le rapport4« Allez, allez ! Vite, vite, dépêchez-vous ! C’est l’heure de.... !»

Je ne m’aventurerai pas dans une définition du temps ! Ce qui est certain, c’est que c’est un concept qui n’existe que par la création du cerveau, qui varie suivant les impressions qu’on ressent, les critères avec lesquels on le construit, les événements que l’on choisit pour le marquer, etc.

Il a beaucoup interrogé les physiciens qui ont essayé de concrétiser cette notion comme élément incontournable des phénomènes physiques. Jusqu’à le transformer en flèche du temps avec une période d’incertitude (Plank), puis en espace-temps ou le temps prend graduellement les propriétés de l’espace, en variable dans la thermodynamique, devenant créateur dans les systèmes chaotiques, synchronisé avec nos horloges internes lorsqu’il est biologique, jusqu’à être à la fois différent et identique pour toutes les espèces animales (on mourrait tous après 330 millions de cycles respiratoires !) etc. etc. Dans les théories d’Einstein aucune référence ne permet de distinguer le passé de l’avenir, et pour les théoriciens de la physique quantique, au niveau fondamental le temps n’existe pas ! Il y a des sociétés dites primitives qui n’ont pas inventé le concept du temps, ce qui ne les empêche ni d’avoir leur conception cohérente et utile de l’univers, ni d’avoir une organisation sociale.

Je me dis plus simplement que pour inventer le temps, il faut re-créer et fixer un passé puisque c’est dans celui-ci qu’on peut seulement trouver ce qui pourrait le marquer. Le temps ne peut exister dans l’instant ni dans le futur si ce n’est dans une prolongation fictive du passé.

Ceci dit, notre société ne vit, ne s’est structurée et n’est emprisonnée que dans le temps mathématique qu’elle a inventé. Cette invention n’aurait pas eu grande importance si toute l’activité humaine n’avait pas eu à être encadrée, découpée, contrainte, rendue obligatoire par la succession des heures et des jours. Peut-être que pour pouvoir changer de société faudra-t-il que nous supprimions calendriers et horloges.

Pour en rester à l’école, le problème des rythmes ne peut être résolu que s’ils n’ont plus à s’inscrire dans les découpages des horloges scolaires dont on ne déterminerait plus les emplois (emplois du temps).

Quand un humain de nos sociétés n’est-il pas sous l’emprise des aiguilles d’une horloge ? Lorsqu’il est fœtus dans le ventre de sa mère ! Il peut l’être encore dans la période de l’allaitement, mais déjà va se poser la question : doit-on lui donner le sein quand il le demande ou lui faire attendre… l’heure ? Si on se demande ce qui détermine alors l’heure et les raisons qu’il y a à l’attendre, la raison souvent invoquée est celle de « ne pas lui donner de mauvaises habitudes » comme si on avait peur qu’ensuite il ne s’adapte plus aux rythmes horaires des repas familiaux, des horaires de sommeil etc. Depuis quelque temps, l’avis des experts va plutôt dans le sens de répondre à la demande, mais faudrait-il encore que les contraintes économiques sociales et culturelles n’en empêchent pas la mère.

Et puis il y a une période où le temps prévu et contraint ne rythme pas arbitrairement les deux principales constructions de l’enfant, celle de l’apprentissage de la marche et de la parole.

Ensuite, c’est fini ! Toute une vie doit s’inscrire dans les programmations des calendriers et des horloges, en particulier à l’école qui est pourtant le temps délicat de la construction des enfants en adultes. On pourrait penser que puisque toute notre société est régulée par la programmation du temps découpé mathématiquement, il faut bien y préparer les enfants puisque ce temps n’est pas naturel. Certains le disent, il faut qu’ils s’adaptent. S’ils le faisaient, il n’y aurait plus de problèmes d’ajuster des horaires à ces foutus rythmes !

Tout le monde s’accorde cependant, y compris les enseignants, pour constater que pour faire réaliser dans l’ordre et jusqu’au bout ces fichus programmes il manque de temps. Les solutions sont alors

- soit de diminuer les programmes : on garde les mêmes temps, leur même chronologie programmée, en réduisant la densité de ce que chacun est obligé d’y faire.

- soit de diminuer légèrement le temps scolaire en maintenant son contenu et en rajoutant un petit temps d’activités supposées rendre plus performant le temps précédent. C’est le choix de la réforme des rythmes.

- soit de prolonger le temps de l’emprise scolaire : on diminue les vacances, c'est-à-dire le temps libre.

Dans tous les cas, l’emprise de l’horloge et du calendrier avec tout ce qui doit s’y caser est maintenue, voire s’accentue.

Evidemment, une école du 3ème type se libère totalement des heures, du calendrier et de leur programmation. Mais elle induit aussi un autre rapport au temps de celles et ceux qui doivent aider l’enfant à vivre son propre temps. Dans ce rapport, il y a un élément important : attendre.

Nous sommes très peu habitués à attendre délibérément[1] en dehors d’attendre la sonnerie de l’heure de la libération, l’heure du passage du train ou d’attendre l’arrivée du grand jour qui n’arrive jamais ou qui déçoit toujours. Vous avez remarqué qu’habituellement lorsqu’on attend, on sait ce qui doit arriver qui mettra un terme à l’attente et déclenchera l’action, l’attente est définie par l’événement qui y mettra fin. C’est l’attente négative qui n’apporte strictement rien pendant son temps.

L’attente positive concerne celles et ceux qui ont à aider les enfants qui eux sont toujours dans l’instant et dans le temps de l’action y compris celle de ne rien faire. Attendre quoi ? C’est là que cela devient difficile parce que l’éducateur ne sait pas ce qu’il doit attendre et la plupart des choses qui arrivent et déclenchent des processus lui échappent. C'est alors l'incertitude du temps qui devient insupportable.

Dans les échanges d’enseignants, on trouve fréquemment l’évocation du temps :

- Il n’est pas encore prêt pour… - Ce n’est pas le bon moment pour leur faire faire ceci ou cela… Il faut attendre qu’ils se calment… - Il est très en retard… Il est très lent…-……

Leur problème du temps, c’est celui du moment où leurs prévisions vont pouvoir se réaliser, du temps nécessaire mais variable pour effectuer ce qu’ils demandent, du moment adéquat pour faire faire etc. Même en se servant des moments favorables déterminés par les chronobiologistes (ceux où les enfants réagissent collectivement le mieux aux stimuli de l’enseignant), les temps d’attente se multiplient, déstabilisent le fonctionnement frontal… et il faut meubler ces temps, tenter de les réduire. A leur décharge, l’institution leur a fixé les moments où des objectifs doivent être atteints… sans attendre ! La machine scolaire ne peut attendre.

Dans une école du 3ème type ou dans toute situation d’éducation véritable, l’éducateur est constamment dans la position de l’attente. Mais ce n’est pas l’attente qu’un événement souhaité (donc… attendu !) se produise pour agir : des événements, il y en a une infinité dans le temps de vie de l’enfant ou du collectif d’enfants, on peut dire que ce qui fait ce temps non mesurable, non tronçonnable, ce sont les événements, les informations qu’ils portent et les interactions qu’ils provoquent. C’est une attente positive où l’attention de l’éducateur est constamment mobilisée pour saisir, dans ce qui se passe, dans ce que font ou ne font pas les enfants, ce qu’il peut, lui, éventuellement faire ou ne pas faire pour les aider, les accompagner (dans leur temps) les aiguiller, suggérer.

Dans l’imprévisibilité du temps du vivant il y a l’imprévisibilité de ce qu’il produit. Notre notion du temps ne sert qu’à prévoir ce qui doit ou devrait arriver. Nous sommes induits dans cette représentation par l’utilisation de la création d’une notion de temps dans le domaine scientifique : nous avons pu voir l’éclipse de soleil au moment où les calculs scientifiques l’avaient prévue, sauf que le temps météorologique n’était pas dans le même temps prévisible que la lune ! Si la notion de temps prévoit bien exactement le moment où le soleil partagera exactement le jour et la nuit, la nature ne se pliera pas à cette date mais elle se réveillera quand elle jugera qu’elle peut le faire, se moquant d’être en retard ou en avance.

En règle générale, nous sommes toujours trop pressés. Nous avons toujours l’impression que nous allons rater le moment, que nous n’avons pas profité de l’occasion. Emprisonnés et formatés par le temps social et le temps institué, même lorsque nous voulons laisser leur temps aux enfants, nous sommes plus ou moins inquiets sur l’aboutissement de ce temps (Sauront-ils… ? Feront-ils ?).

En somme si nous faisons confiance aux enfants nous faisons moins confiance au temps, comme si nous craignions qu’il n’y arrive rien d’intéressant dans ce temps, tout au moins rien que nous estimions, nous, intéressant. Cela résulte en une propension à l’activisme éducatif : remplir le temps de l’enfant. Jamais il n’a été proposé ou imposé autant d’activités aux enfants : « Ce soir tu as judo, demain n’oublie pas d’aller à la bibliothèque, mercredi je t’ai inscrit à l’atelier théâtre,… pendant les vacances… » On retrouve cette propension à l’activisme même dans les pédagogies actives. Parfois des municipalités et des associations s’étonnent : « Nous avons mis en place de nombreuses activités pour les jeunes, pourtant ceux qui en auraient le plus besoin ne viennent pas ! » et ce n’est pas toujours une raison financière, peut-être même pas une absence d’intérêt. D’ailleurs ce qui fait souvent l’intérêt d’une activité n’est pas l’activité elle-même mais l’occasion d’être avec des copains ou d’en trouver, voler à l’institution un temps de libres relations. Une conséquence de l’imposition permanente du temps peut aussi être le repli sur soi, l’enfermement ou l’échappement dans son propre monde et celui de la virtualité (internet, jeux vidéo…), celui où il se sent libre même si c’est une fausse liberté.

Je pourrais dire que l’école du 3ème type c’est l’école du temps redonné aux enfants, appartenant aux enfants. Le temps du vivant qui se remplit lui-même de tout ce qui l’entoure, qui se module lui-même pour chacun.

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[1] Étymologie : Dé.... préfixe, et libérer, mettre en liberté, dégager.