sais-rienVous voulez savoir comment faire une école du 3ème type ? Je n’en sais rien et c’est justement pour cela que vous arriverez à la faire !

 Je réponds souvent à des questions : il faut bien paraître intelligent et qu’on croit que vous êtes quelqu’un d’intéressant !

Mais généralement la réponse la plus intelligente, la plus vraie et la plus utile à faire c’est « je n’en sais rien ! ». C’est vrai qu’alors on ne me causerait plus beaucoup !

Je sais juste ce qui s’est passé dans mon vécu et encore je n’en extirpe que ce que je crois être utile. Je peux répondre lorsqu’on me demande « Qu’est-ce que tu as fait ? Comment ça s’est passé ? Qu’est-ce qui est arrivé ? Qu’en as-tu retiré ? », mais il m’est impossible de répondre à « Comment doit-on faire ? », « Qu’est-ce qui va arriver si… »…

On pose la plupart des questions pour s’aider à déterminer une conduite, avoir des éléments pour agir. Il est vrai que des faits et des constats qui se sont répétés, les mêmes effets qui ont eu des causes et des conditions semblables, peuvent être des éléments solides sur lesquels s’appuyer. Lorsque les mêmes causes ont les mêmes effets négatifs, on sait juste qu’il va falloir changer ou éliminer les causes.

Ce que les scientifiques savent, c’est surtout ce qui est devenu faux (non, la terre n’est pas plate, vous pouvez les croire… surtout maintenant qu’on peut tourner autour !) Mais ce ne sont que des éléments, rien de plus. J’ai beaucoup aimé dans le premier livre de Bernard Werber (les fourmis) l’expression « l’encyclopédie des savoirs absolus et relatifs ». Les savoirs absolus ne sont que ceux qui constatent la fausseté des savoirs précédents, tous les autres sont relatifs parce qu'ils ne sont jamais définitifs mais ouvrent à d’autres explorations chaque fois qu'ils se confirment et même chaque fois qu'ils s’infirment.

Si l’on veut savoir ce qui va arriver, comment ça va se dérouler, on ne fait rien et on a bien raison de ne pas prendre des risques qu’on ignore mais qu’on suppose qu’ils existent… probablement. D’ailleurs, les risques beaucoup croient les connaître et vous engageront à rester prudemment immobiles et à accepter une situation en souhaitant ou rêvant qu’elle s’améliore d’elle-même. Proposez n’importe quelle transformation réelle de l’école, et les plus doctes experts vous égraineront la liste des dangers « certains » alors encourus[1]. C’est la même chose pour tous les autres domaines économiques, politiques, sociétaux.

Pourtant, si on sait qu’on ne  sait pas ce qui va se passer, comment ça va se passer et qu’on ne peut pas le savoir à l’avance (certitude des incertitudes), alors tout est possible. Pour savoir, il faut bouger.

J’ai très souvent constaté cela dans l’école : ne pas savoir ce qui va arriver quand on modifie quelque peu un dispositif, qu’on se lance sur une idée incongrue, qu’on abandonne une béquille que l’on croit sécuritaire,… empêche toute sortie des balises de l’autoroute scolaire. [2]

Pourtant ce n’est que lorsqu’on sort de l’autoroute et qu’on s’essaie dans d’autres chemins qu’on commence à savoir quelque chose (découvrir)… qui restera quand même « relatif » puisqu’il faudra toujours que cela se confirme. On ne sait pas à l’avance ce qui va être découvert quand on avance hors des chemins battus. Toute l’histoire de l’école du 3ème type est faite de cela (voir par exemple dans le billet précédent l’aventure des circuits de correspondance naturelle.). Plus on est nombreux dans l’inconnu, plus il y a de découvertes et plus elles commencent à être des « savoirs relatifs » quand elles sont semblables. D’autres balises se fixent. Mais même quand ensuite d’autres s’en servent pour quitter l’autoroute scolaire, ils font d’autres découvertes qui montrent que le chemin n’était pas aussi droit et unique qu’ils le pensaient et ils placent alors d’autres balises. C’est le cas par exemple des écoles alternatives dont aucune ne peut être identique. On sait aujourd’hui qu’il y a d’autres chemins pour l’école, même des chemins buissonniers pour une école buissonnière, mais on ne sait pas à l’avance quels seront leurs détours, comment ils vont être parcourus. L’école changera quand plus personne ne craindra de sortir de l’autoroute scolaire parce qu’ils verront d’autres s’épanouir dans des chemins qu’ils auront tracés qui finalement conduisent bien mieux là où tout le monde aspire. D’où aussi tous les obstacles mis pour empêcher de sortir de l’autoroute ce qui la rendrait inutile alors qu’elle a englouti tous les moyens.

Vous voulez  faire et vivre une autre société ? Chaque fois qu’on a cru savoir comment faire (révolutions), on s’est planté ! Les pauvres sont restés pauvres, redevenus pauvres ou ce sont d’autres qui le sont devenus, les esclaves ont changé de nom et sont devenus des « travailleurs » ou des chômeurs, les aristocrates sont devenus des financeurs, les rois sont devenus des présidents… On change de président pour un autre qui nous dit qu’il sait alors qu’il ne sait rien de plus que nous mais au moins on est certain que pas grand-chose ne changera puisque nous resterons dans le connu (le connu dont on sait par contre qu’il ne marche pas !). Qui va voter pour quelqu’un qui nous dira « si nous tentions une aventure ensemble ? » On a besoin qu’il sache et surtout il a besoin de nous faire savoir qu’il sait : surtout pas d’aventure ! Il faut un guide, un commandante, un conductator… un président, quelqu’un… qui sait !

Vous voulez savoir comment faire une école du 3ème type ? Je n’en sais rien et c’est justement pour cela que vous arriverez à faire la vôtre !


[1] Que n’ai-je entendu des experts à propos de l’appel pour le choix d’une école différente dans l’école publique, de la suppression du bac,… inutile d’envisager la suppression, des notes, des programmes, des emplois du temps… vous êtes irresponsables !

[2] Pour poursuivre l’allégorie de l’autoroute

De toute façon, sur les autoroutes tout le monde doit conduire d’une façon semblable, on ne peut aller ni trop lentement ni trop vite, ne pas changer de files intempestivement encore moins faire demi-tour, rester à distance derrière les autre,…sinon c’est tout le trafic qui est perturbé. A la rigueur on peut améliorer sa bagnole, en avoir une plus confortable avec la clim ou autres gadgets qui rendent le voyage un peu moins pénible, se confier à un GPS pour ne plus même avoir à lire les pancartes, s’entasser dans les ères de repos puisque vous n’aurez le droit de vous arrêter nulle part… mais vous n’éviterez pas les bouchons, vous ne verrez pas grand-chose du paysage, ne saurez même pas où vous serez passés, et à l’arrivée, épuisés, vous n’aurez pas gagné grand-chose si ce n’est un peu plus de stress… si ce n’est pas un lit d’hôpital ou une place au cimetière.

Pourtant, au cours des siècles, que d’autres routes ont été tracées qu’il suffirait d’emprunter. Au lieu de consacrer énergie et moyens pour les entretenir, les améliorer, on continue à construire les mêmes autoroutes, à s’évertuer à les « sécuriser », à les surveiller… comme on le fait pour l’autoroute scolaire alors que les chemins Freinet, Montessori et autres sont délaissés, ne sont même pas signalés.