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« Ah ! Si j’avais vu le film avant que mes enfants soient grands ! » (une participante au débat aprèsle film)

C’était ma 6ème participation au débat sur le film « être et devenir ».

Chaque fois une bonne partie du public est composée soit de pratiquants du unschooling, soit de convaincus ou de ne cherchant qu’à être convaincus. Mais je sais bien qu’il y a toujours une petite partie qui vient par simple curiosité… ou qui renifle un danger, et cette partie est effectivement heurtée plus qu’interpellée, ce qui est d’ailleurs dommage parce que l’interpellation, elle, à l’intérêt de poser question. On ne les entend que rarement, c’est aussi dommage puisqu’un débat est fait… pour débattre.

Mais cette fois, à Blois, c’est un prof de philo de lycée qui s’y est mis, de façon plutôt éructive d’ailleurs. Vous avez remarqué que ceux qui veulent asséner des vérités se prévalent et annoncent toujours leur statut sur lequel ils s’élèvent en statue. Un prof de philo, c’est quelqu’un messieurs-dames, il sait !

Evidemment, l’introduction de son propos (ou de son éructation, ton et grimaces comprises !) était classique et attendue « ce sont des bobos ! ». J’ai déjà largement expliqué ici que ces familles du film sont effectivement peu ordinaires (mais pas forcément riches) et qu’elles on su (et pu) se donner les conditions et surtout les donner à leurs enfants. C’est facile de les rejeter ainsi dans l’exception, cela permet d’éliminer l’essentiel du film, des enfants apprenant dans la liberté  totale et le plaisir (comme les mêmes disent « Ah ! Mais la Finlande ce n’est pas la France ! »). Le problème, c’est bien l’enfant ou l’adolescent, de la même nature partout, auquel on préfère un élève.

Tant que les discours restent dans l’utopie, dans un intellectualisme de bon ton, ce n’est pas dangereux. Mais lorsque l’utopie, n’en est plus une, est une réalité que chacun peut constater, comme pour l’école du 3ème type le unschooling devient insupportable.  

Ce film était donc pour lui une attaque inadmissible contre l’Education nationale, la République, les bienfaits de l’école (il s’adressait d’ailleurs un peu plus directement à moi… un petit instituteur de l’école publique qui osait prétendre que l’école pouvait être autrement… comme dans les familles du film). « C’est le vieux discours stupide des gauchistes, des anarcho-syndicalistes, une sottise qui doit cesser d’être proférée ! ». Il n’a pas prononcé le mot pédagogos en cours dans ces milieux depuis Brighelli. Le ministère de l’EN est très certainement noyauté depuis 68 par les gauchistes qui créeraient la chienlit ! Il ne connaît pas les gauchistes, parce que leur discours sur l’école, quand ils en ont un, est encore plus pauvre et plus ringard. Quand à l’anarcho-syndicalisme, il ne devait pas bien le connaître aussi (mais il était prof de philo, pas d’histoire !), parce que les Freinet, Freire, Ferrer, Korkzac, Dewey… et la plupart des grands pionniers étaient de près ou de plus loin dans cette mouvance qui liait l’école et les apprentissages à l’émancipation des peuples et aux luttes sociales.

Le film, ses participants, celles et ceux qui font ou qui voudraient faire quitter l’école à leurs enfants, ne cherchent pas à supprimer l’Education nationale (pas plus que l’école du 3ème type qui s’y est construite !). A la limite, on pourrait presque le leur reprocher ! Mais évidemment que c’est perçu comme une critique puisqu’ils en sont partis… en expliquant pourquoi et le plus souvent en le regrettant. Et c’est vrai que la critique est forte, d’autant plus forte qu’elle est démontrée par les faits donnés à voir comme des coups de poings, et même en s’en tenant aux simples apprentissages. Mais « Parler et critiquer l’école c’est tabou » disait un monsieur du public. Beaucoup d’enseignants se sentent visés, à tort ou à raison et chaque fois nous en entendons… se défendre. Or, au moins publiquement, c’est l’école, sa conception, son fonctionnement et sa finalité, qui est mise en accusation, tout le monde reconnaissant qu’un bon nombre de ses fonctionnaires font ce qu’ils peuvent pour en atténuer les effets.

« Si je n’avais pas eu dlécole… » disait une intervenante du public, comme si notre objectif était de la supprimer. Evidemment, mais elle était dans l’incapacité de pouvoir imaginer que cela aurait pu être tout aussi bien... une autre école.

Et puis notre prof de philo (j’ignore s’il enseigne Socrate) clamait ce que j’ai mille fois entendu de la part des enseignants, parfois des parents : « Mais qu’est-ce que c’est cette foutaise, que les enfants souffrent à l’école, à qui pouvez-vous faire croire cela ? ». Dommage que la clowne[1] de service ne soit pas intervenue à ce moment avec un hilare « qu’est-ce que c’est souffrir ? » comme elle l’a fait en fin se séance sur le terme « réussir » qui a plongé la salle dans une certaine perplexité. Il n’y a de « vraie » souffrance que celle qui se voit en emmenant la victime à l’hôpital ! Le reste n’est que « enfants en difficulté » dont la cause est ailleurs. La souffrance s’exprime peu quand on la subit puisqu’elle relèverait de l’anormalité, il vaut mieux la cacher. Si publiquement et pudiquement peu de participants font état de leurs souvenirs d’écoliers, ensuite, dans les conversations d’après débat, cela remonte et c’est lourd, souvent poignant. Si pour ceux qui peuvent en parler il y a eu le phénomène de résilience cher à Cyrulnick, ils (elles) en restent marqués à vie et ne le savent qu’après. Puisqu’on ne la voit pas cette souffrance, qu’on ne cherche surtout pas si elle peut exister, son déni permet de continuer imperturbablement et de traiter, du haut des chaires, ces perturbateurs d’Education nationale d’affabulateurs.

Pour un grand nombre, ce film et tout ce qui se fait par ailleurs hors des normes, est un danger pour l’Education nationale. Or, c’est être aveugle de ne pas voir que c’est l’Education nationale qui est un danger pour elle-même. C’est être aveugle de ne pas voir tous les parents, tous les enseignants (nous aurions pu parler aussi de leur souffrance) qui la quittent, qui voudraient la quitter, en désespoir de cause. C’est être aveugle que de ne pas voir le mouvement qui s’amplifie. La simple raison serait de s’interroger plutôt que de rester dans le déni, d’essayer de comprendre pourquoi, comment d’autres font autrement… et que ça marche ! Quelles en sont les conditions qui devraient, au nom du sacro-saint et parait--il très républicain principe d’égalité, être données d’une façon ou d’une autre à tout le monde.

Peut-être que ce prof de philo et quelques autres heurtés, iront-ils pendant cette semaine très riche du Printemps de l’éducation à Blois, écouter, regarder les innombrables ateliers (et même avec des enfants !) qui explicitent non pas ce que pourrait être l’école mais ce qu’elle est déjà, dans un certain nombre d’endroits… à l’insu de cette Education nationale qui risque fort de devenir exsangue. Et peut-être discuter sans avoir besoin d’éructer. Sait-on jamais…

Je n’ai extrait que cette petite partie du débat parce qu’elle me semble significative d’un sentiment assez partagé, essentiellement par des enseignants, le film n’en ayant été que le provocateur parfaitement involontaire mais totalement sincère et je trouve que c’est bien de ne pas rester dans les non-dits.

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[1] Chantal Crystal, formatrice en rire et en clown, intervenante dans la semaine du Printemps de l’éducation à Blois.