rap

Jusqu’à très récemment, le rap (comme le rock et autres musiques modernes) était pour moi un truc de sauvages. D’ailleurs mes oreilles n’arrivaient pas à distinguer ce qui s’y disait. Dans le flot déversé sur certaines radios je ne pouvais même pas distinguer une mélodie, des voix et des intonations différentes, tout me semblait pareil. Dans le jazz, si je regrettais de ne pouvoir comprendre ce que des chanteurs exprimaient en anglais, au moins il y avait la musique, l’exceptionnalité des voix, l’harmonie créée par un groupe… Je comprenais juste que le rock ou le rap permettaient à surtout des jeunes de se retrouver ensemble, de communier en quelque sorte ensemble (d’avoir quelque chose de commun) en s’agitant sur le même rythme qui les fusionnait, d’avoir enfin le sentiment d’appartenir à un groupe avec un langage commun dans une société où des catégories sont rejetées ou dénigrées.

Bref, vous avez compris que pour moi le rap était un truc qui permettait à des jeunes de se défouler, rien de plus à en tirer sinon que de le tolérer.

Jusqu’au jour où mon fils, lycéen, me dit : « Tiens, j’ai écrit un rap, tu veux l’écouter ? ». Il n’avait jamais rien écrit de sa vie, l’école, sensée apprendre à écrire, réussit le paradoxe d’empêcher les enfants d’écrire en dehors d’exercices répétitifs sans sens. Comme c’était mon fils, je prêtais cette fois l’oreille et comme celle-ci était encore moins alerte qu’avant, je lui demandais de me le faire lire en même temps. Abasourdi, je découvris une vraie écriture chargée de sens ! Il m’expliqua comment il avait longuement « travaillé » les mots comme le faisaient tous ses copains rapeurs avec qui il échangeait, tous ses copains qui, comme lui, accumulaient les mauvaises notes en français ou en littérature (et aussi ailleurs !). Plus que de la musique, ils font des textes.

A partir de ce jour, non seulement je me mis à suivre toutes ses créations, mais il me fit écouter (ou plutôt il me traduisait) de nombreux autres raps qu’il aimait. Et c’est bien une véritable littérature que je découvrais. Tout comme pour du Baudelaire ou du Verlaine, pour n’importe quelle poésie, il faut pouvoir y entrer, s’y laisser aller, parfois y revenir pour s’en imprégner. Bien sûr elle exprime beaucoup le mal-être, la rage, la contestation d’une société et aussi le spleen de l’adolescence. C’est une littérature qui nous envoie bien un message qu’on se garde bien de décrypter en pensant que c’est juste pour de « l’entre-eux » (ça leur passera, ce qui est bien dommage !). Du coup et bien sûr il y a une certaine monotonie de l’expression et des messages portés, des clichés qui reviennent, ce qui peut devenir lassant. Mais dans la plupart des raps il y a l’étonnante habilité dans la manipulation des mots, même érudits, qui expriment ce que la prose ne pourrait exprimer. Ce qui est impressionnant, c’est le nombre de ces jeunes qui tous possèdent ce talent et dont on ne peut faire autrement que les considérer comme de vrais poètes. Ce qui est étonnant, c’est le « travail » méticuleux qu’ils font sur leurs textes, leur écoute de la critique des autres pour les améliorer. Mais tous les poètes dont on impose la lecture à l’école n’ont-ils pas été considérés comme des cancres et des fainéants dans cette même école ?

Je découvrais comment l’association d’un rythme et du son des mots provoquait l’expression d’une pensée, voire provoquait l’émergence de la pensée[1]. Mais c’est ce qu’ont fait tous les grands poètes dans d’autres rythmes. Racine ou Corneille n’auraient peut-être rien écrit sans les alexandrins, d’ailleurs ils n’ont pas écrit grand-chose en prose. Le blues, le rock, le reggae… sont les alexandrins d’autrefois et quand un Bob Dylan reçoit un prix Nobel de littérature ce n’est que justice enfin rendue à ce qui n’était considéré que comme un art mineur ou pour faire danser et remplir des salles de concerts aux places très chères. On parle souvent (je parle souvent !) de langages écrits, de langage oral, de langage musical et même de langage corporel, différents. C’est l’association de tous qui est devenue quelque chose de puissant. J’ai lu les traductions de quelques créations de Bob Dylan diffusées après son prix Nobel, manifestement c’est en anglais et dans leur musicalité qu’elles doivent avoir leur vraie force, de même qu’aucune traduction de L’enfer de Dante ne peut avoir la puissance des mots lus, prononcés et entendus dans le texte en italien.

Profs, faites vous expliquer le rap par vos élèves, et le reste sera facile pour eux comme pour vous !

Le vieux croulant que je suis aurait envie de dire à tous ces jeunes rapeurs : peut-être ralentissez un peu le rythme pour qu’on puisse avoir le temps de déguster et associer tous les mots, peut-être interprétez les plus, ces mots, pour casser la monotonie de l’intonation et mobiliser l’attention, peut-être mettez-y votre propre mélodie, votre propre accompagnement plutôt que les « instrues » qui se ressemblent toutes, peut-être essayez-vous avec d’autres rythmes, d’autres genres musicaux, peut-être racontez mille autre choses de la vie, de ce qu’elle pourrait être, devrait être… pour être encore mieux écoutés et peut-être entendus par nous tous qui finalement n’essayons pas trop de vous comprendre. Mais c’est un vieux croulant qui n’y connaît rien qui le dit ! En tout cas, écrivez, écrivez, écrivez… dans les langages de notre temps que vous nous apprenez.



[1] En réalité je le découvrais pour le rap, mais les enfants de mon école me l’avaient appris bien avant quand à l’atelier musique ils enregistraient de longs chants improvisés.