petites strucures et société

La résistance à l’éradication des petites écoles dans l’indifférence générale n’est qu’un exemple d’un enjeu qu’on ne veut pas voir.

La réduction de la taille de toutes les structures territoriales, étatiques, agricoles, économiques, industrielles, énergétiques, sociales… devrait être la première transformation à opérer, à mettre en avant dans les propositions politiques qui prétendent transformer ou même simplement améliorer notre société.

A propos des écoles je n’ai pas cessé d’expliquer, de marteler depuis près de cinquante ans, pourquoi la taille des structures scolaires était une des conditions premières pour que les constructions cognitives et sociales des enfants s’effectuent au mieux. Les faits continuent de me donner raison, même s’ils continuent d’être niés par tous ceux qui ont le pouvoir d’éradiquer et de concentrer. (voir ce chapitre de « L’école de la simplexité »)

Mais ce qui est prouvé et démontré en ce qui concerne les enfants l’est aussi dans tous les domaines sociétaux. Les civilisations occidentales n’ont cessé de concentrer, concentrer les humains, concentrer l’habitat, concentrer les activités, regrouper les territoires, concentrer les pouvoirs,… jusqu’à ce que tout devienne méga : mégapoles, mégafermes, mégaÉtats, mégacentrales, mégabanques,… Toute l’humanité doit se plier aujourd’hui à ce que commandent des mégasystèmes sur lesquels plus personne n’a aucune prise, y compris ceux qui croient avoir un pouvoir ou à qui on a donné un pouvoir. Cela ressemble à une marche inexorable inhérente à notre espèce[1] vers l’autodestruction. Cette autodestruction n’est pas une vue de l’esprit, elle a bien été constatée par des chercheurs, des historiens, des ethno-paléontologues… Depuis des millénaires, il a existé des civilisations toutes aussi sophistiquées que la nôtre qui se sont toutes écroulées lorsqu’elles devenaient des macrostructures[2] et le climat n’y était apparemment pas pour grand chose. Mais elles ne s’étaient établies que sur des portions de la planète, la nôtre se gargarise de mondialisation.

On se rend bien compte que tout ce que proposent les politiques, qui ne sont que ceux qui ont le pouvoir et les moyens de la parole, n’est pas crédible parce que les systèmes qu’ils veulent améliorer ne sont pas compatibles avec leurs propositions (exemple des grecs) ou ne sont plus interchangeables (capitalisme, bolchevisme[3], mêmes effets).

Lorsque l’agriculture biologique commence à être entrevue comme la solution de plus en plus évidente pour l’environnement et la faim dans le monde, on ne pense qu’aux pratiques et techniques agricoles, or elle est impossible dans la monoculture sur des surfaces démesurées dont en plus la vie microbienne des sols épuisés a été détruite. Elle demande que ses productions soient dans la proximité de ceux qui en ont besoin. Elle demande d’autres relations producteurs consommateurs… Les équilibres, les écosystèmes environnementaux et sociaux ne se réalisent que dans la diversité et la complémentarité de petites structures sur un même territoire. On connaît tous la fragilité des monocultures, à la merci des moindres accrocs météorologiques, de la moindre bactérie ou insecte, dévorant de plus en plus d’énergie pour palier à leur fragilité et dont la qualité est inversement proportionnelle à sa productivité.

Je peux prendre l’autre exemple de la production énergétique. L’utilisation du nucléaire est certainement une erreur en raison du danger qu’il représente, mais le plus grave c’est la dimension des centrales qui le produisent où le moindre accroc met la planète en danger. Même lorsque la source énergétique est renouvelable et sans danger c’est presque toujours dans des structures géantes qu’elle est envisagée et distribuée par une infrastructure tout aussi géante (réseaux haute tension). Un ingénieur EDF m’expliquait qu’il suffirait de provoquer un court circuit n’importe où sur une ligne haute tension pour mettre tout un pays dans l’obscurité. Or, avec nos progrès technologiques, nous pourrions tout aussi bien permettre (et sans plus de coût d’investissement collectif) à chaque petite communauté territoriale, voire à chaque foyer, de produire l’énergie dont elles ont besoin (micro-éoliennes, micro-turbines, panneaux solaires… voire fusion froide). Non seulement cette voie n’est pas suivie mais Etats et multinationales mettent obstacles aux initiatives. On peut prendre tous les domaines de notre société, ils sont tous de plus en plus fragilisés par l’extension de toutes les structures dont elle a besoin.

On parle beaucoup de démocratie participative, de coopération, d’implication des citoyens. Faut-il encore que les acteurs d’une vie commune puissent se percevoir, percevoir leurs communautés dans lesquelles ils vivent et vont pouvoir agir avec d’autres. Quelle prise peuvent-ils avoir sur leur territoire de vie ou de travail lorsqu’ils sont dans l’entassement démentiel des habitats horizontaux ou verticaux, dans les découpages politiques qui ne cessent de s’agrandir et dans lesquels il n’est plus possible à personne de s’y identifier ou de construire une identité commune.

Au cours de notre histoire n’y aurait-il pas une corrélation entre l’extension des xénophobies et des racismes et les conflits ravageurs qu’ils provoquent avec la destruction des petits espaces territoriaux politiques et culturels dans lesquels des populations avaient construit un social-historique avec leurs propres fonctionnements ? Il n’y avait pas de génocides massifs en Afrique avant que les colonisateurs civilisateurs ne la découpent à leur guise en Etats qu’ils prétendent plus démocratiques. Dans les Balkans ou dans de petits pays comme le Liban, des populations très diversifiées vivaient en bonne entente. Il n’y a pas de construction d’Etats, d’empires qui n’ait pas été imposée aux populations et qui n’ait pas détruit toutes les petites structures sociales qu’elles avaient créées. Toutes les réformes territoriales actuelles poursuivent cette destruction comme par exemple les fusions de petites communes, la suppression des départements, la fusion de régions, les grandes métropoles… Dans ces macrostructures politiques et économiques, les citoyens ne sont plus que des objets, et même plus des sujets, que l’on peut déplacer à grande échelle ou à petite échelle (mobilité des « travailleurs » d’une multinationale à une autre), qui n’ont plus aucune prise sur leurs devenirs individuels et collectifs. Les démocraties ne sont que des trompe-l’œil, les exemples se multiplient et il n’y a pas que l’Europe avec la Grèce.

La démocratie athénienne qui reste un modèle ne concernait qu’une cité et même seulement ¼ de ses citoyens. Dès l’instant où une structure territoriale, économique, sociale ou politique dépasse la taille où chacun peut reconnaître les autres et se faire reconnaître d’eux, il n’y a plus la co-reconnaissance et les interrelations possibles pouvant permettre propositions, discussions et prises de décisions communes. Les pouvoirs sont alors nécessairement pris par une minorité ou délégués à une minorité, on appelle cela une démocratie élective ou représentée. Mais celle-ci ne peut avoir une valeur que si les élus ou désignés sont mandatés pour porter un projet conçu par les citoyens eux-mêmes, c'est-à-dire dans les seules petites structures où ils sont à même de pouvoir déterminer leurs besoins, de pouvoir en discuter… structures que les mêmes détenteurs de pouvoirs font disparaître. Les députés, représentants du peuple, ne représentent plus personne en dehors d’eux-mêmes, ne représentent même plus des tranches sociales. Ceci conduit également à une uniformité de plus en plus absolue… alors qu’on commence seulement de se rendre compte de l’importance de la diversité.

Lorsque l’on parle de décentralisation, celle-ci ne résulte qu’à enlever le peu de pouvoirs dont disposaient encore les dernières petites structures territoriales pour ne donner aux structures les effaçant que celui de s’adapter aux macro-systèmes qui ne sont même plus nationaux, accentuant ainsi l’hégémonie impérialiste de ces derniers (exemple des régions, de l’Europe, de la mondialisation).

Il y a bien eu de courtes périodes de notre histoire où des renversements ont été sciemment entrepris : exemple de la Commune de Paris avec ses quartiers avant sa destruction par l’État de Thiers, des premiers soviets avant l’emprise bolchevique, de la République espagnole avec ses fermes-villages collectives et autogestionnaires avant sa destruction par les franquistes avec l’aide des communistes… Pourtant, aujourd’hui de nombreuses initiatives ont lieu dans de petites structures de proximité où les acteurs de la vie locale reprennent leur vie en main, dans tous les domaines, y compris dans la création de monnaies locales ; il suffit d’écouter quotidiennement la remarquable émission « carnets de campagne » de Philippe Bertrand sur France-inter. Ces initiatives, si elles démontrent les capacités sociales créatrices de notre espèce en même temps que les conditions incontournables de leur exercice (petites structures !), elles ne sont évidemment pas mise en avant ni aidées par l’État pas plus qu’il ne le fait pour les petites écoles multi-âge.

L’autonomie sociale ne peut être réalisée que dans de petites structures à la dimension de ceux qui y vivent et les font vivre, mais autonomie ne signifie pas autarcie. Toutes peuvent enfin s’intégrer dans des écosystèmes dont on sait aujourd’hui qu’ils sont les seuls à même de permettre les équilibres et la pérennité des éléments qui les constituent. A la notion de dépendance se substitue celle d’interdépendance. Au lieu d’être incluses dans des grands ensembles qui les étouffent et les nient elles peuvent constituer entre elles d’autres formes de structures que l’on connaît bien aujourd’hui, les réseaux. C’est dans ces nouvelles structures que s’effectuent les complémentarités, les mutualisations, les synergies qui respectent les caractéristiques de chacun tout en mettant leurs moyens au service des autres tout en profitant des moyens des autres[4]. C’est peut-être ce qu’auraient pu être les communautés de communes remplacées rapidement aujourd’hui par les regroupements de communes.

Une société ne devrait être qu’un puzzle de microsociétés interconnectées. Ce qui changerait ce sont évidemment les formes de gouvernances et l’impossibilité de prises de pouvoirs par quelques-uns. Les pouvoirs sur des populations ne sont possibles que lorsque celles-ci sont mises dans l’impossibilité de se constituer en groupes pouvant s’autogérer, devant autogérer leurs espaces de vie, créer leurs propres modèles de fonctionnement. Tous les totalitarismes s’établissent sur des espaces territoriaux soit déjà déstructurés, soit qu’ils s’évertuent à déstructurer puis à homogénéiser et à étendre de telle façon que leurs occupants n’aient plus aucune prise collective sur leurs espaces, leur présent et leur devenir. De vastes troupeaux qui ne peuvent plus que se faire croire qu’ils peuvent encore choisir des chefs pour les guider, jusqu’au point où le pouvoir n’appartient même plus à des personnes mais aux macro-systèmes que ces personnes ont peu à peu mis en place pour satisfaire leurs propres intérêts et qui s’appellent finances, économie de marché, PIB, monnaie unique,… États… capitalisme, libéralisme…

Howard Bloom dans sa « théorie de Lucifer » explique que dans la ligne de l’évolutionnisme les super-organismes, transcendant l’identité des individus, tendent naturellement et par instinct de survie à l’expansion, Il y analyse comment la violence serait intrinsèquement liée à la nature de la société humaine puisque ces super-organismes doivent immanquablement entrer en compétition sur le mode darwinien, et, in fine, s’autodétruire[5]. Mais plutôt que de le lier à la nature humaine d’une espèce qui semble pouvoir être fondamentalement sociale, je le lierais à ce que des pans de cette espèce (sociétés) ont créé puisque, dans la nature, ce ne sont pas les super-organismes qui existent mais les écosystèmes. L’instinct de survie des super-organismes n’est pas celui des individus.

Penser réorienter notre société vers un mieux-être et surtout assurer sa survie, sans d’abord envisager un retour en son fractionnement en petites structures autonomes mais interdépendantes, est voué à l’échec, toutes les tentatives de révolution le démontrent. La résistance à l’éradication des petites écoles dans l’indifférence générale n’est qu’un exemple d’un enjeu qu’on ne veut pas voir.

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[1] J’ai très souvent repris l’exemple des abeilles qui, elles aussi espèce sociale, ont limité depuis des millions d’années la taille de leurs colonies à la dimension acceptable pour faire perdurer les collectifs constitués. Et l’espèce des abeilles a traversé bien des bouleversement climatiques !

[3] Vous remarquerez que je ne dis pas volontairement communisme parce que ce que prônaient les Fourrier, Proudhon, Marx et autres n’a jamais existé.

[4] La mondialisation, qui n’a pu apparaître qu’au fur et à mesure de l’augmentation de la puissance des moyens de communication, peut très bien s’envisager comme un immense réseau de structures territoriales, sociales, économiques, politiques restant à taille humaine et autonomes, au lieu d’être une machinerie démentielle asservissant tout le monde et plus maîtrisable.

[5] Howard BLOOM, « Le principe de Lucifer » éd. Le jardin des livres.