changer

Etre en mouvement, se mettre en mouvement

C’est changer4sur le terrain que cela se passe. Laurent et Julie-Camille y travaillent tous les jours, depuis des années pour Laurent, ils échangent tous les jours avec d’autres sur la liste de diffusion « pratiques », se rencontrent régulièrement dans leur département (01). Ils savent ce qu’ils voudraient (ce qui est déjà plus rare), ce qu’il faudrait qu’une autre école soit, pourquoi il faudrait qu’elle soit autre. Mais c’est à la réalité actuelle qu’il faut qu’ils se confrontent tous les jours, leur réalité comme la réalité du contexte dans lequel une école publique et son environnement social se trouvent.

L’échange que je reproduis avec leur autorisation reflète l’immense travail qu’ils ont entrepris avec d’autres dans ce qui est pour moi un laboratoire de praticiens[1], probablement un des plus importants et le plus ignoré de l’Education nationale (mais de ceci, ils s’en fichent !). Ils n’aimeraient pas que je dise que c’est une belle leçon qu’ils donnent, mais je le dis quand même ! BC

 

 Laurent Lançon

C'est assez complexe de parler de sa classe car ça renvoie à l'image que l'on donne de soi, ses failles, sa fragilité. C'est assez difficile de faire la part des choses en pareil cas quand on débute ou qu'on a une année difficile. On voudrait atteindre directement l'état final mais sans construction lente et progressive avec les enfants et les familles, on peut facilement se mettre dans le dur et s'isoler et du coup avoir une image négative de soi.

Le noeud se trouve au niveau du détachement que l'on doit avoir par rapport à sa classe. Si on a une classe difficile, ça bascule souvent sur l'être. Il faut être capable de se protéger et laisser passer le grain. Il faut être patient et "rusé". On ne va pas transformer l'école en une année ou tout seul ! Il faut prendre le pouls de sa classe de sa structure et agir en fonction. On fait du mieux qu'on peut avec l'état de la classe via une analyse fine des possibles à un instant T.

Si la classe est dure, ça peut nous renvoyer à "je suis nul" ou alors on est dans l'incompréhension. On se dit, mais comment est-ce possible, on ne comprend pas. On voit tout en noir. Dévalorisation de la personne et c'est difficile de sortir de la spirale seul. Etre capable de parler de sa classe sans que cela remette en cause la personne, c'est souvent dur. C'est souvent tabou, je le sens au sein du mouvement. Je sens que l'on met inconsciemment une stratification entre nous. C'est une erreur !

Je pourrai parler de mon expérience et des grains essuyés depuis 10 ans. Je suis en train d'analyser tout ça. C'est lier au fait qu'on a une classe à soi mais pas seulement. Le temps que l'on a avec les enfants joue aussi (tps partiel), le multi-âge élargi ou pas, la structure scolaire, les relations avec l'équipe, l'espace, les relations avec la mairie... Multiples variables qui sont autant de contraintes favorables ou défavorables à notre projet et à notre état.

Sans la prise en compte des ces variables, on peut facilement aller de désillusions en désillusions. Savoir les limites de nos systèmes, ça permet de relativiser et mettre des jalons. Ca permet aussi d'accepter plus facilement les choix que l'on peut faire à un moment dans sa classe qui ne sont pas ceux que nous souhaiterions mais qui sont nécessaires à un moment donné pour basculer dans un autre état. C'est une construction qui peut dérouter parfois.

La visite d'une cinéaste l'an dernier dans la classe m'a renvoyé à cette réflexion. On ne prend pas en compte les différents états d'une classe. C'est une construction permanente qui est une adaptation à l'état. Je pourrai détailler ce point plus en détails si vous en faîtes la demande ;-)

La construction permanente en adaptation à l'état, c'est l'école du 3ème type ! On a tous un objectif en tête et propre à chacun mais pour y arriver on part de l'état dans lequel est notre structure, notre système. Alors on fait évoluer ce système en tenant compte des variables que l'on peut bouger et on change petit à petit d'état au gré des enfants et des besoins. Il n'y a pas de modèle ! Tous ceux qui ont voulu "faire comme" se sont brulé les ailes parce qu'ils n'avaient pas construit petit à petit leur structure en tenant compte de l'environnement. Ils sont passés d'un état initial à un état final quasiment instantanément. Très déstructurant pour le système, les enfants, les familles et cie... Souvent démission à la clé. C'est une erreur de penser que l'école du 3èmetype c'est faire comme "Moussac". C'est beaucoup plus une approche d'analyses et d'études du système. Isoler des variables, pour voir leur influence et observer les attitudes. Optimiser le système et le faire évoluer en fonction des enfants avec eux.

L'école du 3ème type, c'est une démarche plus qu'un objet fini. Il n'y aura plus jamais de Moussac. Il y a de multiples autres expérimentations partout aujourd'hui qui évoluent en fonction des différentes variables et contraintes propres à chaque système. Il n'y a pas de stratification ou de hiérarchisation à avoir dans ces différentes expérimentations. L'important, c'est d'être en mouvement. Peu importe, l'état dans lequel on est ! On s'en fout de l'état dans lequel on est !

J'ai à de nombreuses reprises été obligé de faire des retours en arrière important. Explosion de classe, renouvellement important d'enfants... Cela à chaque fois me met une grande claque. Mon image mentale de tout ça, c'est une énorme vague qui me tombe dessus. L'état construit depuis 3 années, ne colle plus du tout aux nouveaux loulous. Il faut tout repenser, tout reprendre, tout reconstruire avec eux et donc c'est à nouveau de nouveaux chemins à explorer car à chaque fois je m'adapte à eux avec eux. On n'emprunte jamais les mêmes chemins. C'est ce que je décrivais récemment sur GEM01. C'est assez frustrant, car, faute de multi-âge élargi, je n'ai pas la structure suffisamment solide pour observer une réelle continuité au delà de trois ans. On construit à chaque fois sur trois ans. Et ensuite, patatras, gros renouvellement et on fait reset. C'est reparti pour un nouveau cycle avec son lot de nouvelles expérimentations et pratiques pour répondre au mieux aux besoins des loulous. L'ectoplasme s'adapte à l'infini selon les besoins. Et si parfois, on est obligé de passer par du traditionnel pour au final changer d'état, il ne faut pas hésiter !

C'est ce qui peut être parfois difficile à comprendre pour des personnes avec une vision "angélique" de l'école moderne. On ne peut pas tout transformer d'un coup d'un seul. On n'est pas là pour mettre les mômes dans le mur et les familles avec. On n'a pas raison à penser qu'on a forcément raison face aux familles inquiètes. On doit construire avec elles ! Ca prend du temps. C'est nécessaire !

C'est ça l'école du 3ème type selon moi. Je ne crois pas que Bernard me contredira là dessus.

Là où j'ai du mal encore, c'est que je me mets sur les épaules énormément de responsabilités face aux enfants et aux familles. Cela peut être très pesant et pas facile à vivre souvent notamment avec les enfants en difficulté. Un enfant qui ne rentre pas dans les apprentissages, c'est d'abord et avant tout mon problème et celui de l'école. C'est notre job. Les causes peuvent être multiples et indépendantes de l'école mais à l'école qu'est-ce que l'on met en place, comment on travaille ensemble pour palier à X difficultés, échecs et cie. Là dessus, je suis super dur avec moi même et du coup avec les autres.

Cela me revoit à l'idée du "tous capable mais pas au même moment".

Je nuancerais du coup cette expression qui peut laisser penser à une idée "créationniste" des structures et des apprentissages. Ok pour tenir compte du tous capable et de l'état de chacun mais cela ne doit pas nous faire oublier le tous capable justement et pas forcément le remettre à plus tard aussi en occultant les stades où les apprentissages sont les plus propices.

Cela ne doit pas nous dédouaner et laisser penser que nous n'avons pas d'influence ou une responsabilité dans nos classes. Nous avons d'énormes responsabilités en choisissant le job d'instit. J'ai vécu des années très douloureuses à l'école. Je suis un garçon de fin d'année et ce ne fut pas simple, croyez moi. Cassé d'entrer en CP par une maîtresse tyrannique (Mme Durand, ça ne s'invente pas...). J'ai bien conscience de l'influence que nous pouvons avoir en classe. Nous faisons parti du système, de l'environnement malgré nous.

Je crois aux structures qui conditionnent les comportements. Les structures que nous mettons en place dans les classes influencent inévitablement les apprentissages et les enfants. Ils baignent là dedans. Du coup, mon travail, je le vois surtout comme une structuration de l'environnement pour le rendre le plus efficace pour les enfants en fonction de là où ils en sont mais avec eux.

C'est quasiment un travail quotidien. Ca se fait par petites touches imperceptibles avec eux. Mais quand on regarde d'un peu plus loin on voit nettement les évolutions en l'espace de plusieurs mois. La classe d'il y a 6 ans n'a rien à voir avec celle d'il y a 4 ans, qui n'a rien à voir avec celle d'il y a 2 ans, qui n'a rien à voir avec celle de l'an dernier au mois d'octobre, qui n'a rien à voir avec celle d'il y a 6 mois, qui n'a rien à voir avec celle d'il y a 3 mois qui n'a rien à voir avec celle du mois de décembre... Adaptation permanente en fonction des enfants et de leurs évolutions.

Je mets ça en lien avec ce que l'on met derrière école moderne. Il n'y a pas de label ou de modèle. Il y a des voies propres à chacun. En fonction des contraintes qui sont notre, on fait ce que l'on peut.

C'est un débat très intéressant à avoir entre nous. Je propose de le mettre à l'ordre du jour de la prochain réunion chez moi[2].

A vous lire

Laurent

Julie Camille

Je voulais depuis longtemps répondre à ces interrogations, mais je voulais prendre mon temps pour approfondir ma réflexion et bien analyser l'écho que ce discours avait sur moi.

" L'important, c'est d'être en mouvement… On ne peut pas tout transformer d'un coup d'un seul. "

Tout à fait d'accord avec toi. Moi, j'ai mis du temps à ma lancer dans autre chose que du traditionnel. Je ne peux pas dire que je fais du Freinet, du 3ème type car j'en suis aux balbutiements.

Oui , je me posais des questions, je savais ce que je ne voulais pas mais je ne savais pas comment enseigner autrement.

Pour ma part, le problème est que je me fixais des objectifs tellement hauts tellement idéalistes... que je n'osais avancer et proposer autre chose. Maintenant c'est clair avec moi-même (avec certaines rechutes quand même), je fais ma part et j'avance plus lentement. Paradoxalement qu'est-ce que j'avance plus vite !!! Non on ne peut pas transformer tout d'un coup mais l'important c'est être dans le mouvement, comme tu le dis. C'est tellement vrai, en tout cas pour moi et surtout actuellement. Je dis ça parce qu'en ce moment je vois les choses changer : est-ce les élèves? Est-ce moi qui me donne afin les moyens d'agir ? A la rigueur on s'en fout "je suis en mouvement". Et finalement en acceptant le "On ne peut pas tout transformer d'un coup d'un seul ", on reste humble. C'est une belle leçon d'humilité. Je parle bien sûr de personnes qui essaient d'apporter une contribution et non de ceux qui utiliseraient cette phrase pour s'empêcher d'agir.

Et par conséquent oui "En fonction des contraintes qui sont notre, on fait ce que l'on peut. " C'est tellement vrai. Chacun fait sa part à l'image du colibri qui apporte sa contribution pour que l'incendie s'éteigne. 

"Il y a des voies propres à chacun". Cela aussi c'est clair pour moi. On est tous différents même en appartenant au même groupe. On a tous une énergie différente, des caractères, des vécus, des potentialités différentes. Et quoiqu'on ait à peu près le même objectif, on va l'instaurer différemment dans nos classes. Les voies, les outils, les buts ne seront pas les mêmes. Chacun va développer un axe de l'immense chantier de changer l'école. Et c'est là tout l'intérêt , du moins à mes yeux, de nos rencontres : voir ce que l'autre a à offrir , sur quoi il a réfléchi. Ce sont des échanges de grand intérêt.

Ok pour « tenir compte du tous capable et de l'état de chacun mais cela ne doit pas nous faire oublier le tous capable justement et pas forcément le remettre à plus tard aussi en occultant les stades où les apprentissages sont les plus propices. » Totalement d'accord avec toi mais je vous fais grâce de mes commentaires qui n'ajouteraient rien au débat.

"Je suis nul/le" Alors ça, qu'est ce que j'ai pu me le répéter. Moi qui combattais ces propos dans ma classe devant mes élèves. Bref "faites ce que je dis , faites pas ce que je fais". Depuis que "je suis en mouvement", je n'éprouve plus cette sensation à mon égard. "J'ai le droit de me tromper mais je dois faire de mon mieux. C'est la maxime de ma classe. Bon je sais elle mériterait d'être améliorée... elle est elle aussi en évolution.

Il se fait tard. Merci pour ce questionnement.

A jeudi 

Julie-Camille

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[2] Donc pour la réunion sur Izenave ce jeudi 19 février, voilà ce que je vous propose : Rendez-vous à partir de 12h00 pour un repas coopératif.

Pour les enfants, il y aura possibilité de jeux de société, de jeux dans la neige...

A partir de 14h00, présentation d'une journée type et du fonctionnement global par des enfants de la classe.

Ensuite, échanges de pratiques, questionnements, réflexions...Comme d'habitude.

J'apporterai un goûter pour les enfants (jus de fruits, gâteaux) ;-)