre ?

Je fais déjà remarquer qu’il avait été vaguement question de refonder l’école, mais jamais de refonder le système éducatif. En soi c’était totalement absurde de vouloir faire faire autre chose dans l’école (un petit peu seulement) sans remettre en question le système dans lequel elle est incluse ainsi que les finalités de ce système. Changer la pédagogie dans le même système a montré ses limites et elles (les pédagogies) ont été en grande partie vidées de leur essence par ceux-là-mêmes qui s’y engageaient comme par l’administration quand elle le tolérait.

Si on cherche une des causes des causes (sans s’exonérer des autres !), il y a celle que je ne cesse de rabâcher depuis des années, c’est la conception de la construction des apprentissages. Parce que c’est cette conception (transmission des savoirs) qui fait qu’une immense majorité accepte le système éducatif tel il est et qui empêche d’en concevoir un autre qui pourrait alors nécessiter le vivre ensemble et sa construction[2], sans avoir à en imposer artificiellement un (de vivre ensemble) qui peut alors légitimement être refusé. Et c’est le système lui-même qui produit tout ce qu’on lui reproche. S’il était enfin admis et accepté ce que disent beaucoup, dont nous-mêmes, depuis Dewey à John Holt, ce qui a été prouvé depuis Freinet, Montessori… jusqu’à une école du 3ème type en passant par le unschooling et beaucoup d’autres, un système éducatif radicalement différent pourrait être conçu avec une finalité humaniste. La conséquence, également prouvée, ce sont d’autres comportements, une autre socialisation et l’école une autre construction sociale par ceux-là même qui y vivent.

Une autre cause des causes : les macrostructures. Elle ne concerne pas que l’école. Nous pouvons prendre n’importe quel domaine, nous la retrouvons dans l’agriculture, les entreprises, les villes,… jusqu’au nucléaire. Prenons ce dernier exemple. On se focalise, à juste raison, sur ses nuisances. Mais qu’est-ce qui en fait le danger essentiel ? L’énormité incontrôlable d’une centrale et la dépendance absolue à laquelle elle soumet une population. Une énorme centrale solaire sera peut-être plus propre mais la dépendance en même temps que la fragilité du système énergétique sera la même. Or nous avons les moyens, les connaissances pour développer et que la population s’approprie individuellement et/ou collectivement dans leurs territoires de proximité des outils producteurs d’énergie[3]. Mais cela changerait totalement l’organisation sociale. Les causes des causes sont les mêmes dans tous les domaines.

Il n’y a pas de solution autre qu’une révolution et elle ne peut avoir lieu que si on sort enfin de notre vieille et obsolète conception des apprentissages (pour ce qui concerne l'école). C’est tout le cadre constitué par le système éducatif qui est à ficher en l’air avec ses croyances et son omnipotence. La révolution n’est pas alors que celle des représentations, elle induit un chambardement des positions et des pouvoirs de chacun dans un cadre qui ne sera plus rigide. Elle suppose l’appropriation par les enfants, les parents, la population, avec l’aide de professionnels, des espaces scolaires mis à leur disposition, comme la population doit aussi s’approprier sa santé, son travail, sa finance, son hébergement… Lorsque l’on garde le même cadre (avec ses programmes, ses diplômes comme aboutissement, ses cases…), vouloir y instaurer ou essayer d’y systématiser la coopération par exemple est presqu’une vue de l’esprit et parfois une escroquerie : on peut le mettre en relation avec la difficulté certaine qu’ont les entreprises coopératives à vivre ou, mieux, aux patrons qui font autogérer par les ouvriers… leur demande (débrouillez-vous, entre vous, pour que mes objectifs soient atteints !). S’il peut y avoir une légère amélioration dans les rapports au travail, l’objectif est surtout l’amélioration des profits des actionnaires qui ne sont pas les ouvriers.

Dans toute révolution il y a des incertitudes, la vie elle-même est faite d’incertitudes à accepter, mais ce qui engage les révolutions, c’est la certitude de la nocivité de l’état dans lequel une société vit. Cette certitude, n’y a-t-il pas eu assez d’événements, de constats pour enfin l’admettre ?

Pour qu’une révolution ait lieu sans barricades il faut palier à l’immédiat, engager des processus, organiser la transition, tout agriculteur voulant faire passer son exploitation en agriculture biologique le sait. Mais aucun agriculteur ne peut s’engager dans une transformation s’il ne cherche… la cause des causes, comment poussent les plantes, ainsi que la finalité de sa culture, bien nourrir l’humanité ! La transformation induit alors des conséquences sociales, économiques, sociétales, politiques… et une autre façon, une autre raison de vivre ensemble !

Ce n'est pas un aménagement de l'école, une réforme dont nous avons urgemment besoin, c'est d'une révolution pacifique.



[1] « "Chercher la cause des causes" disait le médecin grec Hippocrate » Etienne Chouard, https://www.youtube.com/watch?v=oN5tdMSXWV8

[2] Un vivre ensemble se construit toujours, mais il faut que l’on ait des raisons et un intérêt à vivre ensemble, que l’on profite des autres dans ce vivre ensemble, que les autres aient besoin de nous dans ce vivre ensemble.

[3] Avec les enfants, nous avions rencontré sur les bords de la Vienne deux ingénieurs qui répertoriaient les emplacements des anciens moulins qui étaient très nombreux. « Pourquoi vous faites ça ? - C’est pour une étude pour savoir combien de micro-turbines pourraient être installées. – Alors ça va se faire ? » Eclat de rire désabusé « Aucune chance ! A quoi servirait alors la centrale ! »