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Beaucoup d’expériences alternatives se trouvent, plus ou moins rapidement, à un moment ou à un autre, en proie à des perturbations de la gouvernance et du fonctionnement qui, si elles ne se soldent pas par la disparition de la structure, provoquent des blessures chez ceux qui s’y étaient investis à un titre ou un autre.

 On peut prévoir à l’avance les modalités d’un fonctionnement horizontal, les positions, les pouvoirs de chacun et leur partage, en général c’est plus ou moins fait. On peut s’inspirer des diverses formes de gouvernances qui ont été théorisées comme l’holacratie et la sociocratie. Sur le papier c’est clair, le vivre l’est moins parce qu’on fait l’impasse du manque d’expérience et de vécus de chacun dans une situation encore rare. Il y a aussi les pouvoirs diffus, informels, supposés ou réels qu’il faut soit s’approprier, soit se désapproprier. J’ai souvent dit que le problème n’était pas les enfants mais nous ! Un problème va beaucoup mieux quand on le cerne !

 La plupart des problèmes dont j’ai eu et continue d’avoir connaissance sont la résultante de malentendus. L’origine des malentendus peut être un manque de clarté dans la définition du projet et des attentes. J'en ai déjà parlé. Mais elle est souvent dans les présupposés sur les intentions qu'on attribue à d'autres dans leurs actions au cours du déroulement du projet.  Et cela engendre une cascade de réactions incontrôlées et irrationnelles où est oublié l’intérêt commun. Chacun des protagonistes se sent plus ou moins nié par les autres et l’ensemble est lui dans l’incompréhension. C’est bien connu. On retrouve cela, à un moment ou à un autre, dans beaucoup d’alternatives.

Ce qui est nouveau dans toutes ces gouvernances c’est la forme que doivent prendre les relations où l’affect a son importance. On parle beaucoup de bienveillance vis à vis des enfants, elle est plus facile à comprendre et à mettre en œuvre avec eux et entre eux qu’avec les adultes. A notre décharge nous ne vivons pas dans un monde bienveillant !

Je pense que nous avons encore beaucoup à explorer comment transformer nos relations qui sont quand même beaucoup influencées par des habitus dont nous ne sommes peut-être pas très conscients (c’est le propre des habitus). C’est d’autant plus important (et difficile) qu’il y a l’interdépendance entre tous les membres de la communauté éducative pour que celle-ci fonctionne. C’est la différence avec les organisations qui dépendent des actes et décisions d’une seule personne. Même lorsque les parents ne font pas partie de la gouvernance (écoles Sudbury par exemple), le staff fonctionne généralement dans l’horizontalité donc dans l’interdépendance des actions et comportements des uns et des autres. Une direction autoritaire, même acceptée, serait en contradiction avec ce qui veut être permis de vivre aux enfants. Il est peu fréquent que les fondateurs d'écoles alternatives restent dans une posture autoritaire.

Le problème me semble être dans la perception que chacun peut avoir des autres puisque ce sont les interrelations dans l’ensemble qui font une communauté qui peut s’autogérer, s’auto-diriger, autant si ce n’est plus que les modalités de décisions mises en place.

Dans toute relation il y a, à un degré plus ou moins important, la notion de pouvoirs. Elle est toujours floue parce qu’il ne s’agit pas de pouvoirs institués. Si on songe à la relation amoureuse, il y a souvent cela, l’emprise plus ou moins forte de l’un sur l’autre. Depuis la nuit des temps on sait que c’est la relation la plus difficile ! Ces pouvoirs se traduisent souvent par “influence”, une influence pouvant en contrecarrer une autre et surtout donner l’impression aux uns comme aux autres de ne pas être reconnus ou de ne plus être reconnus.

RECONNAISSANCE ! C’est le maître mot. Il va au-delà du “respect” que l’on utilise souvent. Il s’agit de reconnaître l’autre dans ce qu’il est et non pas dans ce qu’on voudrait qu’il soit, avec ce qu’on peut considérer comme ses défauts mais dans ce qu’il apporte ou peut apporter ou ne peut pas apporter, et réciproquement. Avec les enfants c’est la base de la bienveillance. Mais entre adultes la reconnaissance est bien plus difficile à être effective. 

La difficulté provient peut-être et paradoxalement des cadres mis en place pour favoriser justement l’intelligence collective et une autre gouvernance. Je comprends le souci organisationnel pour que chacun ait sa place et participe. Mais il s’agit toujours de petites structures qui pourraient se passer de complication. Si je prends l’exemple de nos classes uniques d’autrefois la gouvernance s’effectuait dans ce qui était devenu un rituel et la convivialité de la réunion commune avec tous les parents : c’était beaucoup moins formel. Cela peut paraître irrationnel qu’une gouvernance dépende beaucoup plus de l’informel favorisé que des modalités formelles mises en place, pourtant comme pour les apprentissages c’est bien de l’informel qu’émerge un collectif qui peut s’autogèrer.  

Il est vrai que cela avait été beaucoup plus facile pour nous les instits de ces classes uniques, d’une part parce que nous ne savions pas au départ ce qui était possible, d’autre part parce que la communauté éducative s’était établie tout doucement dans le temps. Il y avait aussi le fait que nous étions aussi considérés, de par notre statut dans l’école publique, comme les pilotes naturels de l’entreprise éducative dont nous ne dépendions pas matériellement. Cette position était d’autant plus acceptée que je n’interférais pas dans la vie de la communauté, dans les affects qui la traversaient (position extérieure). Dans une communauté il y a nécessairement des amitiés, des inimitiés, des préférences... et des opinions multiples. Mais je pouvais plus facilement les faire dissoudre dans l’intérêt commun que l’on définit et la recherche de son atteinte. La position de recours que nous avions vis-à-vis des enfants nous l’avions aussi vis-à-vis des adultes. C’est beaucoup moins facile quand les positions de chacun sont moins claires. Il n’y a plus de recours. 

L’autre difficulté est peut-être aussi l’éloignement géographique des uns et des autres, ce qui est le cas de presque toutes les écoles alternatives. Tout se concentre dans les seuls moments formels prévus ou par l’intermédiaire de CR transmis. Comme on dit, les écrits restent, mais ils restent dans leur “abrupté”. Quand il n’y a pas la proximité, il faut arriver à trouver les solutions qui la compensent. La source des problèmes est souvent dans l’ignorance des vécus de la communauté. Lorsque tout le monde est proche, la communauté même imparfaite existe au préalable. D’une part la connaissance de ce qui se passe dans l’espace éducatif se fait en continu et dans l’interrelation quotidienne naturelle, d’autre part les uns comme les autres arrondissent instinctivement les angles et cherchent les solutions consensuelles qui ne lèsent personne… puisqu’il faudra continuer de vivre ensemble au mieux.

Paradoxalement l’interrelation est souvent plus difficile dans les structures alternatives alors qu’elles en connaissent l’importance et qu'elles en ont absolument besoin. .

 Je dis souvent, (mais en regardant de loin donc sans être impliqué !), que les soubresauts qui agitent à un moment ou à un autre les alternatives sont normaux. Finalement ils n’incombent pas directement aux personnes mais à la situation encore complètement inusitée dans laquelle elles sont. Je crois que c’est la recherche la plus importante qui reste à faire et dont on ne peut pas faire l’impasse, parce qu’en ce qui concerne les enfants l’essentiel est en grande partie acquis. Pour inventer la démocratie et la vivre, il faut aussi se transformer quelque peu.

Je suis certain que si tout le monde place les problèmes de personnes à ce niveau, ils prennent la dimension d’une problématique et ils se résolvent puisque tout le monde y a intérêt.