Sans titre

J’ai dénoncé depuis longtemps, dans ce blog et ailleurs, l’aveuglement de la politique de l’Education nationale dans l’éradication de toutes les petites écoles pour concentrer la population scolaire. Oui, concentrer, comme on concentre les vaches, les poulets… et les hommes. Ce n’est pas d’aujourd’hui pour l'école, cela a commencé en 1989 et le ministre de l’époque s’appelait Lionel Jospin.

Partout les « supprimés » s’élèvent contre cette absurdité et contre ce déni de démocratie. Je ne reviendrai pas sur tous les arguments largement mis en avant, en vain, depuis… trente ans : mort des villages, destruction des dynamiques citoyennes autour de l’école, déni de la réussite et du bien-être des enfants, absurdité économique et écologique, etc. Il en est un qui est insuffisamment mis en avant c’est qu’un bon nombre de ces écoles sont le creuset… d’une autre école où tous les problèmes que n’arrive pas à résoudre l’Education nationale, quelle que soit la couleur des gouvernements, disparaissent. Ce n’est pas d’aujourd’hui, c’est dans beaucoup de celles-ci que ce sont d’abord développées les pédagogies actives, qu’ont été introduites dès 1983 les technologies nouvelles de communication, que se pratique plus facilement qu’ailleurs l’éducation à la citoyenneté, à la non violence… et que les travaux de la Direction de l’évaluation et de la prospective ont démontré que les résultats scolaires y étaient supérieurs à la moyenne nationale. J’ai développé tout cela depuis des dizaines d’années.

Le cas de la classe unique de St-Cyr le Chatoux constitue bien un « cas d’école ».

En cinq ans, son enseignant, Philippe Ruelen, y a développé des pratiques dont tout le monde, y compris l’administration, reconnaît l’originalité, le sérieux et l’efficience (les enfants suivent ensuite très bien au collège). Tout le monde ? Pas tout à fait. Une minorité de parents du village y est allergique, peu importe que leurs enfants y soient bien. On les retrouve partout ces parents, à l’inverse on en retrouve aussi partout de plus en plus qui aspirent que leurs enfants soient dans des écoles semblables à celle de St-Cyr (voir l’appel). Mais dans un petit village, deux ou trois familles sur sept ou huit suffisent à fragiliser l’école (autre exemple l’affaire N).

St-Cyr cumule donc deux caractéristiques : une conception de l’école complètement innovante (y compris dans l’implication des parents dans le projet éducatif) et la polémique que crée cette autre approche parmi les familles d’un petit village où d’autres dissensions n’ayant rien à voir avec l’école se cristallisent sur elle. Ce n’est pas nouveau non plus, la plupart des instits ruraux d’autrefois sortant un peu des chemins battus ont eu à dénouer ces situations qui ont peu à voir avec la réussite d’une pédagogie.

Il est évident qu’une telle situation arrange bien l’administration qui a à mettre en œuvre la politique ministérielle.

- Or, que ferait une entreprise si dans un de ses ateliers ses ouvriers avaient inventé des pratiques sortant des normes mais obtenant des résultats surprenants ? Elle le conserverait, bien évidemment, ne serait-ce que pour l’observer avant éventuellement d’en tirer des conséquences pour les autres ateliers. Et bien pas l’Education nationale qui est la plus grosses entreprise française ! Pas l’Education nationale dont tout le monde reconnaît qu’elle est une entreprise (un « machin » comme aurait dit un général célèbre) qui va de mal en pis ! La vieille proposition de placer et de protéger les classes uniques comme un observatoire-laboratoire (qui ne lui aurait rien coûté) n’a jamais eu aucun écho[1]. Aujourd’hui l’Education nationale se pique de favoriser l’innovation dans l’école publique, veut même labelliser certains établissements comme innovants (pas trop quand même !). L’école de St-Cyr en est un de notoriété publique, il lui suffirait de la labelliser ainsi innovante et de la conserver. Trop simple ?

- Or, que ferait un administrateur intelligent s’il devait satisfaire deux aspirations contradictoires des usagers de son service… public, quand il dispose dans un même secteur des lieux correspondant à ces aspirations ? Il les mettrait simplement à disposition des uns et des autres, ce faisant il optimiserait aussi les moyens qu’il doit mettre au service… du public et de ses enfants. Ce serait également très simple à St-Cyr : des familles du village ne veulent pas de cette école (quitte à ce qu’elle disparaisse), mais d’autres familles, à 30 km à la ronde, n’attendent qu’un feu vert pour y amener leurs propres enfants. Les « ramassages scolaires » qu’il faudra bien mettre en place pour concentrer les enfants de St-Cyr dans d’autres écoles pourront tout aussi bien et sans coût supplémentaire fonctionner dans l’autre sens et alimenter une école correspondant à ce que demande un nombre grandissant et qui n’a même plus à faire ses preuves[2].

J’ai pris le cas de l’école de St-Cyr le Chatoux parce que je la connais bien[3], mais il y en a d’autres qui se trouvent dans des cas similaires. « Ecole rurale, école nouvelle », c’est ainsi que nous avions engagé la lutte à partir de 1989. A l’époque les médias, avaient largement fait découvrir à l’opinion publique ce qui était déjà un autre paradigme. Parce qu’il s’agit bien de cela. La France disposait d’un  maillage de proximité du territoire unique. C’est dans les petites écoles de ce maillage que sont nées et développées au plus loin des pédagogies comme la pédagogie Freinet reconnue dans le monde entier. Et c’est ce que l’État détruit sans état d’âme au nom… au nom de quoi au juste ?

Peut-être que le simple bon sens, le simple pragmatisme, feront-ils  remettre les yeux de ceux qui disposent de pouvoirs en face de leurs trous, à moins que ce ne soit justement tout ce que ces écoles portent de transformations qui leur fasse peur. Je penche malheureusement pour cette dernière raison.

Le site de la défense de l’école de St-Cyr : http://marelle.org/sauvons-saint-cyr-le-chatoux/

Quelques autres textes

Conférence donnée à Porto en 1993

Article dans la revue québécoise « Grandir en multi-âge », 2010

La classe unique espace d’innovation (revue internationale d’éducation de Sèvres, 1996)

Le multi-âge, avant tout une autre approche de l’acte éducatif, conférence donnée à Gand, 1997)

Problème d’hétérogénéité  ou problème de conception du système éducatif ? (In « Le Nouvel éducateur », 2004

Il faut un village pour éduquer des enfants, il faut des enfants pour éduquer un village (conférence dans le cadre du programme européen APEMAC)  

Quand l’archaïsme devient post-modernité (Université de Poitiers, l’innovation en rural profond)

Extrait de « L’école de la simplexité »

multi-age schools, multigrade schools - scuole multi-età, scuole multi-livello - escuelas multi-edad, escuelas multi-nivel - escolas multi-idade, escolas de vários níveis. - rural school - scuola rurale. - escuela rural. - escola rural.

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[1] Sauf peut-être en 1993 où, après le colloque de Crozon « école rurale, école nouvelle » qui avait fait quelque bruit (500 participants, des personnalités comme Hubert Montagner, Eric Debarbieux, Philippe Meirieu, Pier Jackès Hélias, Michel Authier…), le ministre de l’époque avait décrété un moratoire sur leur suppression, moratoire annulé deux ans plus tard par un autre ministre… Ségolène Royal.

[2] Il est étonnant que tous les syndicats unanimes aient souligné le caractère innovant de l’école de St-Cyr pour demander son maintien.

[3] St-Cyr le Chatoux est une des écoles publiques qui a été le plus loin « vers une école du 3ème type »