imagesLors d’un de ses séjours dans une tribu amazonienne, l’anthropologue Lewis-Strauss  avait remarqué que les personnes de cette tribu identifiaient parfaitement leur image ou celles des autres lorsqu’elle était renvoyée par le miroir d’une flaque d’eau. Mais, lorsqu’il leur montrait des photos d’eux, non seulement ils ne reconnaissaient pas que c’était eux mais ne reconnaissaient pas plus leurs voisins ou amis. On s’imagine que les photos sont des décalques matériels de ce qui est photographié alors que ce ne sont que des représentations symboliques qui ne peuvent prendre de sens que si elles sont décryptées par nos neurones. Aucune photo n’est la réalité, c’est nous qui la rattachons à une réalité que l’on doit recréer. Nous sommes toujours en plein dans les langages ! La photo du chien n’est pas plus le chien que le mot « chien » n’est le chien comme disait Picasso.

Probablement parce que j’avais un attrait marqué pour la photo, dès que je suis arrivé dans mon école du Beaujolais j’avais installé un labo photo dans une pièce attenante à la salle de classe. Dans la lumière rouge les enfants voyaient réapparaître dans le bac de révélateur ce qu’ils avaient photographié et qui n’avait d’abord donné qu’un négatif ; parfois trop exposé le papier argenté s’assombrissait totalement… et il fallait vite le plonger dans le fixateur pour que l’image produite ne s’évanouisse pas définitivement. Physiquement ils voyaient que la photo n’était pas une capture de la réalité mais la fabrication d’une représentation qui dépendait de comment elle était réalisée. D’un bout à l’autre du processus, ils savaient que le même clic de l’appareil photo pouvait produire divers images qui les satisfaisaient ou ne les satisfaisaient pas, qu’ils pouvaient rendre différentes.

Nous nous servions donc beaucoup des photos, en particulier pour les correspondants. Les enfants envoyaient leurs photos à ceux avec qui nous communiquions. J’avais été très surpris de l’importance qu’ils attachaient au choix de la photo d’eux-mêmes qu’ils envoyaient, le refus par exemple d’envoyer une photo que moi je trouvais magnifique ou même le refus d’envoyer la moindre photo d’eux-mêmes. Pour beaucoup les interrelations durables s’établissaient par rapport à ce qu’ils percevaient des autres par leurs photos (mais aussi par leurs dessins, leurs textes) très rarement par rapport à leurs âges ou leurs seuls centres d’intérêt. « Les mots disent de nous ce que nous ne savons pas d’eux » disait René Char. Les images révèlent aussi de nous ce que nous ignorons nous même.

Il a fallu attendre les photocopieuses pour que les images associées au texte donnent un autre sens à ce qui était exprimé.

Puis, dès que leur prix les ont rendus accessibles, j’ai introduit d’abord les appareils au format 24x36 et les diapositives, puis la caméra super8. S’il n’y avait plus visible le phénomène physique de la capture de rayons lumineux puis de leur transformation, nous rentrions dans la production d’une expression par la succession ordonnée d’images. Les montages diapos d’abord, puis les cassettes super8. Avec ces dernières il y avait le montage que nous faisions plus difficilement qu’avec les bandes magnétiques des enregistrements du son, même avec une visionneuse et une colleuse (les montages numériques sont venus beaucoup plus tard avec les caméscopes numériques). Et puis, une cassette de trois minutes avait un prix. Il fallait donc penser, avant tout tournage, un scénario, un  synopsis, sa chronologie et même son minutage. Il fallait anticiper. Mais chaque fois qu’il y a une contrainte elle provoque une complexification de nos circuits neuronaux pour être opérants. Les montages diapos ou les cassettes super8 étaient utilisés pour répondre à des demandes d’autres classes (créer une information, appelée maintenant « documentaire ») ou pour créer des histoires. Les films super8, c’étaient aussi les « actualités » projetées avant les séances ciné-club de l’amicale laïque.

Et puis sont arrivés les caméscopes et magnétoscopes. Je m’étais débrouillé pour que l’école ait un caméscope d’épaule semi-professionnel (superVHS ou SVHS). Avec les bandes magnétiques nous n’avions plus le problème des coûts et des limites de temps d’utilisation. Les bandes pouvaient s’effacer et être réutilisées comme sur un tableau véléda avec des feutres. Les enfants pouvaient filmer autant qu’il le voulaient ! Mais la facilité n’a pas toujours que des avantages parce que si tous les are-are cinématographiques sont possibles avec un caméscope comme tous les are-are avec l’enregistrement sur les magnétophones, lorsqu’il s’agit de crée du sens et que ce sens soit compris par ceux qui regardent, c’est une autre affaire. Après s’être amusé à produire n’importe quelles images, comme avec le super8 il fallait penser à l’avance ce qu’on voulait dire-montrer ou ce qui était intéressant à dire-montrer et comment on allait le filmer.

Pendant cette période nous avions participé au circuit d’échange vidéo instigué par le Centre international d’études pédagogiques de Sèvres. Avec une école des Etats-Unis nous échangions des lettres-vidéo. C’était un genre particulier puisqu’il fallait que les images expriment, sans l’aide de la langue que nous ne connaissions pas, ce que nous aurions pu écrire dans une lettre.

Le numérique, photos et vidéos, est venu sur la fin. Cette fois c’étaient le montage, les manipulations et transformations d’images avec toutes les associations imaginables, tout comme leur diffusion (communication) qui étaient facilités. La création devenait illimitée.

Les enfants et moi avions vécu le passage des appareils photo noir et blanc dont il fallait faire tous les réglages, aux smartphones dans la poche qui permettent de diffuser instantanément et tout azimut n’importe quelle scène, photo, selfie dont on pense qu’elles ont un intérêt quelconque. Peut-être s’est-il un peu perdu ce que nous avions appris au cours de ces années, à savoir tous les éléments qui en font un langage que l’on maîtrise soit pour s’exprimer, soit pour saisir ce qui est exprimé en réalité et ceux qui se sont exprimés.

Je ne dirais rien d’original en disant que nous sommes dans une société de l’image. Alors qu’autrefois l’image ne pouvait être produite que par des artistes (personnes ayant un talent) ou des experts, aujourd’hui nous pouvons tous être aussi créateurs d’images. Que ce soient des images fixes (photos) ou des images animées. Les experts foisonnent, surtout les jeunes. C’est la masse d’informations qui est la plus utilisée, la plus partagée, la plus… lue. Je suis souvent époustouflé quand en 5 minutes de vidéo ou d’animation est exprimé ce qu’il faudrait parfois des dizaines de pages pour faire comprendre la même chose. Simplement en terme de temps, que le texte soit quelque peu délaissé s’explique.

Je suis aussi souvent étonné par les photos qui sont transmises à jet continu dans les réseaux sociaux et qui révèlent bien d’autres choses sur leurs auteurs qu’une simple qualité esthétique. Les photos parlent d’elles-mêmes. Les photographes artistes les faisaient parler. Nous ne savons pas toujours que ce que nous envoyons parle de nous quoique notre inconscient doit, lui, bien le savoir puisque nous n’envoyons pas n’importe quoi.

L’image est donc devenue un langage courant, exactement comme l’écrit c’est ce que j’ai appelé un langage différé dans « l’école de la simplexité »[1]. Est-ce pour cela qu’il doit être complètement délaissé dans les écoles ? La parole est bien le langage le plus courant qui s’est construit sans école, mais il n’empêche qu’elle fait bien dans l’école l’objet d’un approfondissement pour encore mieux être utilisée par tous dans l’usage qui en est naturellement fait (encore que l’école empêche beaucoup de parler, de se parler !). J’entends bien souvent parler de « l’éducation à l’image », comme on parle encore plus de « l’éducation au numérique », mais dans une école du 3ème type nous ne parlions pas d’éducation : nous nous servions simplement de tout ce qui permet, l’expression, la communication-création qui fait vivre un groupe et qui relie aux autres.

Il ne devrait pas y avoir une seule école qui n’ait un atelier peinture, un castelet de marionnettes, un atelier bricolage, un jardin… et des appareils photos, des caméscopes, un atelier vidéo…[2] On cherche toujours ce qui peut être "pédagogique" dans un outil, une technologie. Rien ! Les outils ne sont faits que pour s'en servir !


[1] Je pourrais en dire autant et de façon similaire sur le son lorsque celui-ci ne sert pas à la communication directe entre personnes présentes mais est couché et fixé sur des supports. C’est aussi un langage différé.

[2] Voir aussi « La fabuleuse aventure de la communication » TheBookEdition.com