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Pour expliciter mon dernier post sur facebook

Je l’ai sans arrêt répété, mais l’importance de la communication, des échanges entre pairs, entre classes, écoles et enfants ; a été capitale dans ma propre vie comme dans l’élaboration d’une école du 3ème type. J’en ai fait un livre, « La fabuleuse aventure de la communication [1]».

La phrase peut-être la plus importante qu’ait prononcée Freinet : « Nous ne sommes plus seuls ! ». On parle aujourd’hui de « LA pédagogie Freinet » mais on ignore qu’en réalité elle a été élaborée par des centaines d’instituteurs et institutrices pendant plusieurs décennies. Songez d’ailleurs, qu’au début, elle était loin d’être ce qu’elle est advenue ensuite tant que ce qui s’appelle à juste titre le « mouvement Freinet », instigué et dynamisé par Freinet, ne s’est pas arrêté d’avancer. Freinet écrivait ainsi aux alentours de 1930 dans une lettre à un collègue « Pendant qu’une équipe imprime, les autres poursuivent normalement leurs exercices de grammaire [2]» ! On était encore loin de la coopération étendue à toutes les activiés, de la fin des leçons, du libre choix !

Dès le début, cela a été des échanges, des rencontres. Les premiers échanges entre Freinet le provençal et René Daniel le breton. Il semble bien d’ailleurs que ce soit Daniel qui ait le premier interpellé Freinet. Il n’empêche qu’on peut situer le vrai démarrage du mouvement Freinet à cet échange où Daniel, dont les enfants faisaient un journal avec de la pâte à dupliquer, était intéressé par l’imprimerie que Freinet utilisait pour faire des comptes-rendus de leurs classes promenades le vrai livre de sciences de ses élèves !

Tous ces instits qui rejoignaient ce qui s’appelait au début « L’imprimerie à l’école » s’écrivaient, allaient se voir. Tout de suite Freinet créa des bulletins où nombreux expliquaient leurs essais, les réflexions qu’ils en tiraient, leurs hypothèses, les idées qu’ils mettaient en œuvre. Il y avait un bulletin interne, « Techniques de vie » où foisonnaient les expériences, les tâtonnements expérimentaux d’une multitude d’instits. Les uns et les autres y découvraient ce que d’autres avaient inventé, essayé : l’usage du magnétophone… à fil, des premières caméras pathé-baby, la correspondance naturelle…

Les échanges se faisaient aussi dans des groupes par des multi-lettres ronéotypées ou limographiées et même des « cahiers de roulement » : lorsque des instits voulaient travailler sur un thème, l’un achetait un cahier, écrivait sur ce thème en laissant une large marge, l’envoyait au suivant qui annotait dans la marge et écrivait à son tour, l’envoyait au suivant… Il est vrai que cela prenait du temps et que souvent le cahier se perdait en route ou avait du mal à faire un second tour !

Et puis les rencontres : sur le plan national les congrès de l’ICEM c’était une semaine où des centaines d’enseignants (il y en a eu des congrès avec plus de 1 500 personnes !) venaient d’abord passer une semaine ensemble, et il y avait toutes les rencontres des groupes départementaux, régionaux (le stage du Sud-Ouest faisait même venir des étrangers). D’ailleurs, dans les stages il n’y avait pas de « formateurs » patentés mais ceux qui narraient ce qu’ils faisaient et tout le monde s’essayant à la coopération, l’écriture, la fabrication d’instruments de musique, le montage de bandes magnétiques, la recherche mathématique…

Un jeudi par mois nous nous retrouvions à une quinzaine ou une vingtaine dans la classe d’un copain ou d’une copine qui faisait revenir ses élèves, faisait classe le matin devant nous, et l’après-midi nous en discutions. Et c’était chacun notre tour !

Lorsqu’en 1983 nous avons été quelques-uns à nous emparer des ordinateurs puis du minitel et pendant que Xavier Niel détournait ce dernier pour les messageries roses nous créions les premières listes de diffusion (y compris pour les classes) et ce sont des milliers de messages, écrits souvent nocturnement, qui n’ont pas arrêtés d’être diffusés, s’entrecroisaient, rebondissaient[3]. Ce qu’on ne sait plus, c’est qu’à l’époque cela coûtait cher en communications, sans compter que souvent l’ordinateur qui émulait le minitel, c’était l’instit qui l’avait acheté !

Pas de leçons données, pas de dogmes, de modes d’emplois à suivre dans tous ces échanges, pas de différences entre le débutant et le chevronné, entre les instits des « petites » classes et ceux des plus grands, tout y passait, ce qui marchait, ce qui ne marchait pas… S’il y avait des semblant de conseils, ils étaient tous précédés par « peut-être… » ou « moi, j’ai essayé… » Les principales confrontations ce sont celles avec les faits, pas avec les autres.

C’est bien dans une étonnante intelligence collective que se sont élaborées la pédagogie Freinet, puis l’école du 3ème type, avec une multitude de personnages aussi importants que Freinet lui-même. Maurice Berteloot, un de ses compagnons, expliquait que le mouvement Freinet était une pyramide renversée, Freinet étant en bas amassant, synthétisant et renvoyant vers tous et vers l’extérieur ce que produisait la pyramide.

Mais, le propre d’une intelligence collective, c’est qu’elle ne doit pas s’interrompre. Normalement, avec les moyens dont on dispose aujourd’hui, elle devrait amener loin un grand nombre.

On fête le cinquantenaire du décès de Freinet. On pourrait en même temps fêter un siècle de communications !



[1] Je n’ai pas trouvé ni trop cherché d’éditeur, mais il est disponible ici : http://www.thebookedition.com/fr/aventure-fabuleuse-de-la-communication-p-81188.html

 

[2] In, « Célestin Freinet, un éducateur pour notre temps» Michal Barré, PEMF

[3] J’en ai donné un aperçu en extrayant quelques-uns de ces messages parmi plusieurs dizaines de milliers reçus ou envoyés dans un autre livre « Conversation décousues », toujours déposé chez TheBookEdition.com : http://www.thebookedition.com/fr/conversations-decousues-p-81411.html