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Ce qui m’étonne toujours dans toutes ces écoles alternatives que j’ai l’occasion de connaître, c’est l’incroyable énergie qui est mise en œuvre partout pour les ouvrir… sans attendre. Cela se comprend puisque les enfants, eux, ne peuvent attendre. Il n’empêche que tous les obstacles à vaincre peuvent paraître insurmontables au commun des mortels, pardon, au commun des parents et citoyens.

Normalement, le « Chêne vert » va occuper l’an prochain une construction neuve. Déjà on peut se douter des acrobaties financières qu’il faut réaliser et des risques, financiers eux aussi, qu’il faut courir. Mais pas question d’attendre un an, en attendant l’école devait ouvrir cette année dans une yourte installée à côté de la maison de Marie, l’instigatrice du projet.

Lorsqu’après avoir traversé la campagne berrichonne, froide et brumeuse ce matin, j’arrive à l’adresse indiquée, pas de yourte ! Un problème de permis de construire (pour une yourte !) retarde sa mise en place. Mais où donc est cette école ? Dans le salon de Marie que les enfants ont squatté !!!

Imaginez les étagères installées dans la cheminée, le petit espace astucieusement découpé, l’occupation du couloir pour aller aux wc, de la cuisine, de la chambre d’un garçon pour la sieste… et les 5 à 12 enfants suivant les jours y vaquant à de multiples occupations… et l’organisation de la vie de famille de Marie quand les enfants des autres parents y sont et quand ils n’y sont plus ! Dans un mois ou deux (si l’administration ne fait pas plus traîner la délivrance d’un papier), les enfants et la famille de Marie pourront un peu mieux respirer, dans un an ce sera le paradis, mais en attendant j’ai trouvé des enfants de 3 à 7ans… libres et heureux ! C’est bien le seul critère d’appréciation que l’on devrait avoir de tout lieu accueillant des enfants, même s’il s’appelle école.

Deux permanentes s’occupent des enfants, deux « facilitatrices » comme on commence à les appeler un peu partout dans l’alternatif. Dorine qui est sophrologue quand elle n’est pas au Chêne vert, Petra qui vient… d’Autriche. Si toute deux ont des connaissances de la pédagogie Montessori, elles ont l’immense avantage de n’avoir jamais enseigné ! La pratique de l’observation et du tâtonnement expérimental est la principale qualité que l’on devrait demander à toute personne devant s’occuper d’enfants (et peut-être même aussi d’adultes), et cette qualité, elles l’ont.

C’est donc en plein tâtonnement expérimental que je trouvais tout ce petit monde, et je retrouvais aussi les étapes et les questionnements que je constate régulièrement dans toutes les mises en route et qui font leur richesse.

La matinée débute par des échanges dans une réunion de tous assis bien serrés sur le tapis de l’ex-salon. Pas encore bien facile avec ces petits qui ne tiennent pas facilement en place ! Il y avait le tout petit, probablement troublé par la présence incongrue de ce barbu trop visible, qui avait eu du mal à lâcher la main de sa maman. La réunion n’est peut-être pas encore tout à fait un rituel, n’est pas encore vraiment organisationnelle comme le souhaiteraient peut-être Dorine et Petra, mais manifestement pour tous c’est le signe qu’ils sont ensemble et que les activités vont démarrer. Et en ordre un peu dispersé, mais qu’importe, chacun va vaquer à une occupation que suggère plus ou moins l’aménagement du lieu et le matériel savamment mis à disposition.

Bien sûr il y a tout le matériel Montessori, il y a les plantations de lentilles dans des verres, des collections de graines, des affichages un peu didactiques, les grands (7ans) ont bien un cahier avec des propositions en mathématique ou en écrit,… le « bric à brac » habituel produit par l’activité ou proposé. Il n’y a pas d’obligation apparente, s’il y en a (comme peut-être des travaux de maths ou d’écrit) elles ne sont pas cantonnées dans des temps. Manifestement des petits aux plus grands tous s’occupent librement et ça discute beaucoup ! Comme tout cela se fait sans pagaille, sans ordres intimés par les adultes, il y a bien une organisation naturelle qui s'est mise en place mais bien malin serait celui qui pourrait percevoir comment tout se régule harmonieusement.

Vers 10 heures il y a sur une table boissons, collation… et même un café pour le barbu visiteur. On sent que cette collation, si elle est physiologiquement nécessaire, est aussi un marqueur du temps, un moment-repère de la structure. Elle est à disposition dans l’espace et dans le temps et chacun va s’y installer et se restaurer tranquillement dans son propre rythme.

Et puis, chaque fois que le temps climatique le permet, tout le monde va dehors, d'ailleurs chacun a la paire de bottes en prévision. On le comprend, vu l’espace intérieur réduit et provisoire qu’ont les enfants à l’intérieur. Mais aussi et surtout cet extérieur est particulièrement varié : grand espace d’herbe, arbres, sentier dans le bois proche, une ferme… Les flaques d’eau à faire gicler, la rivière, les poules du voisin, les mangeoires d’oiseaux à remplir, les nids dans les arbres… L’école et ce qui l’alimente, elle est là, dehors et on y sent les enfants aussi libres qu'à l'intérieur ! Les questions et les discussions avec Petra et Dorine, l’infinité d’observations, d’expériences, de jeux, ce qui va être ramené à l’intérieur, ce que cela va provoquer… Actuellement, le Chêne vert, c’est peut-être d’abord l’immersion dans l’école de la nature.

J’oubliais de dire qu’il y a aussi Filou le chien de la maison, que l’après-midi pendant que nous discutions ce sont deux mamans qui ont pris le relai jusqu’à la sortie…

Nous avons beaucoup discuté avec Petra et Dorine. Toute deux sont vraiment dans l’aventure éducative, avec toutes les interrogations qu’elle pose, avec ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire, en puisant dans ses propres vécus comme dans le vécu quotidien des enfants, dans les expériences d’autres écoles alternatives, en s’interrogeant aussi sur la part du formel nécessaire ou non pour que les enfants conquièrent  les deux langages, écrits et mathématiques, dont tout le monde attend quand même l’acquisition. Comme dans la plupart des débuts d’écoles alternatives, elles s’appuient à juste raison sur la pédagogie Montessori pour les petits mais déjà en la structurant beaucoup moins que dans les écoles Montessori plus classiques. Pour les plus grands il y a encore des propositions s’apparentant à des travaux plus scolaires de type Freinet. Manifestement cela ne dérange nullement les deux enfants de 6 et 7 ans. C’est la base sécuritaire de démarrage que j’ai retrouvée un peu partout. Au Chêne vert aussi ce n’est qu’un démarrage, très contraint par les conditions provisoires d’espace et d’effectif réduit, et il est plus que probable que dans les transformations matérielles qui auront lieu, dans le pragmatisme de l’expérience quotidienne, beaucoup de choses évolueront et c’est avec beaucoup de curiosité et d’intérêt que j’irai les revoir.

J’ai retrouvé chez ces deux permanentes (professionnelles) et chez les parents créateurs du Chêne vert ce qui caractérise tous les pionniers et pionnières du réseau pour une école libérée ou celui d’une école démocratique : la confrontation permanente des principes auxquels ils adhèrent avec la réalité des enfants et des groupes d’enfants, la recherche constante de ce qui peut améliorer, ouvrir la structure et permettre la liberté, sa liaison avec l’environnement, le tâtonnement expérimental éducatif et social, le questionnement continuel sur les pratiques… Ils/elles vont voir comment fonctionnent d’autres structures alternatives. D’ailleurs et c’est ce que je ne cesse de répéter, il faudrait que les échanges dans ces réseaux s’intensifient, qu’une culture de la mutualisation soit encore plus forte, ce qui aujourd’hui devrait être plus facile qu’autrefois avec nos moyens de communication. Les échanges entre enfants ades différents lieux seraient aussi très riches.

Lorsque j’ai découvert tout le monde installé dans le salon de Marie, la première réflexion qui m’est venue est « Ils ont osé ! ». Peu de monde aujourd’hui ose oser ! Finalement le fait que le « Chêne vert » ait eu à débuter dans des conditions… improbables mais provisoires est une chance[1] : nécessairement les modifications matérielles successives du provisoire (du salon à la yourte, de la yourte à la grande maison) ouvriront à d’autres possibles, inscriront son histoire dans un mouvement, créeront ce mouvement. Nous avons partout constaté que ce qui est fécond c’est ce mouvement qui ne fixe jamais un fonctionnement dans du définitif, comme la vie n’est que mouvement, comme la vie crée et fait sans cesse évoluer son propre modèle. Le « Chêne vert » est bien parti pour cela.

 PS - pour ceux qui craignent que les enfants n’apprennent pas librement, le vieil et ancien instit que je suis a été impressionné par ce que les deux de 6 et 7 ans savent et font déjà !!!



[1] C’est d’ailleurs le cas de beaucoup de ces écoles alternatives s’installant d’abord souvent où elles peuvent et trouvant ensuite un espace et des moyens en adéquation avec les besoins des enfants. Cela me rappelle la naissance des crèches parentales qui dans les années 70 s’installaient à tour de rôle dans l’appartement d’un des parents puis qui sont devenues des structures autonomes reconnues par l'Etat et dont la conception a même influé l’ensemble des crèches municipales. Si les écoles alternatives pouvaient aussi influer l’école publique… on peut rêver !!!