alternative1

Sommes-nous coupés du monde réel ? Comment peut-on justifier sans culpabilité l’énergie consacrée à développer une autre école dans un autre paradigme quand celle-ci par la force des choses ne concerne qu’un microcosme ? Quand beaucoup de collègues de l’école publique sont confrontés tous les jours à la misère enfantine (lire le billet de Marie-Cécile Plà dans Q2C), quand eux restent dans cette école publique pour ne pas abandonner des enfants dont ils sont les seules bouées ? Quand les amis de la pédagogie sociale sont, eux, là (mais en dehors de l’école) où tout semble impossible et désespéré pour transformer cette réalité ?

Je comprends que « l’alternative » soit considérée par beaucoup comme la fuite de privilégiés créant leur propre monde, au moins pour leurs enfants, quittant un navire qui ressemble de plus en plus à un immense radeau de la Méduse. En soi la fuite est un acte de survie mais seulement pour ceux qui peuvent fuir vers un ailleurs qu’ils peuvent construire.

Je comprends (et j’admire) ceux qui restent dans le navire et s’emploient à essayer d’en palier les méfaits[1]. Je sais, pour y avoir un peu participé, tous les efforts qu’ils font depuis des décennies pour transformer ce navire, sans y parvenir. Je sais que beaucoup aspirent pour eux et les enfants à un autre monde.

Mais où peut s’élaborer concrètement et non pas seulement intellectuellement cet autre monde dont on puisse en faire surgir les principes, en étudier la cohérence, en constater les effets,  en pointer les difficultés et comment les résoudre ? Où peut-il exister pour démontrer son possible, faire cesser son rejet dans l’utopie ?

Que ce soit dans la littérature comme l’abbaye de Thélème de Rabelais, ou dans les phalanstères de Fourrier, le familistère de Godin (celui des poêles !), les Icaries d’Etienne Cabet, la communauté de L’Arche de Lanza Del Vasto, le CIDOC d’Ivan Illich, la Ruche de Sébastien Faure…. toutes les expériences sociales qui avaient la perspective de changer le monde ont toutes concerné une minorité, se sont situées hors des institutions. La plupart n’ont pu durer mais il est quand même étonnant que les mouvements progressistes (politiques et autres) se gardent bien de se pencher sur ces expériences pour en tirer au moins quelques enseignements.

Il est évident que les États (en particulier l’État français) ne peuvent tolérer des initiatives qui mettent à mal leurs structures, leurs finalités, leurs idéologies, leurs pouvoirs. Quand ils ne les interdisent pas ils font tout pour les restreindre. Si on s’en tient à l’école, il suffit de remarquer que les écoles privées catholiques sont, elles, subventionnées (sous contrat) sans état d’âme tant qu’elles sont semblables dans leur fonctionnement à l’école publique (respect des programmes, évaluations…).Tout ce qui sort de la normalité instituée et se situe dans le simple humanisme doit donc se réaliser hors de l’Institution et trouver les moyens de survivre.

Est-ce à dire que toutes ces écoles alternatives très laïques sont coupées de la réalité, ne sont que des refuges pour un entre soi  de privilégiés ?

La première réalité à laquelle elles sont confrontées est celle de leur création puisqu’il va falloir obtenir les multiples autorisations légales dans un méandre de lois, de décrets, de couloirs et de formulaires. La réalité de l’État. La même réalité à laquelle sont confrontés beaucoup de nos concitoyens quand ils veulent mettre en œuvre une initiative, faire valoir leurs droits… et qui se solde souvent par un abandon devant l’impuissance. Une réalité dont tout le monde se plaint mais qui ne change jamais.

Une autre réalité est celle de leur composition. On se plaît à considérer qu’elles ne sont que des îlots de « bourgeois », des écoles d’une classe sociale, des écoles qui refusent la mixité sociale. Ah ! Bien sûr que les familles qui font le choix de l’alternatif sont peut-être quelque peu « éclairées », mais n’y aurait-il pas des gens « éclairés » dans les classes dites populaires (c’est vrai qu’on se garde bien de les éclairer autrement que par les discours officiels) ? Et bien si ! Un grand nombre de familles de ces écoles « se saignent » pour pouvoir y envoyer leurs enfants comme d’autres « se saignent » pour les cours particuliers qui prolifèrent, payer les fournitures et tous les à côtés qui font que l’école publique n’est plus gratuite depuis longtemps. Quant aux « Bourgeois » (les riches bien sûr), pas plus éclairés que les autres, ils n’ont pas besoin de l’alternatif et fuiraient plutôt sa subversivité. Bien sûr qu’il n’y a pas d’enfants de familles sans ou avec peu de ressources puisqu’il ne peut être autrement qu’elles participent au financement[2] (beaucoup de ces écoles essaient de moduler la part des familles suivant leurs ressources). Mais ce n’est pas parce qu’elles ne le désireraient pas, c’est parce qu’elles ne peuvent pas. Dans les 22 000 signatures et commentaires de l’appel à l’insertion des écoles différentes dans l’école publique il revient sans cesse « Je n’ai pas les moyens d’y envoyer mon enfant ». Les aspirations et les demandes traversent toutes les couches sociales, c’est bien la réalité d’un phénomène qui s’accroît de plus en plus. Au lieu d’être hors de la réalité les écoles alternatives répondent bien à une réalité qui échappe encore à beaucoup.

Et puis c’est bien la réalité de l’école publique qui conduit la majorité des familles de l’alternatif à la quitter. Rarissimes sont celles qui font le choix de l’alternatif en raison de « mauvais résultats ». C’est bien la déshumanisation de l’école, la « machinerie » dans laquelle doivent vivre les enfants transformés en élèves, la compétition et la sélection qui s’y instaurent de fait, l’empêchement de toute initiative, l’impuissance qu’il y a à se faire entendre voire écouter, qui conduisent à essayer d’en sortir les enfants comme un acte d’assistance à personnes en danger. Cette réalité de l’école publique qui impose une uniformité (pas encore un uniforme !) à tous les enfants n’arrive pas à être atténuée par les pédagogies actives dont les praticiens eux-mêmes sont dans la réalité des contraintes et des freins mis en place par l’EN et son administration, devant affronter les opinions défavorables d’une partie des familles et des collègues… et de plus en plus nombreux la quittent eux aussi.

La réalité, c’est que si les écoles alternatives étaient accessibles à tous, l’école publique se viderait en partie.

Quant aux enfants qui seraient eux aussi coupés du réel il y a de quoi rire quand l’école publique s’enferme dans les murs de son temple et ses grilles cadenassées et ne veut avoir affaire qu’à l’abstraction « élèves ». Dans nos écoles, non seulement c’est le réel de ce qu’est un enfant qui est considéré et peut s’exprimer dans ce que chacun différent fait et est, mais c’est dans le réel d’un environnement qu’il se construit, qu’il évolue, auquel il participe. Le réel de ce qu’il vit, de sa vie ailleurs qui rentre avec lui dans l’école, dont profitent les autres. C’est dans le réel de tout ce qui entoure l’école et auquel elle n’est pas fermée, de la société à laquelle il n’échappe pas et dans laquelle il devra vivre, qu’il se construit en adulte et en citoyen. On occulter soigneusement que l’école du 3ème type s’est élaborée dans le réel de villages, dans le réel de parents de toute sorte, et a même influé voire modifié le réel des comportements sociaux des territoires où elle a existé.

Enfin, quand il est dit que des parents et des enseignants fuient des contraintes pour se réfugier dans des « entre soi » confortables et faciles, c’est bien une méconnaissance ou un refus de la réalité : celle de l’immense difficulté d’avoir à  constituer des entités sociales où peuvent s’ajuster des différences de sensibilités, de comportements, d’inventer et ajuster des modalités de fonctionnement qui permettent les consensus, l’élaboration d’un projet éducatif commun, faire une œuvre collective. On ne reproche pas à toutes les expériences concrètes de démocratie participative, d’économie solidaire d’êtres coupées du monde réel tout en constatant les difficultés qu’elles ont de par ce monde réel, des habitus qu’il a institués et des contraintes comme des croyances qu’il impose.

Les écoles alternatives, leurs parents, leurs professionnels, leurs enfants, sont bien, eux, dans un monde réel. C’est peut-être même le monde réel que se refusent d’admettre ceux qui refusent ou ne peuvent voir l’artificialité, réelle elle aussi, de celui où ils vivent et font vivre les enfants.  Au lieu de repousser ces écoles et ceux qui osent les faire dans une marginalité méprisante, ils feraient mieux de leur savoir gré d’explorer et de réaliser ce qu’eux ne peuvent faire dans l’Institution, d’en prendre des leçons puis  de contribuer à leur généralisation.... à moins qu'ils aient justement peur qu'elles fasent envie.



[1] Je rappelle quand même que l’école du 3ème type est bien née dans le navire école publique, certes au fond de cale dans un coin ignoré, que la capitainerie s’est empressé de nettoyer (classes uniques) !

[2] Les professionnels de ces écoles acceptent des salaires qui n’atteignent pas toujours le SMIC, des temps partiels, quand la grande partie de leur temps de présence n’est pas du pur bénévolat.