musique2

S’il y a un atelier permanent qu’on devrait trouver dans toutes les écoles du 3ème type, c’est bien un atelier musique au même titre et sans hiérarchie que les ateliers mathématiques, écrits, sciences, peinture, argile, marionnettes, vidéo images animées…

Les langages sont les outils cérébraux qui, à partir des informations perçues par les sens (l’ouïe, la vue, le toucher, le goût, l’odorat), créent, interprètent et produisent des représentations, plus ou moins codifiées. Si le social historique de notre espèce à quelque peu réduit nos facultés gustatives, tactiles et olfactives dans les interrelations qui relient aux autres et au monde, l’ouïe est le sens le plus utilisé. Le verbe en est né.

Tout langage procure des pouvoirs, étend notre puissance ce d’autant qu’il procure en même temps une jouissance. Lorsque le jeune enfant prononce ses premiers « arre-arre », il ne parle pas il crée sa première musique et découvre un pouvoir et une jouissance ! Il n’y a pas de parole sans musique c'est-à-dire sans modulation volontaire ou involontaire des sons en jouant sur l’instrument des cordes vocales, et personne ne s’y trompe quand il interprète l’intonation qui ne dissimule pas ce qu’il y a sous le sens codifié des mots prononcés.

D’autre part si on ne veut pas être emprisonné par les langages des autres, il faut en acquérir les pouvoirs qui font aussi comprendre que les langages créent l’expression de représentations de mondes qui ne sont que ce que chacun en fait, en voit ou veut en voir. C’est lorsque les enfants de ma classe autrefois ont réalisé leur premier film qu’ils n’ont plus jamais regardé la télé qui se répandait comme reproductrice d’une vérité absolue. Il n’y a pas besoin d’être un mathématicien averti pour ne pas être asservi par les chiffres déversés par les économistes par exemple, mais lorsqu’on a pu soi-même s’amuser à créer avec ce langage on sait que ces chiffres ne sont pas à interpréter comme une vérité de notre monde mais comme une création de l’esprit qui fait ce qu’il veut du monde réel. Il est fondamental de démystifier tous les langages sociétaux si on ne veut pas être asservi par eux.

Considérons donc la musique comme l’agencement volontaire de bruits pour créer un monde sonore porteur d’informations qui nous impactent (elles impactent celui qui les produit, elles impactent ceux qui les perçoivent). Il faut remarquer que la musique a commencé à envahir toutes les oreilles à partir du moment où les noirs américains s’en sont emparé sans avoir appris la musique, en créant du son au lieu de se contenter d’en reproduire, et peut-être surtout pour exprimer ce qu’ils ne pouvaient faire autrement. Le jazz n’est pas seulement un genre musical, il a été l’appropriation d’un langage créateur par tout un peuple.

Il y a donc toujours eu un atelier permanent musique dans mes classes successives. C’est d’abord dans le mouvement Freinet, tout au moins dans une frange, que la musique a été considérée comme une activité créatrice aussi importante que toutes les autres. Cette activité était aussi celle qui invente ce qui peut produire des sons que l’on contrôle et que l’on agence : des bouteilles remplies d’eau à divers niveaux aux lames de carillon reposant sur des élastiques au dessus d’une caisse de résonnance fabriquée (ou même de tuyaux pvc qui en faisaient un vibraphone), en passant par tout ce qui pouvait se percuter ou se gratter, jusqu’aux fils métalliques tendus entre des blocs de polystyrène récupérés d’emballages qui transformaient toute une salle en un immense instrument de musique ! Paul Delbasty, qui a beaucoup fait pour la création musicale par les enfants, avait même inventé un instrument, l’ariel, qu’il fallait accorder en déplaçant les plots qui sous-tendaient les cordes. Lorsque sont apparus les claviers électroniques peu chers, il y avait même ce qui pouvait s’apparenter à un piano et se rajoutait aux harmonicas et autres flutes, ocarina ou pipeaux.

L’atelier musique, installé dans un couloir coupé en deux et insonorisé avec des emballages d’œufs, était sans cesse occupé et je savais souvent rien qu’en écoutant ce que les enfants produisaient quels étaient leurs états d’âme du moment. Untel y venait chaque fois qu’il avait du mal à se libérer d’une émotion, un autre pour exprimer ou obtenir un bien-être, un autre pour illustrer musicalement une vidéo, transformer une peinture en harmonies sonores, etc. Tous étaient dans le tâtonnement expérimental de la création et de sa jouissance. J’apprenais moi-même à écouter ce que peuvent vouloir dire des sons, en somme les enfants m’apprenaient la musique. Ce qui ne peut se dire ou ne peut se libérer par des mots ordinaires, la musique, la peinture, la danse, le mime, une marionnette… le font avec force.

Dans l’atelier chacun pouvait improviser de la musique, en écouter et enregistrer. Je fais partie de ceux qui ont toujours eu un magnétophone dans la classe. S’enregistrer pour se ré-écouter, pour peaufiner sa création, mixer, la faire écouter à d’autres, l’envoyer…

Une des activités les plus étonnantes dans cet atelier était le chant libre devant le micro du magnétophone. Les enfants s’y adonnent assez naturellement, qui n’a pas fini par être exacerbé par les mélopées lancinantes ou les ritournelles abracadabrantes d’un petit dans la voiture au cours d’un voyage interminable ! C’est dans ces productions que l’on découvre la puissance libératrice de la musique quand elle provoque la parole. Chaque fois que j’écoutais un de ces enregistrements improvisés je découvrais ce qu’un enfant n’aurait jamais dit à qui que ce soit. On retrouve le même phénomène que lorsqu’un enfant improvise avec une marionnette derrière un castelet.

La musique c’est aussi une création collective. Dans les années 60, le musicien allemand Carl Orff inventait une méthode d’improvisation collective avec divers instruments : une timbale, divers carillons ou xylophones, des triangles, cloches, tambourins et autres percussions. L’astuce : les lames de fa et si étaient enlevées des carillons pour créer dans la gamme pentatonique ce qui évitait des associations discordantes entre les instruments. Les séances commençaient par un temps d’imprégnation d’un tempo donné par une timbale[1]. Puis, tour à tour, les participants intégraient quelques notes ou rythmes de percussions qu’ils pouvaient répéter dans le tempo de la timballe. Il fallait une écoute intense des autres pour arriver à ce qui était presque une transe et produire une création collective… mais alors, quelle jouissance ! Je m’en suis beaucoup inspiré pour lancer les enfants, bien sûr nous n’avions pas de timbale mais nous trouvions toujours des barils de lessive ou autre qui en faisait office. Au début il faut cependant un peu « diriger » pour éviter les empressements immédiats et faire prendre l’habitude du temps d’écoute des autres pour « être avec tout le monde ». Après de telles séances, je constatais presque toujours d’autres comportements dans le groupe.

Un jour nous reçûmes une cassette audio d’une classe suisse qui recevait des enfants proches de l’autisme. L’enseignant débutait toutes les matinées par une séance de musique telle je l’ai décrite ci-dessus. Lorsqu’un enfant le sentait, il prononçait un mot, parfois un cri, une courte phrase… L’impact fut immense lorsque nous écoutâmes leur enregistrement et les enfants « répondirent » alors de la même façon. Nous communiquions ! Ce fut la plus étrange et la plus passionnante correspondance que nous n’ayons jamais faite.

Le rythme musical a un pouvoir étonnant. Les tambours du Bronx qui parcourent encore la planète sont nés dans le quartier le plus défavorisé de Nevers[2] : un jour, un éducateur qui n’arrivait plus à juguler la violence d’un groupe de jeunes récupéra quelques futs métalliques vides, des barres de bois et leur dit : « Allez-y, tapez ! Mais tapons ensemble ! ». Les chants libres étaient toujours dans un rythme répété. Avec le rythme et une mélodie laissez venir les paroles et celles qui viennent sont surprenantes et souvent de ceux qui s’expriment peu. Le rap en est le plus bel exemple et je me dis que les Racine ou Corneille n’auraient peut-être rien écrit sans la musicalité et le rythme des alexandrins.

J’ai toujours été intrigué par l’origine du rythme qui régit ou permet l’appartenance à un groupe. Je n’ai compris l’engouement pour le rock et pour toutes ces musiques aux harmonies « barbares » que lorsqu’à 60 ans j’ai assisté à mon premier concert : c’étaient la batterie, les basses dans un son qui agressait mes oreilles qui mettaient des centaines de personnes en mouvement comme un corps unique… et je me suis surpris à bouger moi aussi (très modestement !). Je suis convaincu que ce qui rassemble tant de jeunes à subir des décibels c’est le besoin d’appartenance qu’ils trouvent de moins en moins dans le monde ordinaire. Il y a probablement aussi le besoin de se libérer, des tensions comme de ce qui contraint le corps. Toutes les danses folkloriques sont aussi faites pour faire mouvoir de façon identique une communauté, sauf que les mouvements sont codifiés et qu’il faut… les apprendre !

Il n’empêche que je m’interroge toujours sur ces rythmes musicaux qui sont mathématiques dans nos sociétés dites civilisées (un deux trois, un deux trois… scandent les professeurs de danse !). J’ai passé des heures à écouter les cigales et à essayer de découvrir sans y arriver ce qui rythmait ce chant qui semblait manifestement rythmé dans sa lancinance. Lors du festival international de danses folkloriques de Confolens (Haute-Vienne), les organisateurs avaient une année été chercher… des pygmées. J’étais allé les voir, bien qu’étant très mal à l’aise du côté voyeuriste qui exposait ces hommes et ces femmes sur scène un peu comme dans un zoo. Ils l’étaient aussi mal à l’aise, mais sur la scène ils échappèrent manifestement à cet environnement lorsqu’ils se mirent à danser non pas pour faire un spectacle comme une troupe qu’ils n’étaient pas mais pour se retrouver et s’isoler de nous. Manifestement c’était un rythme qui les faisait faire corps, mais, comme pour les cigales, il m’était impossible de percevoir ce qui les unifiait, ce n’était pas mathématique et une émotion étrange s'emparait de tous les spectateurs.

Dans l’atelier musique il y avait bien sûr tout ce qui permettait l’écoute collective (enceintes) ou individuelle (casques) de toutes les musiques dans tous les genres. Quelques-uns ne commençaient jamais leur journée sans un bain d'une musique qu'ils affectionnaient. Il m’arrivait souvent de mettre le matin en arrivant avant les enfants une musique de fond qui créait une atmosphère, les enfants adoraient que ce soit une musique tahitienne, il est vrai qu’elle créait une légèreté joyeuse !

Je ne suis pas musicien, c’est d’ailleurs mon seul profond regret, pas plus que je ne suis mathématicien, scientifique ou romancier ou même sportif ! Je n’ai donc rien à transmettre. Notre but n’est pas de faire des enfants des musiciens, pas plus qu’il ne l’est dans les autres langages de faire des écrivains, des mathématiciens ou des scientifiques. Mais nous devons ouvrir la porte de tous les langages, donner les conditions qui permettent leur utilisation. Ensuite ce sont les musiciens qui viennent jouer du piano, de la guitare dans l’école, se mêler aux enfants, qui eux feront aller plus loin ceux qui le veulent, qui apporteront les éléments techniques et les connaissances nécessaires. Souvenez-vous de ce que j’ai souvent raconté : c’étaient les enseignants qui ne savaient pas nager qui réussissaient le mieux à ce que leurs enfants se débrouillent sans se noyer dans le grand bassin de la piscine ! Mais ensuite c’étaient les maîtres nageurs qui apprenaient le crawl à ceux qui voulaient nager vite.

On me dira que les jeunes n’ont pas besoin de l’école pour avoir de la musique à longueur de journée dans leurs écouteurs ou pour créer des groupes avec guitares électriques et autres instruments électroniques et raper. Ils n’ont pas eu besoin de l’école non plus pour créer des vidéos qui envahissent Youtube et que beaucoup visionnent avec assiduité et s’échangent. Certes. Mais c’est justement parce qu’ils en ont fait un véritable moyen d’expression et de communication que ces langages ont toute leur place dans l’école. Parce qu’ils n’ont pas eu besoin de l’école pour apprendre à parler le langage oral y deviendrait-il secondaire ? Renversez l’ordre habituel, demandez à ces jeunes dits en difficulté d’expliquer et d’apprendre à raper à leurs profs et toutes les portes des autres langages s’ouvriront pour eux (et pour leurs profs !) parce que tous les langages s’interpénètrent les uns les autres : le langage musical et le langage corporel évidemment, mais aussi avec le langage mathématique, le langage scientifique, le langage verbal… On peut tout faire avec la musique ! De l’écrit, de la poésie, de la science, de l’histoire, de la géographie, des maths, même de l'anglais… et les profs de collège qui s’inquiètent beaucoup de l’interdisciplinarité et des programmes !

Bonne année musicale !

Pour être informé et suivre les commentaires, la seule solution sur canalblog est de s'abonner au flux RSS des commentaires en haut dans la colonne de droite.

[1] La timbale nécessite l’implication de tout le corps debout dans l’obtention d’un tempo régulier ce qui est beaucoup plus facile qu’avec des percussions ne mobilisant que la main ou les membres antérieurs.

[2] Lorsque j’habitais Nevers, j’ai beaucoup fréquenté le « Café charbon » qui avait été le QG des tambours du Bronx.