risque

« Ne prends pas de risques », prévention des risques majeurs, s’assurer contre les risques et même assurance tout risque, … encore un des mots les plus récurrents que l’on peut entendre.

Le risque est lié à deux autres mots : le danger et l’incertitude. Or tout est risque dès qu’on se met en déséquilibre pour marcher. Heureusement que les enfants prennent tous les risques sinon nous ne les verrions jamais debout sur leurs deux pattes.

Le danger, il suffit de le connaître et/ou d’en avoir l’expérience. Lorsque nous avions des poêles dans nos classes, il suffisait de le faire toucher par les petits avant qu’il ne soit brûlant, puis d’éviter autour ce qui pouvait faire trébucher. Lorsqu’à l’atelier électricité il y avait un fer à souder, il suffisait d’expliquer sa manipulation et d’organiser son utilisation. Lorsqu’autrefois presque tous les enfants avaient un opinel dans leur poche, il suffisait de leur expliquer comment placer doigts et pouce dans la tenue du manche (et qu’un couteau est encore plus dangereux quand il n’est pas aiguisé !) et pas d’interdire les couteaux. Le danger est partout, il y a celui que l’on connaît et que l’on peut maîtriser et l’impondérable : lorsque des enfants sortaient seuls de l’école pour des enquêtes ou tout autre chose, un pot de fleurs auraient bien pu tomber d’une fenêtre sur leur tête, mais alors le risque qui fait qu’on les confine sur leurs chaises n’est pas celui du danger improbable mais celui de la responsabilité, j’y reviendrai plus loin.

Le risque qui condamne tout le monde à l’immobilité est surtout celui de l’incertitude. Si je bouge, si je change, je ne sais pas ce qui va arriver, ce qui va m’arriver. Prenons l’histoire très récente de la Grèce. Tout l’espoir qu’avait porté Syriza c’était qu’il allait oser faire autrement, modifier les paramètres qui condamnaient le peuple à la misère. Parmi ceux-ci il y avait la sortie de l’euro. Mais personne ne savait ce qui allait alors se passer et il se serait très certainement passé quelque chose, de cela au moins chacun en était certain. Le risque a été impossible à prendre puisqu’il était impossible de prédire à coup sûr ce que cela provoquerait, les mêmes ont été réélus quand la majorité a été certaine qu’ils ne prendraient pas ce risque… et la misère continue[1].

Cette incertitude est le propre de toute éducation, en particulier de tout système éducatif même quand a contrario on est certain (¡) que, tel il est, il est néfaste. Lorsqu’on se mêle d’éduquer, on projette son enfant, les enfants dans leur devenir, dans l’être et le devenir que l’on voudrait qui soit, on ne veut surtout pas prendre le risque qu’il soit autre chose que nos désirs, on est même convaincu de la puissance de l’éducation (voir ce billet). Et les enfants « bien éduqués » devenant chômeurs, délinquants (en col blanc !), drogués (au moins aux antidépresseurs !), mal-heureux, suicidaires, parfois tortionnaires… les exemples ne manquent pas d’enfants « élevés » dans une stricte éducation religieuse devenant des « bouffeurs de curés » !

J’ai souvent cité cette exclamation d’une maman : « J’ai l’impression que votre école est beaucoup mieux pour les enfants, mais je ne suis pas sûre que ma fille y réussirait ! Les autres écoles sont peut-être moins bien, mais au moins c’est la même chose pour tous ! ». Dès que l’on passe à l’école, encore plus qu’à la maison, l’immense majorité des parents comme des enseignants ne veut plus courir le moindre risque puisque tout changement est le risque de l’incertitude, celle-ci étant devenue insupportable dans notre société où pourtant plus rien n’est certain, où pourtant on est même certain qu’elle est néfaste pour la même majorité.

Notre système éducatif qui ne veut pas prendre de risques (voir les réactions à la mini-réforme du collège) éduque bien au refus de la prise de risques, pour cela il y réussit fort bien. Ses meilleurs « produits » qui nous dirigent (à qui on a conféré le pouvoir exorbitant de nous diriger) donnent quotidiennement l’exemple de leur incapacité à prendre le moindre risque, pire nous les élisons pour qu’ils ne prennent pas de risques et d’ailleurs s’ils ont des velléités d’en prendre, ils sont vite éjectés (par exemple le ministre de l’Education nationale Alain Savary). Pas de risques, donc rien ne change même quand cela va de mal en pis.

Dans l’école, aucun enfant ne peut prendre le moindre risque. Je ne reviendrai pas longuement sur le risque physique qui les condamne à ne pas bouger de leur chaise, à ne rien avoir sur eux de ce qui peut couper ou piquer, ce qui du coup multiplie les dangers dès qu’ils ne sont plus sous surveillance, dès qu’ils s’écartent du milieu que l’on s’évertue à aseptiser. On a tellement peur du danger qu’on s’évertue à le supprimer au lieu d’aider à repérer le danger et à faire avec le lui. Mais ce n’est pas le danger qui est vraiment un risque quand on le connaît, c’est la responsabilité attribuée à des personnes par leur statut (enseignant, parent). L’État capture quotidiennement les enfants, il en devient responsable juridiquement, de ce fait il doit les rendre le soir à leur famille dans l’état où ils étaient le matin. Au refus du risque notre société à ajouté son pendant, celui de la responsabilité quand le risque a été pris ou n’a pu être empêché : quoi qu’il arrive, il faut absolument trouver un responsable qui doit payer « une faute ». Les innombrables affaires montrent que les tribunaux trouvent toujours une personne responsable au moindre incident ou accident, même si c’est le vent responsable de la chute du pot de fleur sur une tête. De ce fait toute l’organisation de l’école est faite non pas pour éradiquer les dangers mais pour protéger la responsabilité des enseignants (lEtat se défaussant alors sur eux) en multipliant à l’infini les interdits, en multipliant les règles dites de sécurité (et surtout la surveillance), en multipliant ainsi les dangers (exemple simple : il ne faut surtout pas que les enfants sortent seuls dans les couloirs au cas où il leur arriverait quelque chose hors du regard d’un responsable. Donc sortie simultanée déclenchée par une sirène de toutes les classes après avoir passé quelques heures à ne pas pouvoir bouger, cohorte dans les couloirs, escaliers,…coups de gueule, punitions,… et c’est une chance quand à chaque sortie il n’y a pas d’accident !). Il faut bien que l’apprentissage de la natation fasse partie des programmes sinon pas un enseignant ne se risquerait à emmener sa classe à la piscine, et on ne peut pas vraiment leur donner tort. C’est la responsabilité juridique qui immobilise la masse des enseignants et les incite à ne prendre aucune responsabilité éducative. En fait d’assumer des responsabilités qui ne devraient être qu'éducatives, il faut surtout que dans tous les cas ils soient reconnus… comme irresponsables ! Dans tous les domaines, il faut surtout être irresponsable de quoi qu’il arrive puisque chaque fois on en recherchera des responsables.

Mais c’est surtout l’impossibilité pour les enfants de prendre le moindre risque d’une initiative qui est le plus grave. Toute initiative trouble l’ordre éducatif sécuritaire et la fausse certitude de son efficience. Les enfants sont condamnés à exécuter et à se conformer. A un tel point que parler, s’exprimer, questionner, voire répondre est un risque à prudemment ne pas prendre. « Tu lui as dit ? Tu lui as posé la question ? – Surtout pas, il (ou elle) n’aime pas ça, cela me serait retombé dessus ! ». Même prendre le risque de dire qu’on ne comprend pas n’est pas souvent pris, cela mettrait en cause la compétence pédagogique de celui (ou de celle) qui l’a expliqué. Plus tard, combien d’adultes n’auront pas osé s’exprimer, questionner, dans les diverses manifestations, réunions, conférences, conseils (comme les conseils d’école !) : « J’aurais eu peur de paraître bête, d’importuner, de me mettre à dos l’assistance, les experts… » (voir ce billet)

L’initiative personnelle, voire l’initiative collective, est devenue un des risques majeurs de notre société. Si en apparence elle est prônée (on l’appelle alors innovation), il ne faut surtout pas qu’elle s’écarte des cadres fixés, qu’elle risque de troubler ces cadres, qu’elle engage dans l’inconnu (donc dans l’incertitude), sinon elle est dangereuse. On le voit dans tous les domaines, dans celui de l’éducation comme dans les autres. Faire par exemple « l’école inversée » est toléré si cela respecte les matières, les programmes, les horaires. Il y a bien la fameuse « liberté pédagogique » (accordée aux enseignants mais pas au choix des parents) qui n’est que celle de faites ce qu’on vous demande et débrouillez-vous pour le faire à peu près comme on vous le demande[2].

La seule façon de ne pas prendre de risques c’est l’immobilité et la passivité. L’école éduque parfaitement les enfants pour cela, nous avons parfaitement été éduqués pour cela. D’une façon générale, le seul moment où des risques vont être pris, c’est lorsqu’on n’a plus rien à perdre. Mais même quand on n’a plus rien, on pense toujours qu’il y a un petit quelque chose à perdre dont on croît être certain de le perdre. Toujours l’incertitude d’un futur, de ce qui risque d’arriver.

On ne cesse d’analyser les risques pour ne pas les prendre. Je suis toujours abasourdi des arguments qui sont opposés, en particulier par les enseignants, à tout changement profond de l’école et du système éducatif, y compris par les experts considérés comme progressistes (voir par exemple le billet à propos des arguments de Philippe Meirieu s’opposant à l’appel pour un choix d’une école alternative dans l’école publique). On élimine le concret qui justifierait la prise de risque au profit de virtuels et hypothétiques dangers.

Or, pour en rester à l’école, tous les parents ayant basculé dans le unschooling ou dans la création d’écoles alternatives, tous les enseignants qui sortent de la conformité imposée, prennent des risques. Je ne parlerai même pas des risques par rapport à l’Institution ou par rapport à l’opinion publique qui sont, eux, bien réels. Ils prennent le risque d’une certaine incertitude quant à ce qui va se passer, quant à ce que va être leur comportement encore plus que de ce que va être le comportement des enfants, quant à tout ce qu’il va falloir changer, dans tout ce qui va être changé. Mais c’est justement cette incertitude acceptée qui va être féconde. Le tâtonnement expérimental, que l’on commence un peu à accepter comme le fonctionnement naturel du cerveau, n’est qu’une prise continue de risques. Il n’y a pas de « mode sans échec » comme dans votre ordinateur, mode d’ailleurs qui ne vous donne plus de possibilités de l’utiliser dans toute sa puissance. Tous les possibles ne s’ouvrent pas sans l’acceptation du risque et dès que l’on en prend un on peut en prendre d’autres. Tous les vécus des parents dans le unschooling ou dans les vécus de ce qui est alternatif sont des cheminements,… a contrario sans les risques qui ne sont habituellement que virtuels tant qu’on ne les a pas pris. Mais bien sûr, avant de sauter la rivière au risque réel de s’y noyer on peut commencer prudemment à sauter un ruisseau, et même avec un ami de l’autre côté qui l’a déjà franchi au cas où il ait besoin d’une main ! C’est ce qu’on appelle le risque contrôlé.

Alors, au moins pour vos enfants, pour les enfants, qu’est-ce que vous risquez par rapport à ce que vous constatez ?

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[1] J’ignore totalement si une sortie de l’euro aurait été une solution pour la Grèce. Mais on n’aurait pu le savoir (y compris nos experts économistes) que s’ils avaient pris le risque ! Ouf ! « Ils ne l’ont pas pris » soupire tout le monde avec soulagement, y compris ceux dans la misère avec une poignée d’euros.

[2] Voir à propos de la liberté pédagogique le chapitre dans « Ecole et société » (TheBookEdition.com)