IME-laurent

Il y a des lieux difficiles où apparaît bien plus fort ce qui ailleurs est repoussé dans l’accessoire ou dissimulé par le scolaire. Les IME (Instituts Medico-Educatifs) en font partie[1].

Laurent Lanson que vous avez déjà lu à plusieurs reprises sur ce blog, après une dizaine d’années passées dans une école d’un RPI à explorer toutes les pistes pouvant conduire à une école du 3ème type, travaille maintenant dans un IME. Comme il le faisait auparavant, il échange avec les membres de la liste « pratiques » sur son vécu et sur les réflexions qu’il en tire.

Dans cet extrait, il s’agit des langages écrits et oraux à propos du blog-journal de ces adolescents qu’il a lancé il y a quelque temps : http://www.imelasavoie.fr/?p=4074

 Je ne sais pas comment vous le dire, je n’ose pas

Billet invité Laurent Lanson

 Je développe un peu plus sur l'évolution en marche à l'IME.

Les jeunes sont en situation de handicap plus ou moins sévère avec le langage écrit ou oral. Ce qui est assez bluffant c'est de voir des jeunes dysphasiques assez lourds s'exprimer beaucoup plus facilement via les écrits sur le journal ou le blog. M., par exemple, communique énormément à l'écrit. Son langage est largement plus développé à l'écrit qu'à l'oral où elle a énormément de mal. Dernièrement, elle a posté un commentaire pour inviter sa responsable d'atelier au repas de Noël. Elle explique dans ce message qu'elle n'arrive pas à lui dire à l'oral. Elle n'ose pas. Elle est empêchée pour de vrai. C'est flagrant quand on la connait. Complètement bloquée à l'oral et enfermée dans un « rôle », une attitude où elle se sent en sécurité.

Bonsoir Mme T., je voulais vous inviter à manger au repas de Noël, mais je ne sais pas comment vous le dire, je n’ose pas… Bonne soirée madame. A demain :).

On n'imagine pas la nature de ces empêchements quand on lit son commentaire et pourtant ils sont énormes. Pour d'autres, c'est le langage écrit qui est complètement absent. Ils parlent, s'expriment volontiers à l'oral mais le passage à l'écrit est extrêmement difficile. Lié à des difficultés de différentes natures (praxie depuis des lustres et qui ont compliqué l'entrée dans l'écrit, dyslexies sévères de différentes natures, les blocages sont légions). Je pourrais détailler tous ces blocages finement. Vous n'imaginez pas comme les champs peuvent être divers et variés. Ils sont comme « emmurés » tant les langages sont difficiles d'accès. Du coup, le journal et le blog où on les invite à écrire, à s'exprimer, ça n'est pas une mince affaire pour eux.

Donc le principal objectif en septembre pour moi, c'était de donner le « goût à ». Au début, on a attaqué avec une proposition de présentation personnelle. C'était imposé. On avait jalonné les possibles pour cet écrit. Certains ont rédigé leur texte seuls. D'autres étaient dans l'incapacité d'écrire car ils ne sont pas scripteurs. Du coup, dictées à l'adulte.

Ce qui était impressionnant, c'est qu'ils n'y voyaient pas beaucoup d'intérêt. Ecrire pourquoi, pour qui ? Il y a eu forçage sur les premiers écrits. Et puis petit à petit, ils y ont pris goût. Mercredi, j'ai demandé si certains voulaient rédiger un texte pour le journal de fin de semaine et j'ai été surpris de voir les idées fleurir. Certains me demandant de l'aide pour rédiger leur texte, d'autres souhaitant faire des recherches sur le net pour « composer » leur texte. L'idée aujourd'hui pour certains c'est de laisser une trace. Je l'interprète comme "je suis là, j'existe". Voir que mon texte a été lu par d'autres et avoir des commentaires en retour. Avoir un cercle de communication.

Là dernièrement, on a reçu un problème maths d'un jeune d'une autre classe de l'IME. Du coup, ils étaient à fond pour résoudre ce problème. Ils ont ajouté des questions possibles pour relancer cette classe. On commence à mettre en place une communication intra établissement et inter classe. On bascule petit à petit dans autre chose. On ouvre. Du coup, nos jeunes sont de moins en moins centrés sur eux mais de plus en plus connectés avec les autres.

Certains deviennent des spécialistes dans les commentaires et se structurent via les commentaires. Une, par exemple, a besoin de savoir si je vais bien, si mes deux jours de formations se sont bien passés, s’il y a de la neige chez moi. Elle sort de sa bulle petit à petit et investit cet outil blog pour laisser des traces écrites. Ses commentaires sont de plus en plus construits. Au début, c'était juste "bien", "oui", ou "non". Elle se développe via l'écrit. Elle se structure via l'écrit.

Le prochain défi, ce serait que l'ensemble des professionnels s'emparent de cet outil afin d'échanger avec les jeunes. Ça commence... :

Réponse à M.

Bonjour M. J’accepte avec plaisir ton invitation au repas de Noel, je te laisse en parler à tes éducatrices. Bonne journée Me T.

Réponse de M. :

Bonjour V., Merci d’avoir accepté mon invitation vous êtes gentille :) oui j’en ai parlé à mes éducatrices. Elles sont d’accord pour que je vous invite au repas de noël :) Bon week-end. A lundi Madame Thibert. M.

On va relancer les impressions papiers dans l'établissement pour favoriser le développement de la communication intra établissement... On est au début ;-)

http://www.imelasavoie.fr/?p=4074

 Laurent

Merci Laurent pour ce partage.

On trouve aussi ces empêchements dont tu parles dans des milieux ordinaires. L'idée de communication écrite dans l'établissement est intéressante et peut stimuler d'autres types d’écrits. De la poésie ou des textes plus persos.

Tiens nous au courant de ton cheminement c’est très riche.

Marc

Des écrits persos, on commence à en voir. Notamment un dans ma classe. Il a choisi les images, seul évidemment, et le texte, il l'a écrit seul de A à Z. Je l'ai juste aidé à reformuler les phrases.

Il a tenu à mettre son nom de famille afin qu'il n'y ait pas de confusion avec un autre. Malgré qu'il soit le seul à avoir ce prénom à l'IME... C'est important pour lui de s'identifier clairement. Evidemment, en ce moment, il creuse énormément sur sa vie et l'écrit lui permet de sortir des choses. Pas tous les jours facile en classe en ce moment. Il fait le yoyo. Il se construit. Il est seul dans la vie et il est en train de faire le bilan. Il idéalise sa vie malgré tout. Pas simple.

http://www.imelasavoie.fr/?p=3547

http://www.imelasavoie.fr/?p=4054

Laurent
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Dans un autre IME (Claijoie en Saône et Loire), Claude Crozet (du même accacbit que Laurent !) avait autrefois aussi lancé un journal, mural cette fois. Devant le désintérêt des ados, il décida de faire SON journal et placarda sur les portes des salles "Mon journal" et poussa la perversité maligne à faire reproduire les exemplaires dont il avait besoin par les élèves ! Rapidement il obtint ce qu'il cherchait : le refus "débrouillez-vous, nous on va faire le nôtre"... et l'expression et la communication a fleuri !  BC

[1] J’espère pouvoir communiquer les écrits d’un directeur d’établissement pour jeunes délinquants, lieu hautement difficile.