moussac 1977 - 1

« Mais comment as-tu fait pour que les parents acceptent une telle école ? »

La question, je ne me la posais pas. Il est vrai que si j’avais eu la réponse cela aurait pu rendre service à bien des collègues amis. J’ai bien essayé, après coup, de pointer quelques éléments de réponses, mais la vraie raison m’a été donnée bien plus tard, le jour où avec les parents et le village nous arrosions mon départ, par… le cantonnier qui avait été aussi parent d’élève. Parce que tout le monde se demandait aussi comment NOUS avions pu en arriver à cette école incongrue.

Lorsque je suis arrivé dans ma classe unique, tous les collègues du canton se disaient dans leurs discussions « Avec la tête qu’il a et les méthodes qu’il emploie il ne tiendra pas trois mois à Moussac ! ». Il est vrai qu’en raison d’une situation financière due aux aléas de ma vie privée, j’habitais à une quinzaine de km de l’école dans une vieille maison délabrée et sans eau avec deux enfants en bas âge. Barbe et cheveux n’étaient pas dus à mon appartenance à un quelconque mouvement hippie mais simplement parce que sans eau courante il vaut mieux supprimer la corvée du rasage ! D’autre part, pour me vêtir chaudement à moindre frais, j’avais trouvé dans ce qu'on appelait "les surplus américains", qui étaient à l’époque sur tous les marchés avec les stocks devenus inutilisés de l'armée américaine, une superbe et longue houppelande militaire, probablement en provenance de la guerre de Corée. Ces collègues avaient raison, j’avais une drôle de dégaine.

Début novembre après la première rentrée à Moussac, il a neigé. La neige dans la Vienne, qui plus est anormalement précoce, et tout est arrêté. Le matin impossible de faire sortir ma vieille 2CV. Sans me poser de question (c’est mon défaut !), surtout pour le plaisir de marcher dans la neige, je fis à travers bois et vallées les quinze kilomètres à pied. Avant l’entrée du village, la route faisait une longue ligne droite. La suite, un peu comme une scène d'un western de Sergio Leone, c’est le cantonnier qui l’a racontée :

« J’étais avec ma pelle en train de déblayer un peu le trottoir. Tout à coup, j’ai vu au bout de la route un point noir qui avançait. Tiens ! Qui est-ce qui peut bien sortir par ce temps ? Au fur et à mesure qu’il avançait, je vis un bonhomme avec de la neige dans les cheveux et dans la barbe avec un grand manteau, c’était pas le père noël c’était l’instituteur ! »

En passant devant lui j’avais bien vu son air ébahi. J’ai continué à marcher impassible dans le village jusqu’à l’école, au milieu de la rue où il n’y avait encore aucune trace. Je voyais bien quelques rideaux bougés sur mon passage. Arrivé à l’école j’allumais le poêle, et, en à peine un quart d’heure tous les enfants étaient là ! Je n'ai jamais su comment l'information avait couru aussi vite ! Nous étions la seule école de la Vienne à avoir été ouverte normalement !

Tous les parents qui étaient parents d’élèves à ce moment ont été unanimes : c’est bien ce jour où j’avais été reconnu comme un « maître d’école » au moins aussi sérieux que les autres et non plus comme un dangereux gauchiste, que tout s’est enclenché. Le hasard absolu !

Peu de temps après il y en a eu un autre. Giscard d’Estaing, alors président de la république, avait supprimé le 11 novembre comme jour férié. Ce matin-là, un enfant parle de la cérémonie à laquelle devait participer son grand-père, ancien combattant. On en discute, qu’est-ce que c’est ? pourquoi ?... et « le mieux c’est d’aller y voir ! ». Nous voilà donc partis. Il y a la place du monument aux morts, d’un côté l’église, de l’autre le bistrot où a lieu ensuite le traditionnel vin d’honneur. Nous attendons sagement devant le bistrot, la place encore déserte. La poignée d’anciens combattants, quelques membres de la municipalité, sortent en cortège de l’église derrière leur drapeau… et toutes les têtes ahuries se tournent vers nous en passant devant la bande de mômes bien groupée sur le trottoir. A peine les gerbes déposées et les discours terminés, nous rentrons tranquillement à l’école. Et quelques minutes plus tard, une délégation de grands-pères et grands-mères frappe à la porte, les bras chargés de gâteaux « Nous sommes désolés, nous ne savions pas que les enfants de l’école viendraient, ça ne se fait pas ailleurs, il fallait rester au vin d’honneur… »

Le 8 mai suivant, férié cette fois mais tous les mômes et moi étions revenus pour la cérémonie, attendant toujours sur notre trottoir comme de bons laïcs. Cette fois, non seulement il y avait beaucoup plus de monde, mais la salle du vin d’honneur avait été aménagée pour accueillir d’abord les enfants de l’école, avec gâteaux, jus de fruits… servis et soignés comme des VIP par les gens, du village ! « Ah mais tu es bien le fils de Charlotte ?... Il y avait longtemps que je ne t’avais pas vu !... Et comment va ta maman ?... Allez, resservez-vous, vous en voulez encore ?... »

Nous venions d’être adoptés par tout le village ! Et du coup, l’étranger à l’allure bizarre et maître d’école aussi ! Cela a eu par la suite beaucoup d'importance pour que l'école appartienne au village, que les enfants de l'école deviennent les enfants du village, le village l'espace de l'école et l'école même l'espace des habitants.

Ça ne fait pas sérieux de dire que l’école du 3ème type est née du hasard d’une neige et d’une cérémonie et non pas de quelqu’un qui se serait pris pour un visionnaire. Et pourtant c’est bien cela ! Dans la bande d’instits de classes uniques avec qui s’est élaborée l’école du 3ème type, nous nous racontions souvent en rigolant ces différents hasards qui avaient permis aux uns et aux autres et sans qu’on le sache d’aller vers ce qui normalement semble impossible. De ces hasards, il y en avait de bien plus incroyables que les miens !

Quelle leçon tirer de cela ? Pour une fois encore je n’en sais strictement rien et il n’y en a probablement pas ! Je sais seulement pourquoi cela a été beaucoup plus facile pour nous qui ignorions jusqu’où nous pouvions aller que pour les amis qui savent eux jusqu’où ils voudraient aller.