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Le blog de Bernard Collot
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14 septembre 2016

Et si tous les profs étaient celui du « cercle des poètes disparus » ?

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Le cercle des poètes disparus, c’est le film de Peter Weir, sorti et oscarisé en 1989. Il a fait rêver des lycéens et quelques profs, en a heurté d’autres (bande-annonce). Son prof, John Keating (interprété par Robin Williams) était quelque peu atypique… et a été viré à la fin de son année scolaire.

On a raison de critiquer le système éducatif et tout ce qu’il induit, mais il faut bien constater qu’il y a eu des profs et qu’il y en a peut-être de plus en plus qui se comportent d’une façon atypique, prenant des risques et troublant l’ordre de leurs établissements [1].  Des profs qui par d’autres moyens que ceux de programmes et de leçons se préoccupent surtout de libérer la pensée de leurs élèves, leurs capacités créatrices, et ce pas seulement dans le domaine littéraire ou philosophique.

Mon fils, en 1èreL, pas très « bon élève » l’an passé, pas du tout « travailleur » et plutôt contestataire, en a une de ces profs cette année… et tout a changé, il découvre l’intérêt, voire la passion. Avant il aimait le lycée pour les copains, maintenant il l'aime aussi pour ce qu'il peut y découvrir. Lorsque nous discutons de nos jeunesses scolaires et lycéennes, il est rare que ne ressurgisse pas le nom d’un prof grâce à qui, simplement par son attitude et non pas par son savoir, nous a entraîné là où auparavant nous ne trouvions qu’ennui et corvée, parfois ouvert la voie dans laquelle nous avons pu nous engager. C’est grâce à lui (ou elle bien sûr) que je me suis mis à lire, que je me suis intéressé aux maths, que je me suis intéressé à d’autres choses… Il elle m’a fait aimer les maths, la littérature…

Dans une école du 3ème type, les enfants se construisent leurs langages jusqu’à ce qui correspond approximativement à l’âge de la fin du collège. Mais je conçois qu’il puisse y avoir ensuite un autre espace où des personnes vont les faire entrer plus profondément et librement dans l’exploration de domaines spécifiques, se servir justement des outils qu’ils se seront forgés avant.

À l’origine un lycée était un lieu où s'assemblaient les gens de lettres, un « gymnase » situé au nord-est d'Athènes où enseignait AristoteIl ne faudrait pas grand-chose pour qu’il redevienne cela, il suffirait que son objectif ne soit plus le Bac (voir ce billet et celui-ci ). Nous n’avons pas proscrit le cours quand il correspond à un choix, à un besoin, à une envie, à un plaisir. Il existe dans les écoles alternatives qui accueillent des enfants au-delà de 10 ans, même avant rien n’empêche qu’il soit fait appel à un prof pour tel ou tel domaine quand il y a demande et pour ceux qui le demandent. Rassurez-vous, nous n’éliminons pas les profs !

Dans notre lycée actuel, il n’est pas évident de se heurter à l’ordre et aux habitus scolaires, de transformer aussi les comportements des lycéens formatés par une douzaine d’années d’école et de collège, d'empêcher collègues ou parents de penser que le programme n’est pas suivi, que le Bac ne s’obtiendra pas ainsi… voire de se faire taxer de démagogie. Il ne suffit pas d’arriver avec sa bonne volonté, son talent, pour que par un coup de baguette magique une classe et ses élèves se transforment. Lorsqu’il y a un seul John Keating dans un établissement, c’est bien comme dans le film un héros qui s’offre en quelque sorte chemise ouverte aux balles, y compris aux balles de ses élèves déjà de jeunes adultes.

Pourtant on sait aujourd’hui que n’importe quel apprentissage, choisi ou imposé, dépend de la relation élèves/prof autant ou plus que de la pédagogie du second. Mais il ne s’agit pas de la seule relation duelle, il s’agit de celle plus difficile prof/collectif d’élèves. Il ne s’agit plus seulement de « l’art » du pédagogue qui consiste à savoir présenter ce qu’il doit transmettre ce qui demande d’être bon orateur ou un bon conférencier. Il s’agit de faire entrer une bande de lycéens dans différents mondes et de s’emparer de ces mondes, d’avoir envie et d’oser s’y essayer, à ce moment, tout est gagné. J’ai souvent dit qu’à mon niveau l’important était d’aider des enfants à entrer dans les langages écrits, mathématiques… et de s’en emparer librement, de créer avec eux. Les lycéens n’ont probablement pas eu cette liberté ou plutôt les outils langagiers que leur cerveau, lui, s’est quand même bien construits a peut-être inhibés. Disons qu’il va falloir alors les réveiller (les désinhiber) puis les éveiller, leur ouvrir les portes à l’exploration des mondes dont ils s’écartaient.

C’est vrai que tout le monde n’a pas le charisme d’un John Keating ou le talent d’acteur de son interprète. C’est vrai aussi que cela semble plus facile dans le domaine de la littérature ou de la philosophie. Évidemment, si tous les lycéens suivant un cours le faisaient volontairement, il y aurait moins besoin de faire le pitre sur une table pour provoquer leur attention. Il n’empêche qu’il y a souvent la nécessité de les déstabiliser, pas forcément en montant sur une table !

Il n’empêche que même lorsque des profs sont conscients que ce n’est pas en transmettant frontalement et même habilement des connaissances qu’ils provoqueront l’intérêt, l’attention et la compréhension de tous, ils se sentent désarmés, incompétents pour mobiliser tous leurs élèves dans le domaine dont ils ont la charge par d’autres entrées, voire par des entrées incongrues.  Il n’est pas évident aussi pour eux, de s’écarter, même momentanément, de la dictature des programmes à faire ingurgiter. Nous n’en sommes pas encore au moment où l’Éducation nationale relativisera au moins sa notion de programmes. Mais il faudra bien que tout le monde comprenne qu’on ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif sauf à lui donner soif. C’est bien le seul problème de l’école : donner soif et offrir divers abreuvoirs. D’autres l’ont dit depuis longtemps (Montaigne : L’élève n'est pas un vase qu'on remplit, mais un feu qu'on allume ou qu’on n’éteint pas). Mais il faut l’appliquer dans un système dont ce n’est pas le problème.

Si naturellement tout le monde n’a pas le talent, la perception des autres et l’audace d’un John Keating, cela s’apprend, cela peut se compenser par des techniques, par la connaissance du fonctionnement des groupes sociaux, par l’entraînement à l’improvisation dans d’autres situations, par des stages de développement personnel pour se décoincer, par des rencontres, par la co-formation puisqu’on en est encore à attendre une formation. Et puis on n’est pas obligé de tout chambouler, il suffit souvent de se permettre une petite entorse au programme à dispenser, de se servir de ce que font les élèves et qu’ils pensent ne rien à voir avec ce qu’on veut leur enseigner (j’ai suggéré dans je ne sais plus quel billet le rapport qu’on peut faire entre le rap et Racine, Corneille ou Verlaine), de ne plus s’obnubiler et obnubiler les élèves sur leurs résultats… Comme toujours il s’agit d’enclencher des processus.

Ah ! Si tous les profs étaient celui du cercle des poètes disparus quel bordel ce serait dans l’établissement ! Mais c’est maintenant que tout le monde ou presque s’évertue à empêcher le bordel, se plaint du bordel ! On ne sait plus quelles sanctions inventer pour qu’une autorité maintienne tous les élèves dans une passivité qu'on voudrait studieuse. Peut-on penser que c’est ainsi que des enfants deviendront des adultes autonomes et responsables, des adultes ayant développé toutes leurs potentialités, à avoir de multiples voies où s’engager, à vivre ensemble, à s’emparer de leur vie ?

Je pense que nous pourrions avoir de nombreux témoignages de profs qui essaient d’être ou sont des John Keating dans leurs établissements, comment cela se passe, ce que cela provoque… Les commentaires vous sont ouverts !

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[1] Je n’ai pas trouvé de statistique se penchant sur les profs atypiques.

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Commentaires
P
Toute jeune profe j'avais vu le film et c'est vrai que j'avais rêvé. Mais dans mes classes, je n'ai jamais vraiment pu me décoincer. Sans le charisme pas facile de réussir une transformation radicale. Immédiatement j'avais la vision du risque encouru, dans la classe, dans l'établissement.<br /> <br /> Je serais moi aussi preneuse de tout témoignage de collègues.
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