reussite

Celle derrière laquelle on court éperdument.

Emprunté à l’italien riuscita (« réussite ») de uscita (« issue, sortie ») du latin exire (« sortir »), de ex- + eo (« aller hors de »), de l’indo-européen h₁ey-.(wiktionary)

Son antonyme est évidemment l’échec. En ancien français eskec, du persan شاه مات, shâh mât (« le roi est mort ») qui a donné échec et mat. L’ajout du c final a été influencé par l’ancien français eschac, eschec (« butin »), du francique skâk.( wiktionary).

Je n’y connais rien en étymologie, mais dans le premier mot je remarque qu’il s’agit de se sortir de quelque chose, mais de quoi ? Dans le second qu’il y aurait l’idée de… butin, probablement qu’on n’a pu s’approprier, ou celle… de la mort !

Encore un mot qui revient sans arrêt comme une quête éperdue d’un graal. Quand on croit l’avoir trouvé, il y a toujours quelque chose qui met en doute l’intérêt de ce qu’on cherchait ou qui va demander d’incroyables efforts pour le conserver. Qu’est-ce qu’on aura gagné quand on aura réussi à diminuer la dette d’un État ? Serez-vous mieux dans votre peau quand vous aurez réussi à atteindre une haute position sociale ?

Ce mot est celui qui est le plus agité à propos d’école. L’école de la réussite. Dans les statistiques de PISA ? Que tous les élèves réussissent, mais réussissent quoi ? Des multiplications ?

Il y a la « pédagogie de la réussite » où tous peuvent réussir… quelque chose, tant dans notre monde nous ne pouvons être reconnus que par des réussites, jusqu’à ne pouvoir nous reconnaître nous-mêmes que par ce qui peut être considéré comme une réussite. Dans mon windows il y a bien le mode sans échec… avec lequel je ne peux plus faire grand-chose .

Dans les pédagogies modernes on ne nie pas  l’échec c'est-à-dire qu’on explique son utilité, ce qui ne veut pas dire qu’on va le rechercher, il sert juste à aboutir… à la réussite. Encore faut-il que ce ne soit pas la réussite demandée par l’école mais celle d’un projet personnel. Personne n’oserait appeler les pédagogies modernes les pédagogies de l’échec, ce qu’elles sont finalement, tant le terme est chargé d’opprobre. Nous sommes condamnés et condamnons  à réussir !

La réussite est toujours marquée par une fin, une validation extrinsèque par des tiers : une note, l’appréciation d’une personne ou d’un collectif, un objet présenté, un brevet,… Elle ne souffre pas de stades intermédiaires : on a réussi ou on n’a pas réussi (tu as le bac ou tu ne l’as pas, tu as ce boulot ou tu ne l’as pas, tu as la médaille d’or ou tu ne l’as pas…).

En somme nous passons notre temps à extraire du continuum de nos vies ou de celles des autres ce mot comme un jalon sans lequel nous ne serions rien. Et il faut que cela paraisse exceptionnel : qui dirait j’ai réussi à respirer, j’ai réussi à manger, j’ai réussi à marcher, je réussis tous les jours à dormir, j’ai réussi à entendre, j’ai réussi à arriver à l’heure au boulot…. si cela relève de la normalité ? Il faut que la réussite soit le résultat d’un deal au moins avec soi-même, une lutte : J’y suis arrivé ! Bravo, tu as réussi ! La réussite doit être le résultat tangible et prédéterminé d’une action. Il faut pouvoir l’afficher, voire qu’elle soit répertoriée. C’est presque toujours la réussite que les autres attendent de nous, même pleins de bonnes intentions et d’attentions à notre égard.

Je crois savoir que ces deux termes avec leur notion, réussite et échec, n’existent pas dans certaines langues dites primitives, comme peuvent ne pas exister des notions comme le nombre, ce qui n’empêche pas leurs sociétés de bien vivre.

Il n’empêche que nos enfants vivent dans une société où ce qui est généralement à atteindre et à se parer, c’est la réussite. On a beau la relativiser, relativiser ou rendre normal et utile son pendant l’échec, chercher une réponse à « qu’est-ce que c’est la réussite ? », c’est un mot qui finalement empoisonne nos existences, leurs existences.

Qu’est-ce qui est important bien plus que réussir ? S’engager dans le faire. Bien sûr chaque action a une finalité, est précédée d’un projet qui l’enclenche même si celui-ci n’est pas annoncé, mais c’est de l’action dont on tirera bénéfice, du plaisir, même si la finalité n’est pas atteinte. C’est l’action qui doit être valorisée, pas sa réussite. La réussite n’est qu’un résultat. De toute action il y a bien plus important : ce qui résulte de tout ce qui se passe au cours de l’action. Du temps des « bons points », il aurait fallu en donner à tous les enfants qui faisaient quelque chose, peu importe ce qu’ils faisaient, peu importe le résultat de leur action. Bravo ! Tu essaies ! plutôt que Bravo, tu as réussi !

Certes, atteindre un but qu’on s’est donné procure de la satisfaction, doit probablement provoquer quelque chose dans le cerveau ou la production d’hormones, mais ce n’est toujours qu’un passage, pas une fin. Je suis arrivé à atteindre la première marche de l’escalier, j’ai réussi ! J’essaie la suivante, puis l’autre, et j’arrive au sommet de l’escalier, je ne l’avais pas prévu. Aïe ! Il va falloir que je redescende ! Oulala ! C’est bien plus difficile ! Si j’avais su je ne serais pas monté !

Ce qu’on appelle réussite n’est qu’un stade du processus permanent de notre cerveau dans le tâtonnement expérimental. Une succession ininterrompue d’essais, d’échecs et de réussites, les dernières ne faisant qu’orienter le prolongement du tâtonnement.

Nous, éducateurs, ne devrions jamais nous préoccuper des résultats, c'est-à-dire de ce qui est à réussir. Encourager à s’engager dans le faire, à ne pas craindre de ne pas arriver au but fixé, aider dans le cours de ce faire plutôt « qu’aider à réussir » n’est peut-être qu’une infime différence de langage : tu pinailles sur les mots Bernard ! Pourtant « les mots savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ».disait un certain René Char

Une curiosité : Une « réussite » c’est ce qui peut se faire avec un jeu de cartes et dont le résultat n’est dû… qu’au hasard !