alternative3« Je constate que la plupart de ces amis qui se tournent vers la création de ces écoles alternatives sont dans des quartiers et des écoles publiques où ce sont les derniers à assurer un minimum de mixité sociale. Je constate que ces "écoles différentes" où nous aimerions mettre nos gamins sont effectivement payantes et que donc les gamins des classes populaires n'y auront pas accès (et, en passant, pas plus que la plupart des enfants en milieu rural qui servent actuellement de variable d'ajustement à l'EN).

Et que donc ces écoles - formidables pédagogiquement et où j'adorerai aller bosser un jour - emmènent avec elles les dernières familles qui "faisaient société" et construisent un nouvel "entre soi" social. » Emmanuel Veneau dans un commentaire de la page Facebook de Cyriaque Bessard..

Cette remarque d’Emmanuel est imparable tant elle reflète une réalité. Effectivement, l’école publique se vide de ses forces vives, elle se viderait encore plus si les écoles alternatives étaient accessibles au plus grand nombre. Ces forces vives ne sont pas les « bobos » comme se plaisent à le dire ceux qui préfèrent s’aveugler, et même s’il y en a (mais c’est quoi un « bobo » ?), qu’importe. Elles sont forces vives parce qu’elles ont pu à un moment s’interroger sur ce que vivent leurs enfants, pu tenter d’en discuter avec les enseignants, d’autres parents. C’est bien l’impuissance face à la force d’inertie et de conservatisme d’une institution qui les conduit, quand elles le peuvent, à quitter l’école publique avec les conséquences et les sacrifices que cela impose.

Ces forces vives ne sont pas circonscrites à une classe sociale, intellectuelle ou culturelle. Lorsque l’on donne les moyens (du temps, des lieux, de la considération) à ce qu’on qualifie péjorativement de peuple (comme si chacun d’entre nous ne faisait pas partie du peuple !) on s’aperçoit alors que le pouvoir de réflexion et de contestation n’est pas réservé à une classe sociale. Sur le terrain en dehors de l’école, la pédagogie sociale dans les quartiers, les universités populaires de parents (UPP)[1], certains petits villages démontrent bien que ce dit peuple a la même intelligence pour réfléchir et contester le sort qui est fait à ses enfants. L’Institution et les pouvoirs publics se gardent bien de laisser émerger cette réflexion en lui en donnant les moyens : même dans les conseils d’école, de classe, on ne peut parler de pédagogie donc de ce qui est fait des enfants, quant à l’information qui pourrait être communiquée sur tous les autres possibles existant, elle n’est surtout pas divulguée. Les forces vives sont soigneusement étouffées, comme le sont leurs enfants. Il est vrai, comme le dit Emmanuel, que lorsque ceux qui pouvaient s’exprimer, agir un peu, s’en vont (donc la classe sociale qui peut se permettre de s’en aller), l’inertie devient encore plus pesante.

Il y a aussi les forces vives que sont les enseignants qui réfléchissent et tentent eux aussi de modifier les conditions dans lesquelles ils font vivre les enfants. On sait depuis Freinet le combat permanent qu’ils doivent mener, les contraintes dans lesquelles ils se trouvent, les opinions des collègues, des parents auxquels ils doivent faire face, leurs frustrations quand ils ne peuvent aller très loin dans les pédagogies où ils se sont engagés… C’est moins l’urgence (dans laquelle se trouve les parents qui vont vers l’alternatif) qui leur fait quitter l’école publique mais la lassitude de se heurter sans cesse à des murs. Bon nombre de mes amis sont dans ce cas et il est encore vrai que c’est dommage. C’est dommage pour les enfants de l’école publique qui eux sont condamnés à y rester ; c’est dommage pour l’école publique parce que si on parle encore de pédagogie Freinet, si des enseignants et des parents en entendent encore parler, c’est bien parce que depuis cent ans des instits y sont restés, y font envers et contre tous[2]. Mais c’est du militantisme avec tout ce qu’il prend d’énergie et de vie de ceux qui s’y consacrent. Qu’ils aient envie d’enfin pouvoir s’épanouir professionnellement avec des enfants et des familles épanouies, c’est plus que légitime. Mais il est vrai, comme le dit encore Emmanuel, que se crée à côté un entre-soi involontairement social et que l’école se vide aussi de ceux qui peuvent la faire bouger.

Pourtant, heureusement pour le peuple qu’existent et se développent ces écoles alternatives. Jusqu’à récemment un autre possible était repoussé dans l’utopie, restait dans le confidentiel ou le clandestin quand il existait. Un concret n’était pas visible ou quand il le devenait comme cela l’a été un peu au moment où la lutte contre l’éradication des classes uniques en a mis quelques-unes en lumière[3], on le repoussait par des « Oui mais c’est à la campagne ! Oui mais ce n’est pas pour tous les enfants ! Oui mais c’est parce que ces parents n’ont pas à se soucier pour l’avenir de leurs enfants ! Oui mais on n’est pas formé… Oui mais… ! ». Aujourd’hui et enfin les écoles alternatives rendent visible le concret d’un autre possible. On en parle de plus en plus dans de nombreux médias, parfois avec une certaine prudence, parfois avec enthousiasme. L’alternative est de plus en plus perçue, non seulement comme une alternative à « l’échec », mais comme une alternative à la violence, à la compétition, une alternative sociétale quand les impasses dans lesquelles se trouve notre société s’accentuent inexorablement. De surcroît, ces écoles alternatives débroussaillent ce qu’on peut appeler un autre paradigme, débroussaillage impossible à faire dans l’Education nationale. En somme elles prennent des risques, s’affrontent à d’autres difficultés, à d’autres problématiques… pour les autres.

Plus il y en aura, plus elles seront visibles, plus on se rendra compte qu’elles ne concernent pas un type d’enfants (enfants en difficulté, enfants surdoués…) ou de familles (riches évidemment), plus le « peuple » (pauvres ou riches) saura qu’il pourrait, qu’il devrait en faire bénéficier ses enfants, en aura envie pour ses enfants et plus nous avancerons pour que l’alternative ne soit plus une alternative. Lorsqu’on lui disait, au peuple, que Bill Gate et d’autres « grands » avaient été et mettaient leurs enfants dans des écoles Montessori (c’est vrai qu’on ne lui disait pas tellement !), c’était pour lui un autre monde qui ne le concernait pas. Mais lorsque c’est son voisin ou sa voisine, quelqu’un comme lui, qui cherchent ou ont réussi à mettre leurs enfants dans une de ces écoles et qu’il en constate les bienfaits, lorsqu’il voit à la télé, dans un documentaire que ce sont des gens comme lui, des enfants comme les siens, alors il pourra demander, réclamer, cet autre possible.

J’ajoute enfin que ces écoles alternatives montrent que le underground, créer à côté et collectivement d’autres formes de vie et d’organisation sociale, s’approprier son présent et son devenir, c’est bien la caractéristique et la capacité d’une espèce sociale qui cesse d’être seulement grégaire.

Que le peuple se dise à un moment ou à un autre « mais pourquoi nos enfants n’y auraient-ils pas droit eux aussi ? »

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[1] Ces universités parentales ont été instiguées par l’ACEPP (association des collectifs enfants, parents, professionnels qui fédère les lieux d’accueil parentaux) dans les quartiers dits défavorisés. Il en existe une vingtaine en France ainsi qu’en Belgique et en Allemagne.

[2] Si le mouvement Freinet a toujours revendiqué d’agir dans l’école publique, il faut quand même noter que Freinet, lui, a bien créé son école privée ! Le militantisme pédagogique dans l’école publique a aussi et paradoxalement l’effet de cautionner un système global sans le remettre radicalement en cause. La pédagogie Freinet et un peu moins pour la pédagogie Montessori qui elle s’est d’abord développée dans des écoles privées se vident peu à peu du caractère révolutionnaire porté par leurs initiateurs et s’enferment dans des cadres qu’elles ne peuvent plus dépasser. C’est ce que disent aussi beaucoup d’enseignants venant de ces deux pédagogies pour aller vers des écoles du 3ème type.

[3] Lorsque Marcel Trillat a réalisé son reportage pour « envoyé spécial » dans ma classe, j’ai reçu quotidiennement et pendant longtemps des coups de téléphone venant de toute la France me demandant « où peut-on trouver des écoles comme la vôtre ? » J’étais bien embarrassé parce qu’il m’était impossible d’affirmer qu’au moment où ces familles iraient s’installer dans tel ou tel village, l’instituteur qui y avait développé une école semblable à la mienne y serait toujours. Les différences dans l’école publique ne tiennent qu’aux enseignants qui s’y consacrent mais pas du tout à l’Institution (voir par exemple et dernièrement le cas de l’école de St-Cyr le Chatoux)