apprendre

Est-il important que les enfants apprennent ? À cette question, personne ne répondra par la négative. Or il est démontré que dans les pédagogies actives tous les enfants « apprennent » mieux ! Nous allons plus loin dans une école du 3ème type en disant que tous les enfants sont également doués pour tout, c'est-à-dire qu’ils peuvent développer, les uns comme les autres, les différents langages qui leur permettent d’appréhender l’infinie variété des savoirs, savoir-faire qui permettent d’être et d’agir dans notre monde, sur notre monde. Ceci ne cesse d’être corroboré par la neurobiologie, ceci n’a rien à voir avec une idéologie quelconque.

Alors pourquoi ce que l’on sait depuis au moins un siècle n’est pas accepté ?

J’ai envie d’apporter une réponse simpliste qui m’a souvent été faite : si tous les enfants peuvent devenir astronautes, savants, écrivains, champions olympiques… présidents de la République, qui va ramasser les poubelles à trois heures du matin ?

L’inégalité supposée des dons ou des intelligences est ce qui a permis de tout temps de justifier les inégalités sociales, l’acceptation des pouvoirs détenus par ce qu’on désigne comme une élite, qui, s’ils ne relèvent plus d’un droit divin, relèveraient d’un droit… neurologique ! Toute une société s’est construite sur cette inégalité imaginée et soigneusement entretenue. Ta place est déterminée par rapport au mérite de ton intelligence… et de tes efforts.

Il est de fait que c’est le propre de toute espèce grégaire de sélectionner le dominant qui va avoir la charge de la conduite et de la protection du troupeau, dans certaines de la reproduction du troupeau, encore que cette sélection soit régulièrement et rituellement remise en cause dans la confrontation entre candidats dominants. On peut quand même remarquer que lorsque le troupeau est en danger, dans de nombreuses espèces c’est le dominant qui affronte le danger et protège la fuite. Etre dominant n’apporte pas de privilèges en dehors parfois d’être le procréateur comme chez les loups.

Dans les espèces sociales, il n’y a pas de dominants. Pendant longtemps on a imaginé une « reine » des abeilles alors que la malheureuse n’est que condamnée à procréer et que toute décision concernant la colonie, y compris celle de la ponte, relève de l’intelligence collective (exemple de l’essaimage dont on connait de mieux en mieux les processus).

Accepter l’égalité dans les pouvoirs et les capacités de tout apprendre est encore insupportable et semble défier le bon sens. Pourquoi untel serait devenu un mathématicien renommé s’il n’avait pas été plus doué que les autres ? Parmi les capacités qu’ont tous les enfants, si elles ne sont pas inhibées, ils vont privilégier celle-ci ou celle-là, les circonstances, les événements, les environnements vont leur faire privilégier celle-ci ou celle-là. Rien de plus. Le même enfant, avec le même nombre de neurones, né et vivant dans la jungle, développera d’autres capacités plus nécessaires à sa survie. On confond les différences avec les capacités : untel ne pourra jamais jouer au basket parce qu’il est trop petit ! Cela ne veut pas dire que s’il le voulait il ne pourrait pas être doué au basket, cela veut dire que les règles inventées de ce sport (dont la hauteur des paniers !) sont faites pour privilégier les grands. Rien de plus. A remarquer qu’on a peu inventé de sports qui, à l’inverse, privilégieraient les petits ; quand ils arrivent à y faire leur place il faut alors qu’ils développent un talent bien supérieur à celui de leurs partenaires grands[1].

Mais admettre que tous les enfants ont le même potentiel (et leur donner les conditions pour qu’ils le développent), cela voudrait dire qu’ils peuvent accéder à n’importe quelle fonction sociale dans une société qui se pense sociale. Cela voudrait dire qu’il n’y aurait plus de possibilité de hiérarchiser les positions sociales, les statuts et le confort (salaires, revenus) qui vont avec. Cela voudrait dire que les taches ingrates aient la même valeur que celles considérées comme nobles ou qu’il faudrait qu’à tour de rôle chacun se les coltinent. Imaginez que notre président de la république, nos ministres, aient de temps en temps à se lever à trois heures du matin pour faire la corvée des poubelles des autres ! Il n’y aurait sûrement plus de candidats, il vaut donc mieux qu’il y ait des « moins doués », qui vont trouver normal de faire ce que des « élites » leur disent qu’il faut qu’ils fassent et qu’elles ne voudraient surtout pas faire.

On va trouver des tas de raisons au maintien d’un système éducatif tel qu’il est en brandissant la recherche de l’égalité. Mais on pose d’emblée une soit disant inégalité des capacités originelles (ce qu’on appelle les dons) pour lesquelles on ne cherchera pas alors à donner les conditions et le temps pour qu’elles se développent toutes. On affirme bien « tous capables », d’accord, mais pas capables de n’importe quoi ! On reproche à l’école la reproduction des inégalités sociales (quand on est de gauche !) mais ce qu’elle reproduit ce sont les cases d’intelligence supposée dans lesquelles chacun est placé. Chacun des enfants ne s’oriente pas, il est orienté par ce qu’une institution présuppose de ses capacités et surtout de ses incapacités. On a beau valoriser le travail manuel (puisqu’il faudra des travailleurs manuels), chanter les louanges des filières dites professionnelles (comme si c’était à l’école de s’occuper des futures professions), il n’empêche qu’il s’agit bien de voies de garage quand ce n’est pas de rebus (et de toute façon, il en faut !). On range dans l’exception les Albert Einstein, Pennac, Cocteau, Zola, Churchill… et bien d’autres pas connus eux, qui avaient été considérés comme « médiocres » ou « cancres » à l’école, comme si celle-ci n’avait fait que de petites erreurs d’appréciation. Il est de fait qu’ils ont pu échapper à l’image qui était donnée d’eux. Le plus grand nombre, rangé dans le jugement porté sur ses capacités, reste dans ce qui lui a été assigné. Mais n’est-ce pas mieux ainsi ?

Accepter le fait de l’égalité des potentiels, donc permettre leur émergence, remettrait en cause toutes les « valeurs » attribuées aux uns et aux autres et marquées par le confort de positions. Il faudrait revoir toute l’architecture sociale puisqu’il n’y aurait rien qui puisse distinguer des élites. On serait même obligé de concevoir une vraie démocratie puisque chacun serait reconnu avec la même capacité de réflexion. Il faudrait se répartir équitablement toutes les tâches quelque peu déplaisantes mais nécessaires à la vie collective… Tiens ! Mais c’est ce qui se passe sans problème dans une école du 3ème type !

Vous allez me trouver comme d’habitude simpliste et vous aurez raison. Mais devant la stérilité de tous les beaux discours prononcés, même les plus révolutionnaires, il faut bien essayer de chercher s’il n’y a pas une cause en deçà de ce qu’on évoque habituellement. Une cause qu'il nous arrange de ne pas évoquer. Pourtant, si on ne veut pas rester l’espèce grégaire qui ne trouve même plus les bons dominants qui assureraient sa survie, il faut bien essayer de comprendre pourquoi… nous restons grégaires.


[1] Lorsque je m’occupais du club de basket de mon village dans le Beaujolais, j’avais organisé un tournoi régional où la taille des joueurs était limitée à 1m60 (toutes les équipes devaient éliminer les grands !). Cela avait été un régal aussi bien pour les joueurs que pour les spectateurs. Mais, fort du succès, lorsque je proposais à l’UFOLEP de faire un championnat par catégories de tailles (comme on le fait en boxe ou en judo par catégories de poids) on me répondit que cela aurait été… de la discrimination !!!!