finalite

La remise en cause de l’école est devenue un serpent de mer. Il se dit beaucoup de choses, dans toutes les sphères, par toutes les personnalités. Mais, s’il est une chose qui n’est jamais vraiment mis sur la table, c’est ce que serait sa finalité[1].

On sait pourquoi on a construit des centrales nucléaires. On sait pourquoi il faudrait les supprimer et les remplacer par autre chose, encore que dans ces pourquoi tout n’est pas abordé (par exemple le gigantisme avec sa fragilité et les conséquences sur l’organisation sociale et politique, ce qui est valable pour tout autre système). Lorsqu’on met un système en place pour répondre à une finalité quand celle-ci est claire et consensuelle (besoin actuel de l’énergie électrique, d’où politique énergétique), suivant ce qu’il est il a des conséquences bénéfiques ou néfastes, suivant ce qu’il est il implique des organisations et des comportements sociaux, sociétaux.

Mais, s’agissant d’école, même dans la mouvance qu’on peut appeler alternative, le sujet de la finalité d’une école n’est pas vraiment abordé. Beaucoup de belles et justes phrases sur l’enfant, beaucoup de beaux mots réitérés, beaucoup de beaux discours philosophiques et humanistes, voire poétiques, malheureusement ce n’est pas avec cela (ou seulement avec cela) qu’une nation va définir une politique éducative et orienter, répartir les moyens qu’elle nécessite.

L’école ne convient pas : quelques-uns peuvent la quitter, quelques autres peuvent créer l’école correspondant à leurs aspirations (s’ils en ont les moyens), mais on ressent bien que ce n’est qu’un pis aller fragile qu’on ne peut généraliser. Quelque chose a été oublié : dans tous les domaines et depuis longtemps, c’est qu’une espèce sociale crée les dispositifs nécessaires à sa survie et son bien-être en mutualisant ses moyens pour qu’ils soient à la disposition de tous. Mais elle sait ce dont elle a besoin et pourquoi.

Comme pour les centrales nucléaires, on peut toujours essayer d’améliorer le système en y injectant d’autres éléments (pédagogies, méthodes, une demi-heure enlevée pour les rythmes…), de le consolider (augmentation des postes d’enseignants), de le sécuriser (ZEP, RASED, REAPP…), il reste toujours bancal et surtout fonctionne sans que personne ne sache vraiment ce à quoi il veut aboutir, ce pourquoi il serait nécessaire.

Pour trouver la finalité d’un système qu’on subit, il suffit de faire l’expérience de pensée de le supprimer. Pas seulement pour quelques individus, (les pratiquant du unschooling l’on fait mais pas seulement par la pensée ! Ceux qui peuvent mettre des panneaux solaires sur leur toit aussi !) mais pour l’ensemble du pays. Je vous avais convié à plusieurs reprises à cette expérience de pensée.

Puisque l’école vise les enfants, s’impose aux enfants, par voie de conséquences vise leur présent, leur devenir et celui de ce qui sera leur société, c’est bien l’essence de la question. Quelle est la finalité de l’école concernant les enfants et adolescents ? Quelles seraient les conséquences pour eux d’une absence d’école dans notre société actuelle, pas dans une société idyllique d’Illich encore utopique, pas pour ceux qui bénéficient de conditions familiales favorables ?

Dans la recherche de la finalité, on confond souvent celle-ci avec ce qui la permet (mais dont tout le monde n’est pas forcément convaincu) : épanouissement, bienveillance, respect de la personne, ... On la confond avec ce contre quoi on veut lutter (mais contre quoi tous ne veulent pas lutter), société de consommation, de la compétition, capitaliste… On la confond avec une idéologie : Sparte ou Athènes ? Et aucun consensus n'est possible.

On ne peut la réduire à « une école pour apprendre ». Apprendre quoi ? Et un accord ne sera jamais trouvé. Ce qui supposerait aussi qu’il n’y a qu’à l’école qu’on apprend ou qu’on peut apprendre ce qu’elle serait sensée apprendre, qu’il n’y a que ce que l’école apprend qui serait important, etc. Ce ne peut être une finalité ! Apprendre est une capacité que tout le monde possède et que chacun met lui-même en branle. Apprendre c’est de facto tout l’environnement  physique et social qui a ce pouvoir sans même en avoir conscience.

La finalité pourrait être tout bonnement « occuper et garder les enfants quand les parents sont au boulot ou à la recherche de boulot » ! Ce ne serait pas très enthousiasmant mais c’est portant de facto ce qu’elle est pour beaucoup, ce qui est aussi un triste reflet de notre société.

Le problème de la définition d’une finalité de l’école n’est pas si simple que cela et oblige à aller au-delà des lieux communs. Sauf si, avant, on définit ce qu’est la finalité de l’éducation en s’extirpant de la philosophie, des idéologies.

Pour pouvoir travailler dans le même sens avec les parents de mon école et nous sortir d’un piège, j’avais présenté l’éducation ainsi[2] :

Nous comprendrons et simplifierons l’éducation comme un ensemble d’actions, de comportements, de dispositifs, de situations, d’espaces, d’environnements,… de personnes, ensemble qui amène l’enfant à l’autonomie[3] dans l’environnement où il aura à évoluer (société), avec un plus pour l’espèce humaine : lui donner aussi la capacité d’agir sur cet environnement, que ce soit sur l’environnement physique, matériel, ou sur l’environnement relationnel, l’environnement social. Ceci dans l’interdépendance[4] avec les autres membres de la société à laquelle il appartient, avec lesquels il vit, desquels il a besoin et lesquels ont besoin de lui.

A partir de cela, la finalité de l’éducation peut être consensuelle : aider chaque enfant à conquérir son autonomie d’adulte.

Quels sont les outils de l’autonomie qui doivent se construire dans notre monde ? Des outils neurocognitifs que j’ai définis comme les langages. Nous sortions alors du piège de « l’apprendre », de « l’apprendre quoi ? » et même de « l’apprendre comment ? »

L’école ne fait plus alors que partie d'un ensemble avec la même finalité mais peut-être plus consciente et elle peut alors ne s’occuper que des conditions[5] qui favorisent cette construction en adultes armés des outils leur permettant de s’emparer et de conduire leur propre vie. Les moyens actuels (programmes, évaluations, chaine industrielle scolaire tayloriste, uniformisation… obligation), imposés pour atteindre une finalité indéfinissable, incertaine et non consensuelle parce que non discutée, sont alors inutiles et contreproductifs.

A partir de cela, avant d’être libératrice l’école est libérée (dans notre village et quelques autres, c’est ce qui nous a permis d’arriver à une école publique du 3ème type !).

Une autre école et une autre politique éducative (les moyens donnés aux communautés territoriales pour créer leurs propres modèles) peuvent être élaborées. La finalité de l’école n’est plus d'alimenter la machine économique, de préparer les enfants à des professions suivant l’état du marché ( !) du travail, fabriquer tel ou tel type de citoyen devant être conformes à ce que la société attend d’eux ou devant la révolutionner.

Cette vision quasi biologique du rôle de l’école, on peut dire aussi écologique si on s’en tient à ce que l’écologie est la science qui étudie les êtres vivants, les processus de leur construction et de leur évolution dans les interactions avec leur milieu et les interactions entre eux, est peut-être rébarbative, ne donne pas lieu à de grandes envolées, mais elle est concrète.

Je suis certain que ma proposition peut être critiquée, discutée, contestée, triturée, approfondie (par exemple sur le terme « autonomie » !)… Mais peut-on continuer à faire l’impasse de cette recherche ?

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 [1] Pour Guizot, en 1833, la finalité de l’école est claire : « l’instruction primaire universelle est désormais en effet une des garanties de l’ordre et de la stabilité sociale » Pour Jules Ferry et Paul Bert aussi 1882 : « nous attribuons à l'Etat le seul rôle qu'il puisse avoir en matière d'enseignement et d'éducation – seul l'Etat a le droit d'éduquer » et l’école doit donner « une pensée unique, une foi commune pour un peuple ». Mais ceux qui devaient envoyer leurs enfants à l’école ignoraient la finalité que les régimes au pouvoir avaient fixée. A partir de 1950, puis de la massification (obligation jusqu'à 16 ans) L'école sert ouvertement à dégager une élite avec une sélection qui se fait progressivement et toujours produire un type d'individu en rapport avec des liens culturels, des valeurs admises.

[2] En réalité, j’avais commencé en nous donnant une finalité plus pragmatique et simpliste car nous étions dans une école publique et qu’il fallait répondre à une attente légitime « Que tous les enfants suivent au collège tout en y restant psychologiquement solides ». Ce n’est que lorsque les parents ont été rassurés sur ce point que nous avons pu rentrer dans une finalité plus profonde qui impliquait tout le monde jusqu’au village.

[3] C’est le terme qui demande le plus de discussions, d’approfondissements, pour sortir aussi de sa notion philosophique, voire politique. Je l’ai abordé dans « L’école de la simplexité » et dans plusieurs billets dont celui-ci

[4] Voir le billet sur l’interdépendance.

[5] L’épanouissement, le bien être, le plaisir, la liberté de faire,… ne font alors que partie des conditions.