rang

Pendant toute votre scolarité, la plupart d’entre vous vous êtes mis en rang plusieurs fois par jour. Pas de rentrée sans cette mise en rang provoquée par la cloche, le sifflet ou la sonnerie. Le rang pouvait être un peu plus cool ou parfaitement par deux, alignés et en silence suivant le prof qui déclenchait sa mise en marche vers la salle. Avant de s’asseoir, il fallait souvent en attendre l’ordre, comme dans la salle d’une cour d’assise où personne ne s’assoit avant que le président et ses assesseurs ne l’aient fait. J’ai même entendu récemment réclamer le retour à cette pratique un peu oubliée, pour apprendre… le respect, de qui ? De l'autorité bien sûr.

Peut-être ne vous êtes-vous jamais posé la question de la raison de ce qui n’est même pas un rituel. « Bernard ! Te rends-tu compte du « bordel » que cela serait si tout le monde rentrait en classe n’importe comment ? Et la sécurité dans les classes, les couloirs, les escaliers ? »

Evidemment, il faut une rupture parfaite et fortement marquée entre le temps de la rigolade avec les copines et copains et le temps où l’on va se soumettre à des consignes : « Fini de déconner, tu ne t’appartiens plus ! ». Et puis, dans la régulation aussi parfaite et synchronisée du temps de l’école, il faut bien que toutes les classes, tous les élèves soient simultanément et sans perdre de temps au « travail ». Impossible si tous les troupeaux ne sont pas rentrés ensemble, si cela fait un peu de bruit dans une salle et que la décontraction soit contagieuse.

Tout cela est ponctué par sonneries ou sirènes dont j’ai déjà parlé dans un autre billet. Bruitages qui ont aussi l’effet inverse en dehors des poussées d’adrénaline qu’ils déclenchent : dès que retentit la fin de cours, non seulement est mis fin à l’intérêt qui parfois est déclenché par un prof et ne peut se prolonger, mais dès l’audition de l’alerte plus aucun prof ne peut tenir et retenir ses ouailles, le signal a indiqué que c’était la fin de leur autorité et la débandade déclenchée ! Bonjour alors la fameuse sécurité.

La mise en rang se poursuivait à l’armée. Là, il y avait une autre raison que celle de se plier aux ordres. Il s’agissait que chacun disparaisse en ne faisant plus que partie d’un corps collectif unique qui se déplace, n’agit que sous l’injonction d’un chef (à la différence des vols d’étourneau ou des bancs de poissons aux évolutions collectives totalement imprévisibles). D’où la mise en rangs parfaits et l’évolution au même pas cadencé dans des exercices quotidiens et répétés. Sans cela, il aurait été impossible d’envoyer des bataillons en rangs serrés face aux boulets, ou, plus tard quand des rangs serrés étaient trop facilement décimés, de faire sortir ensemble les poilus des tranchées pour se faire hacher par les mitrailleuses.

Je ne fais pas preuve d’originalité en disant cela !

La mise en rang n’est donc pas innocente, même s’il n’y a pas forcément volonté affirmée de mise au pas. Les raisons qui la justifient ne sont que des prétextes faciles. Que diraient les mêmes profs s’ils devaient se mettre en rang pour rentrer eux-mêmes à l’école ou au collège (avant les élèves !), dans un de leurs stages de formation, dans une salle de conférence, un restaurant… ? Parce qu’ils sont plus raisonnables ? J’ai aussi déjà largement parlé du « pipi » pour lequel il faut que les enfants demandent une autorisation qui peut être refusée ou sanctionnée ; que diriez-vous si pris d’un besoin pressant pendant une conférence il fallait que vous en demandiez la permission ? Si cette conférence vous ennuie, ne pouvez-vous pas vous éclipser discrètement sans courir un risque quelconque ?

Vous me direz que ce n’est qu’un « détail ». En dehors du symbole physiquement matérialisé qu’il représente, tous les spécialistes du marketing, du comportement, savent que c’est en martelant continuellement des « détails » qu’on modifie le subconscient et le conscient des masses. Il est étonnant qu’ensuite on s’étonne de la passivité et de l'irresponsabilité citoyenne des jeunes et des moins jeunes ou, à l’inverse, de leurs comportements jugés inciviles.

Ceci dit, je sais bien que l’immense majorité des profs sait tout cela et qu’elle voudrait que les enfants et les adolescents dont elle a la charge deviennent des adultes responsables et autonomes, que l’école soit émancipatrice ou libératrice.

Alors, qu’est-ce qui se passerait si la mise en rang était supprimée ? Certes, dans un premier temps cela nécessiterait pas mal de concertation, d’implication de tout le monde. Lorsque dans les CEMEA, dès le début des années 1960, nous avons supprimé dans les colonies de vacances le réveil, le lever et le déjeûner simultanés pour tous, le premier jour tout le personnel était sur le pont à cinq heures du matin, réparti dans tous les locaux et à l’extérieur. Mais au bout de deux ou trois jours, les habitus étaient acquis, la tranquillité et la sécurité absolues[1], la disponibilité des enfants dans toutes les activités proposées ensuite sans problèmes, ni pour eux, ni pour nous.

Le collège de Clisthène[2] à Bordeaux a résolu facilement le problème : si l’ouverture du collège est toujours 9 H, les cours ne commencent qu’à 10 H (sans prolongation d’une heure en fin de journée, les cours étant simplement un peu écourtés !). Une heure pour discuter tranquillement avec les copains et les copines, aller à la cafeteria, écouter de la musique, rêvasser… et chacun rejoint tranquillement sa salle. Ce qui est privilégié, c’est l’accueil dont va dépendre ensuite la disponibilité. Comme par hasard, il est constaté que ce collège en zone dite défavorisée obtient d’excellents résultats. En plus, ce dispositif simple pourrait sans problème être généralisable (l’Education nationale prétend toujours, soit qu’une « expérience » n’est pas généralisable, soit qu’il ne faut rien généraliser… hors ses programmes !)

Ce qui changerait par cette suppression de la mise en rang (ce détail), c’est l’ambiance. Quand vous supprimez le stress (y compris celui des profs), alors des possibles s’ouvrent. Il n’est pas étonnant qu’à Clisthène des pédagogies plus ouvertes (donc émancipatrices) s’instaurent naturellement, cela devient même facile, la liberté ne fait plus peur, l'autonomie ne fait plus peur. On peut même arriver à l’auto-organisation par les élèves comme dans les lycées autogérés (1940, Summerhill !), les écoles Freinet, alternatives…, de 3ème type.

Y a-t-il un seul prof qui n’ait envie que ses élèves deviennent responsables, autonomes, citoyens ? Commencez par supprimer les mises en rangs ! Un détail !

 Pour marcher, il faut mettre légèrement son corps en déséquilibre, en somme on avance pour ne pas tomber !.

Anecdote : Je n'ai jamais mis d'enfants en rangs. Mais j'aurais peut-être dû le faire la première fois où j'ai emmené mes petits paysans du Beaujolais à Paris (c'était la première fois pour moi aussi !). La plupart n'était même  jamais allé à Lyon. Je leur avais dit que, dans les rues, sur le quai du métro, il fallait qu'on reste bien groupés pour ne pas se perdre. Pour eux, lorsque nous vadrouillions sur les chemins, nous étions groupés... sur une centaine de mètres, les uns s'arrêtant à la moindre sauterelle, d'autres papotant... nous "badions" ! Evidemment, dès les premiers mètres sur les trottoirs parisiens, ils ont continué à bader, et il y avait de quoi ! Je ne vous dis pas l'affolement de tous et du maître quand rapîdement les uns et les autres disparaissaient dans la foule ! Barrage au milieu d'un trottoir pour récupérer tout le monde, et l'instinct de survie a suffi : je vous prie de croire que sur le quai du métro nous n'étions pas en rang, mais bien serrés !!! 

PS au billet précédent à propos de la tricherie : admettons que des profs aient besoin d’évaluer si leur action pédagogique a eu les effets escomptés ce qui n’est alors que du sérieux professionnel. Il leur suffirait de dire à leurs élèves : « J’ai besoin de savoir si j’ai réussi à vous faire comprendre ce que je voulais essayer de vous faire comprendre » et la triche n’a plus aucune raison d’être !

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[1] Au bout de quelques jours, il n’y avait plus besoin de mettre tout le monde sur le pont à cinq heures du matin (en dehors du directeur !) et le réveil individuel était aussi possible… pour les moniteurs !

[2]  Lire la réaction du coordinateur  de Clisthène aux éloges parfois hypocrites qui dégringolent sur eux http://www.sudouest.fr/2015/04/18/la-revanche-du-college-clisthene-1895638-2780.php Vous remarquerez un autre "détail" : à Clisthène, l'équipe n'est pas dirigée par un Principal  mais coordonnée !