attentats

A force de ne réagir qu’à l’exceptionnel on ne voit plus ce qui a conduit à l’exceptionnel quand il est dramatique.

« Qu’est-ce que tu aurais fait en classe, toi, ce lundi 16 novembre après ces événements ? » c’est ce que m’ont demandé des amis enseignants. Je n’en sais rien ! Tout aurait dépendu des enfants, de leurs contextes, de leurs histoires, de leurs ressentis, de l’histoire collective de la classe… tout aurait aussi dépendu de l’état dans lequel je me serais trouvé, de mes propres ressentis… Je n’aurais même pas pu dire à l’avance ce que j’allais faire dans une situation pareille, seulement pu dire après ce qui c’était passé.

Ce qui ponctue, marque et influe notre vie personnelle ou notre vie collective, ce sont les événements.

Qu’est-ce qu’un événement ? Quelques définitions :

- Tout ce qui se produit, arrive ou apparaît : Relater les événements de la journée.

- Fait d'une importance toute particulière : Cette rencontre fut l'événement de sa vie.

- Fait marquant de l'actualité : Cet assassinat a fait l'événement du mois.

- Fait d'une importance notable pour un individu ou une communauté humaine. Réfléchir, agir à la lumière d'un événement ; mesurer la portée d'un événement ; considérer, commenter un événement.

- Fait auquel on accorde une importance démesurée.

- Physique : phénomène considéré comme localisé et instantané, survenant en un point et un instant bien déterminés.

- Probabilités : partie d'un univers Ω réalisée quand l'une des éventualités la composant se réalise.

- Psychologie : tout ce qui est capable de modifier la réalité interne d'un sujet (fait extérieur, représentation, etc.).

Nous sommes attentifs, d’une façon générale, seulement aux événements « notables », ou à ceux qui perturbent notablement, si bien que nous parlons d’événements et tenons compte d’événements que lorsqu’ils sont extrêmes comme celui du 13 novembre, ne devenons attentifs aux enfants, ne les faisons exprimer que dans ces situations, et les éducateurs comme les enfants ont du mal à résilier[1] individuellement et collectivement ce qui les a touchés profondément.

Or c’est dans l’infinité d’événements qui font notre vie que nous nous construisons, j’ai envie de dire sans hiérarchie puisque la capacité de réagir à des événements plus graves dépendra de la façon dont nous avons réagi et dont on nous a aidé à réagir aux précédents. Ce qui peut paraître anodin aux autres, en particulier aux adultes, peut être important pour l’enfant qui le subit ou le traverse. Si collectivement on peut hiérarchiser les événements, ils ne peuvent l’être individuellement.

Michel Odent dans l’amour scientifié montre que le premier événement qui touche tout le monde et qui influence sans qu’on le sache toute notre vie est la naissance de par ce qui va s’inscrire dans nos circuits neuronaux et dans nos productions d’hormones. D’où l’importance que lui et Frédéric le Boyer ont attaché à la naissance sans violence ainsi qu’à la période primale jusqu’au sevrage. C’est un événement culturel puisqu’il est en grande partie régit par des habitus ou des conformités à ce qui se fait. D’autres événements sociétaux importants passent inaperçus ou sont banalisés comme, entre autres, l’entrée à l’école qu’on peut aussi comparer à un sevrage brutal avec l’état insécure qu’il provoque et ses conséquences.

Si on admet qu’il est nécessaire de pouvoir parler d’un événement gravissime (et que c’est alors difficile), on ignore tous les autres et chaque inconscient doit se débrouiller seul avec, voire chaque conscient doit essayer de les dissimuler aux autres comme à lui-même.

Nous sommes habituellement seuls dans une société où nous ne sommes jamais seuls.

Dans ce qui ressort de la parole donnée ce lundi 16 novembre aux enfants et adolescents dans l’espoir d’une catharsis, cela a été pour beaucoup la répétition des propos familiaux ou médiatiques, plus « corrects » chez les uns plus « incorrects chez les autres », un peu plus « corrects » que lors du précédent événement semblable. Seule la peur semblait venir d’eux-mêmes. Cette séance généralisée, ou plutôt imposée, il fallait la faire comme la précédente, comme il fallait faire cette cérémonie de deuil pour évacuer l’émotion et surtout la peur. Un instant fugitif de solidarité, de besoin de se tenir la main. Mais qu’en est-il résulté pour la première, qu’en résultera-t-il pour celle-ci ? Partout et parfois dès l’instant passé, la vie sociale ordinaire reprend identique avec seulement plus de méfiance, donc avec encore moins d’ouverture aux autres, plus de surveillance pour donner un sentiment de sécurité qui se transforme en un sentiment d’encore plus d’insécurité qui devient admise comme normale. L’événement, pas plus que les autres, ne produit de transformations réelles de la structure sociale dans laquelle chacun devrait pouvoir vivre en y étant sécure (qui n’a pas le même sens que sécuritaire). Il ne fait qu’exacerber les mêmes comportements. Ce qui est le plus terrible face à un événement quel qu’il soit, quelle que soit son importance, c’est de ne pouvoir en tirer des conséquences immédiates et, dans le prolongement, réorienter ses façons de vivre, d’agir pour soi et d’agir avec les autres…, c’est l’impuissance ou la croyance en son impuissance.

A propos des événements de janvier, la peur ne semblait pas concerner directement tout le monde, c’était plus la liberté d’expression qui était tuée et sur laquelle on voulait faire exprimer les enfants. J’avais alors demandé « Quand les enfants ont-ils pu s’adonner à la liberté d’expression et à la tolérance ? ». Aujourd’hui la peur concerne l’événement en lui-même et si le consensus était plus facile et l’émotion partagée, il est apparu difficile dans l’école d’opérer au moins une catharsis. L’appel à l’aide des psychologues était unanime. Je poserai une autre question : « Quand les enfants peuvent-ils faire part, se libérer des événements qui les touchent ? »

Là où l’expression n’était pas réservée aux drames, oui il y a eu des expressions des enfants provenant d’eux-mêmes, souvent par écrit. L’événement est souvent dans les pédagogies modernes celui impromptu soit que l’on va pouvoir utiliser, soit que l’on va devoir gérer[2]. Il est en dehors de l’habituel, hors de l’ordinaire de la classe. Son lieu d’expression et de partage est généralement un moment quotidien (une réunion). Parfois il se prolongera par une activité (un texte, une recherche, une expérience..) si la structure de la classe le permet. Mais pour que chaque enfant puisse déjà parler ou exprimer d’une autre façon (écrit, dessin, musique…) des événements qui l’ont troublé, intrigué, provoqué un malaise ou tout simplement sa curiosité, il faut que se soient établies une confiance et une habitude, ce d’autant que beaucoup de ces événements proviennent de sa vie personnelle, de sa vie familiale, de son intérieur. L’expression et son partage qui permettent soit la résilience, soit la transformation de l’événement en une action positive qui le prolonge différemment et ne le laisse pas macérer dans l’inconscient ne se décrètent pas du jour au lendemain. Il faut le temps que s’instaurent à la fois la confiance en soi et la confiance aux autres ; elles ne se réalisent que dans l’action quotidienne et les relations qu’elle nécessite avec les autres.

L’activité d’une école du 3ème type n’est alimentée que par les projets des enfants. Or tout projet a son origine dans un événement, qu’ailleurs on ne qualifierait pas d’événement, parce que la vie n’est faite que d’événements qui ne sont le plus souvent événements que pour celui qui les vit. La communication de l’événement, son partage et ce qu’il provoque font donc partie d’une culture et ne sont plus cantonnés à des moments particuliers et à des circonstances exceptionnelles. La confiance est permanente et c’est elle qui permet aussi que toutes les différences peuvent exister, être acceptées et ce sont ces différences qui génèrent la solidarité et l’entraide. Tout en étant libre et autonome, chacun appartient au groupe qu’il fait vivre et dont il vit. Les écoles de 3ème type sont des entités qui peuvent réagir naturellement lorsqu’un événement les touche dans leur entier, qui ont aussi les moyens de réagir. J’en ai donné des exemples à plusieurs reprises dans des écrits, il y a celui-ci dans ce billet sur la révolution roumaine.

Il peut paraître dérisoire, voire inconvenant, que je rapporte ce drame au quotidien banal vécu par les enfants comme si ce quotidien aurait pu l’empêcher s’il avait été autre. Beaucoup diront, mais cela n’a rien à voir ! Je ne pense pas que cela n’ait rien à voir. A force de tout réduire à l’exceptionnel on ne voit plus ce qui a conduit à l’exceptionnel. Je pourrais citer le dernier livre d’André Giordan « Mon corps la première merveille du monde » : pourrait-on penser que des enfants ayant pu saisir ce qu’était cette merveille et en jouir puissent, devenus adultes, la détruire sans état d’âme ? On peut multiplier ces exemples et s’interroger sur les castrations diverses qu’opèrent nos sociétés et auxquelles nous participons, auxquelles nos institutions éducatives participent. J’ai pris l’événement comme axe dans ce billet, mais tout ce qui est évoqué quand on parle d’une autre école, tous ces « détails » négligés (exemple « mettez-vous en rang ») font un tout cohérent d’où devrait naître un paradigme enfin sans violences.

Je pense profondément, maintenant et avant comme beaucoup d’autres, qu’il ne sera pas mis fin à la succession de violences, minimes ou extrêmes, qui marquent toutes nos sociétés si on ne reconsidère pas enfin les conditions dans lesquelles nous mettons tous nos enfants qui ont à se construire en adultes qui devraient faire une autre société que nous avons été incapables de faire. Mais il est dommage qu’une réflexion soit seulement amorcée, et seulement par quelques-uns, lorsqu’un événement paraît plus odieux que les autres et nous touche directement. Alors on ne peut se trouver que face à l’impuissance immédiate jusqu’à ce que l’odieux soit banalisé. De tout temps l’odieux a fini par être banalisé et se généraliser. On s’évertue à trouver des coupables, à en chercher des causes dont nous ne serions pas responsables, nous ne le sommes d’ailleurs jamais, même quand massivement nous participons à l’odieux (exemple entre autres de la population allemande, d’une partie de la population française avec le nazisme). Ce sont bien nos sociétés qui produisent leurs maladies, ce sont bien des maladies collectives.

Tout jardinier sait que si sa terre ne produit que des ronces et des chardons, c’est elle qu’il devra aider à se transformer pour qu’il y pousse autre chose. C’est bien sur le terreau qui fait perdurer nos sociétés dans l’absurde et l’autodestruction qu’il faut se pencher. Ce terreau, c’est celui dans lequel nous laissons ou obligeons nos enfants à se construire… comme nous-mêmes avons été construits.

PS : On a oublié qu’à la suite de l’horreur de 1940-1945, le Conseil National de la Résistance avait fait de multiples propositions dont le plan Langevin-Wallon en ce qui concerne l’école. Il n’avait probablement « rien à voir » puisque ce plan n’a jamais été mis en route.



[1] Résilience de Boris Cyrulnick.

[2] Des stages ont souvent lieu avec l’intitulé « gérer l’inattendu »