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Mais pour aller vers quel monde ?

Je suis toujours perplexe quand j’entends cette expression, réitérée depuis longtemps, puisque c’est toujours l’éducation qui a formaté les mondes. Il faudrait donc changer l’éducation, mais l’éducation c’est quoi ? D’une façon simpliste et communément admise c’est la résultante de l’action de personnes sur d’autres personnes, de la conception de systèmes naturels et culturels (famille) ou artificiels (école) dans lesquels sont ou dans lesquels on met ceux à « éduquer ».

Eduquer confère un pouvoir à des éducateurs, aux personnes dont leur statut confère un pouvoir. Même « éduquer à… » (Voir le billet déjà écrit à ce propos). En général et dans l’usage courant, toute éducation indique, de différentes façons, ce qu’il faut faire, ne pas faire, comment se comporter, comment être ou ce qu’il ne faut pas être…

Les intentions de l’éducation peuvent être variables mais elle ne peut se concevoir sans intention. Il n’y a pas besoin de remonter à Spartes pour que des intentions éducatrices très clairement belliqueuses puissent être celles de l’éducation comme par exemple avant 1914 de part et d’autre du Rhin. Il a largement été analysé et parfois dénoncé les intentions étatiques dans la conception des systèmes éducatifs. Mais même dans les familles, le « réussir » qui est une intention qu’on peut considérer comme légitime reste trouble : réussir dans l’obtention d’une bonne position sociale ? Comme il n’y en a pas pour tous la réussite va être très aléatoire surtout pour ceux dont les parents ne sont pas déjà dans une situation sociale privilégiée. Réussir sa vie ? Mais c’est quoi réussir sa vie ? Le résultat de l’éducation va toujours être incertain, échapper aux éducateurs.

Il y a aussi l’intention de la mise en conformité avec une morale, une idéologie. Faire devenir un bon catholique, un bon musulman, un bon communiste, un bon libéral…. L’éducation est alors dirigée par des textes dits sacrés (peu importe les humains qui ont écrit ces textes !). Le formatage n’est plus caché. Il aboutit d’ailleurs à ce que les « biens formatés » deviennent les puissants des sociétés régies par cette morale et qui la font perdurer… ou à son contraire : il est bien connu que les pires « bouffeurs de curés » étaient souvent ceux qui avaient subi une éducation jésuitique.

Parce que le corollaire de l’éducation c’est la résistance individuelle à l’éducation. Plus l’éducation est forte et quelle qu’elle soit, plus cette résistance deviendra instinctive et nécessaire pour un certain nombre. C’est le seul moyen pour des enfants de protéger, de retrouver l’intégrité de leur personne. Les psy nous disent que l’opposition fait partie de la socialisation, sous-entendu qu’ensuite ce sera le retour à la norme sociale inculquée par l’éducation. Education et socialisation sont très semblables dans leurs objectifs de conduire à une certaine norme comportementale (ou à un idéal comportemental). La « crise de l’adolescence » serait un stade normal et ensuite le poids éducatif de l’environnement social ramènerait chacun dans l’acceptation et l’intégration dans son ordre. On peut la considérer autrement : le dernier soubresaut pour être autre chose que ce que l’éducation (et les détenteurs du pouvoir éducatif) a voulu faire de soi, la recherche de soi. Je m’avancerais à dire que la crise de l’adolescence n’est pas forcément « normale » mais qu’elle est le reflet d’une incroyable vitalité qui n’a pas pu s’exprimer, étouffée par l’éducation, et qui va le faire de façon non contrôlée parce qu’elle est impossible à contrôler, parfois autodestructrice. On devrait presque regretter le retour ensuite à la normale : que sont devenus les adolescents ou adolescents prolongés de mai 68 ? Certainement pas des changeurs de monde tant ils étaient finalement… bien éduqués ! L’éducation, surtout la « bonne éducation », inhibe les sentiments de révolte ce qui fait tout accepter, même l’inacceptable.

On ne peut nier que les intentions de la grande majorité des éducateurs (enseignants pour la plus grande part) soient nobles. Tous veulent ou annoncent qu’ils veulent aider les enfants à s’émanciper, à devenir autonomes, citoyens, etc., avec des moyens auxquels ils croient tous, souvent diamétralement opposés. Et notre monde ne s’est ni amélioré, ni n’a changé ! Eduquer au « plus jamais ça » après la boucherie de 14-18 n’a pas empêché la succession ininterrompue de génocides sanglants.

On oublie que ce qui est le plus puissant éducateur c’est tout l’environnement social. L’éducation est, qu’on le veuille ou non, informelle. On veut changer le monde par l’éducation mais c’est ce même monde qui est éducatif ![1] Le serpent, inexorablement se mord la queue même quand ledit monde devient de moins en moins acceptable.

Alors de là à dire qu’il faudrait au contraire rejeter toute éducation, il n’y a qu’un pas… que je franchis ! J’ai été un anti-éducateur professionnel comme il y a eu les antipsychiatres des années 70 ! Vous allez me dire bien sûr : « Mais comment vous pouvez alors défendre une école du 3ème type ? ». Je ne reviendrai pas sur le terme « école » que j’ai utilisé parce que c’est dans cet espace institué que nous sommes quelques-uns à avoir développé autre chose et parce que le terme représente aussi des lieux et bâtiments existants à investir et utiliser autrement, comme sont à investir et à s’approprier l’espace public (voir la pédagogie sociale).

Rejeter l’éducation comme pouvoir intentionné des adultes (professionnels ou non) n’est pas rejeter leur rôle dans l’interdépendance qui les lie aux enfants tant que ceux-ci ne deviennent pas à leur tour des adultes… qui devraient être autonomes. L’adulte a donc toujours des pouvoirs (voir un autre billet à propos des pouvoirs). Lorsqu’il exige telle ou telle chose d’un enfant, lorsqu’il protège d’un danger, lorsqu’il permet,… lorsqu’il dispose des objets à attraper sur la couverture où le bébé est assis. C’est l’utilisation de ce dernier pouvoir qui amène à créer (ou à aménager) des espaces spécifiques comme une école du 3ème type à disposition des enfants et adolescents.

D’abord parce que malheureusement les espaces publics ne sont pas à leur disposition et quand ils les occupent (comme la rue pour un nombre d’entre eux), il leur faut le faire de façon sauvage, violente, dans la forme sociale qui convient alors : la bande, qui n’est d’ailleurs que rigoureusement identique à l’organisation sociale dans laquelle se retrouvent tous les puissants qui régissent notre société, politique, finance, économie...

Ensuite pour qu’ils y fassent l’expérience sociale, leur expérience sociale, celle qui n’est pas télécommandée par une éducation. Je ne reviendrai pas sur les apprentissages dont tout être vivant a besoin pour vivre dans ses environnements et qu’ils font tous naturellement dans l’interaction et l’interrelation parce que c’est la caractéristique de tous les systèmes vivants. Le pouvoir des adultes (ce devrait être aussi le pouvoir assumé de la société) est de donner aux enfants les conditions environnementales de ces apprentissages, d’être à leur disposition et de les aider quand ils les sollicitent. Je ne reviendrai pas une fois de plus sur les apprentissages naturels. Mais, c’est là que l’on devient anti-éducateur : nous n’avons pas à inculquer des comportements, à en fustiger d’autres, à exiger ce qui paraît pédagogiquement, sociétalement, politiquement correct, à imposer une structure, une organisation sociale qui nous paraît conforme à celle dont la société a besoin (actuellement elle a besoin d’ordre et de soumission) ou à celle dont nous pensons que la société aurait besoin (c’est la coopération qui est le plus souvent évoquée). Dès l’instant où l’on prône le respect de l’enfant en tant que personne, nous devrions devenir des anti-éducateurs assumés, quel que soit l’espace où l’on exerce nos pouvoirs.

Mais, parce que dans cet espace du 3ème type nous permettons tous les « faire » et la liberté de faire, nous laissons s’auto-créer une entité sociale autonome, qui a sa vie propre, instaure et invente sa propre culture, son propre vivre ensemble, ses propres valeurs.

Et c’est certainement la plus grande découverte personnelle que j’ai pu faire dans mon vécu de l’école du 3ème type : l’espèce humaine est bien naturellement une espèce sociale. Les amis de la pédagogie sociale le découvrent aussi. La très vieille expérience des terrains d’aventure avait fait le même constat. Les enfants ne vont pas alors naturellement vers la violence, les exclusions, le rejet des autres, la concurrence et la compétition, la recherche du pouvoir sur les autres. Il n’y a pas à les éduquer à ce qu’ils sont… naturellement quand ils sont dans les conditions où la nature humaine profonde peut s’exprimer. Ces conditions qui correspondent aux lois naturelles des systèmes vivants nous les connaissons maintenant : taille limitée et hétérogénéité des structures, appropriation de l’espace où elles s’établissent, communication entre leurs éléments et avec l’extérieur, interaction avec les autres entités de leur écosystème social,… Les règles ne sont pas à donner à l’avance (ce que fait l’éducation en général), leur communauté les crée, les fait évoluer pour perdurer et pour que chacun dans l’entité y trouve son compte sans que ce soit au détriment des autres puisqu’alors le dysfonctionnement touche tout le monde. Naturellement la finalité est la recherche du bien-être de chacun comme de l’ensemble. C’est l’entité qui devient auto-éducative parce qu’elle a alors la possibilité d’être originale, d’être sous sa propre influence dans son propre espace. Elle n’a pas à lutter pour conquérir cet espace, s’imposer dans un autre d’où elle est exclue ou dérangeante (comme la rue), à obéir ou à désobéir à des règles qui ne sont pas faites pour elle…

Ma plus grande surprise avait été de constater qu’alors la structure sociale qui s’auto-crée se rapproche de… l’anarchie, pas comme chaos mais dans le sens où l’entend Edgar Morin « la forme suprême et la plus complexe de l’organisation de la vie ». Mais aussi qu’il était impossible de la prévoir à l’avance, de la concevoir intellectuellement puis de l’imposer. On le fait quand par exemple on instaure un système coopératif qui ne marche que tant qu’une autorité l’impose et le fait fonctionner, et qui s’écroule rapidement dès que l’autorité disparaît. Les exemples dans l’école ou dans l’histoire ne manquent pas. A contrario d’autres exemples, de courte durée parce qu’inexorablement détruits par l’environnement politique (éduqué, lui !) ont existé : la Commune de Paris, les fermes autogestionnaires de la République espagnole, les tous premiers soviets mis ensuite sous la coupe des bolchevicks, les communautés de l’altiplano sud américain,… qui recréaient d’autres structures et comportements sociaux[2].

Mais dans notre plus courte histoire dans le monde animal, on peut dire que notre espèce n’a pas encore atteint globalement ce stade social qui assure seul la survie des espèces de notre genre.

Bien sûr nous sommes confrontés à l’environnement antisocial qui régente notre société et qui est pour l’instant le principal éducateur de nos enfants et nous cherchons à être des contre-éducateurs, à vouloir inculquer (donc éduquer) ce qui pourrait contrecarrer ses méfaits. On ne peut le reprocher et on ne peut dire que ce soit inutile. Par exemple les comportements par rapport à l’environnement (il s’agit surtout de la nature) ou à l’alimentation ont quelque peu changé. Mais cela ne change pas profondément la société, même lorsque celle-ci commence à avoir vaguement conscience de sa perte (par exemple dans la perspective d’un changement climatique). Il s’avère impossible de modifier globalement et rapidement (puisqu’il est de plus en plus admis qu’il y a urgence) les systèmes qui constituent le monde, exemple du système éducatif. Le faire par une éducation dont ces systèmes seraient les porteurs et dont d’ailleurs personne ne l’envisage de la même façon ni ne lui donne les mêmes finalités est un leurre qui ne date pas d’aujourd’hui, tous les grands philosophes s’y sont attelés en pure perte[3].

Par rapport à l’environnement social, la solution n’est donc pas l’éducation mais la création et la multiplication d’espaces autonomes où d’autres rapports sociaux, d’autres organisations humaines pourront s’auto-créer. Pour cela, ce n’est pas d’éducation dont nous avons besoin mais d’une ingénierie des systèmes vivants puisque les systèmes sociaux institués ont cessé d’être des systèmes vivants. C’est comment revenir (ou arriver) aux lois naturelles de la vie qui pose problème, ce dans tous les domaines[4]. Avant que le monde ait changé et qu’on puisse être dans la société sans école de Illich (le monde sera alors bien un autre éducateur), nous avons besoin non pas d’éducateurs mais d’ingénieurs de la vie qui puissent, parce qu’ils en connaissent les principes et les lois, permettre la constitution et l’évolution de ces espaces ce qui ne va pas de soi puisqu’ils vont à l’encontre des représentations qui pèsent sur l’ensemble de la société. Ce sont beaucoup plus les apports des dernières connaissances sur l’organisation de la vie (les biologistes !) qui sont utiles à ce que j’appelle ces « ingénieurs » que seulement ceux des pédagogues bien que leur apport ait été capital et qu’ils aient ouvert des portes dans lesquelles aucun système éducatif n’a voulu ou pu s’engouffrer[5].

Si on regarde tous les îlots qui se créent et qu’on appelle à juste titre « alternatifs », si on fait abstraction des pédagogues dont ils se réfèrent, des noms qu’ils se donnent (école démocratique, école écologique, école dynamique, école de 3ème type, etc.), c’est bien vers cette organisation de la vie vers laquelle ils tendent tous et vers laquelle ils vont plus ou moins rapidement quand ceux qui les instiguent et les pilotent ont conscience que ce ne sont pas eux qui doivent être des éducateurs. Ces « écoles » sont révolutionnaires justement parce que leur finalité n’est pas la révolution (voir l’école du 3ème type est-elle révolutionnaire ?)

Ce serait d’un orgueil démesuré de penser que l’éducation avec ses éducateurs auraient le pouvoir, quasi divin, de changer le monde ! Que sera ce nouveau monde qui adviendra nécessairement s’il ne veut pas disparaître ? Il faut admettre l’incertitude, ne pas vouloir faire réaliser nos fantasmes par ceux que l’on veut éduquer pour cela. Le plus raisonnable et le plus humble, c’est de permettre que nos enfants puissent se construire enfin dans les lois de la vie, depuis Darwin on sait que ce sont elles qui sont toute puissantes et créatrices, que ce sont elles qui assurent les sauvegardes des espèces… ou annoncent leur disparition. Aurions-nous un petit avantage en les connaissant ?

PS : Tout ceci ne veut pas dire que, dans l’instant présent et dans les systèmes instaurés, aient tort tous ceux qui prônent une éducation bienveillante, d’autres comportements dans les rapports enfants-adultes, la non violence éducative,… Si c’était admis et pratiqué par tous, cela améliorerait certainement notre monde… mais cela ne le changerait probablement pas ni ne donnerait aux enfants futurs adultes les capacités créatrices de le changer à leur façon.



[1] Au moment où j’écris j’entends à la radio, encore à propos du foot et de ses affaires, « Le foot fait baver des millions et des millions de spectateurs, de téléspectateurs, de jeunes… il est indispensable, il ne faut pas le détruire, détruire ce qu’il représente… »… bonjour pour justement ce qu’il représente !!!

[2] Les abeilles qui perdurent depuis des millions d’années dans des structures sociales dont on n’arrive pas encore à cerner toute la complexité ont-elles besoin d’être éduquées ?

[3] Un certain voulait, parait-il, que le monde soit éduqué à « aimez-vous les uns les autres » à « tu ne tueras point »". On sait ce qu’il est advenu de cette éducation !

[5] « Plus jamais ça ! » disait Freinet (et d’autres) en 1920 au sortir de la boucherie de 14-18.  Il pensait, à juste raison, que c’était par l’école, mais une autre école basée sur d’autres principes, que le monde changerait.  Déjà il avait compris que ce n’était pas en assénant une éducation qu’on pouvait modifier les comportements sociaux mais en faisant vivre (et apprendre) les enfants dans une organisation sociale (scolaire) induisant d’autres relations, d’autre rapports que ceux de la compétition et de la soumission. On le réduit trop souvent et de plus en plus en des « méthodes » qui font mieux apprendre (ce qui est quand même le cas). C’est probablement parce qu’il y avait bien chez Freinet et ses compagnons cette vision de la transformation du monde que le système éducatif s’est refusé à le prendre en compte. Mais il est vrai qu’alors cela impliquerait l’autonomie des espaces dans lesquels les enfants vont s’auto-éduquer (ou se créer) socialement et librement, et induit la crainte qu’ils ne le fassent pas conformément à ce qu’on attend ou voudrait. On n’a pas totalement confiance en leur nature d’être sociaux et on ne peut s’empêcher d’imposer une organisation, même de façon soft… comme des éducateurs qui sauraient comment le monde devrait être. C’est alors l’organisation prédéterminée dans laquelle doivent s’insérer les enfants qui a une intention éducative, mais les visions de ce que devrait être le monde (les idéologies) ne sont pas communes à tous !