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C’était en plus avec les premiers beaux jours printaniers ! Avec les arbres, il y avait aussi tout ce qui fleurit dans les têtes, dans les groupes de femmes et d’hommes qui veulent voir s’épanouir les fleurs des enfants.

Le périple a été aussi varié que lorsqu’on parcourt les sentiers d’une forêt.

- A Saumur, avec « Au lieu dit », nous avons commencé l’après-midi par une conversation à bâtons rompus avec une vingtaine de personnes de tous horizons, celles qui étaient dans l’IEF, celles qui étaient dans un projet d’école alternative, celles qui vivaient déjà une école alternative, celles qui allaient avoir un enfant, celles qui en avaient dans l'école… et même une qui était… enseignant dans l’école publique. Lorsque des personnes proviennent de contextes différents, ont des vécus, des sensibilités différentes et qu’elles s’écoutent avec attention et respect, c’est toujours étonnant de constater comme elles se rejoignent dans ce qui n’est finalement que leur humanité ou ce que devrait être l’humanité. « Au lieu dit » est un espace-temps qui fait rejoindre, se rencontrer toutes ces personnes à propos de l’éducation et j’imaginais que s’il y en avait partout, couvrant tout le territoire, peut-être…

Je ne me souviens plus de tout ce qui s’est dit lors de la rencontre publique de la soirée dans l'amphithéâtre de la chambre du commerce et de l'industrie, sauf que je n’ai retrouvé mes draps qu’à une heure de matin !

- Le lendemain c’était à St-Genest d’Ambière dans le nord de la Vienne avec « Ecolautrement » et la « Librairie improbable ». La librairie improbable (associative) : une vraie librairie dans un hameau de quatre ou cinq maisons, perdu au milieu de la plaine du Poitou et qu’on ne peut retrouver que muni d’un bon GPS, sans arrêt pleine de monde qu’on n’ose même pas qualifier de clients !

« L’écolautrement » c’est un projet d’école démocratique qui pourrait bien s’implanter dans l’ancienne école communale d’un petit village, Chouppes. L’organisation du groupe de personnes porteuses du projet est calquée sur le modèle de la sociocratie. Donc, deux modèles, grosso-modo Sudbury pour les enfants, sociocratie pour les adultes. Il semble qu’il y ait souvent ce besoin de modèles pour… sortir du modèle existant, ce qui peut s’expliquer par un besoin de sécurité mais fait courir aussi le risque de s’y trouver enfermé et de consacrer une énergie importante pour rentrer et se conformer… au modèle. Autrement dit, prendre un modèle pour démarrer mais pouvoir sortir par la suite dudit modèle pour créer le sien propre suivant les réalités de ce que chacun est, de ce qu’un ensemble devient. Je ne me souviens pas plus que précédemment ce qui a été évoqué pendant les discussions de la rencontre, sauf qu’un « coup de pompe » avait rendu mon élocution quelque peu difficile… et que je me suis encore retrouvé dans des draps vers une heure du matin.

- Puis cela a été à Persac un moment qui avait un aspect très particulier pour moi : Persac, c’est à 4 km de Moussac, là où j’ai passé une vingtaine d’années dans la classe unique dont je n’arrête pas de vous parler. La veille de la rencontre, j’étais allé faire un tour à Moussac, ce que je n’avais pas fait depuis vingt ans ! Revoir l’école parfaitement conservée, avec sa médiathèque toujours en fonctionnement et ouverte au village, les locaux toujours utilisés pour des enfants dans le centre de loisirs, le platane à une vingtaine de mètres de l’école où stationnaient les caravanes des « bohémiens » qui débarquaient aussi à l’école, le chemin creux de l’ancienne voie ferrée, le vaste espace herbeux de l’ancienne gare avec le terrain de tennis, les fontaines… tout cela dans la proximité immédiate de l’école. J’ai re-parcouru le chemin de terre qui surplombe le village et longe les bois où nous allions faire de délicieuses siestes. En allant vers la place du village, le bistrot « Chez Monique » était devenu « Chez Philippe », plus loin « Chez Lulu » était devenu « Chez Sylvie », là où les enfants de l’école avaient leur table le temps de midi. A deux pas de l’école, sur le devant de sa porte, je rencontrai Robert le menuisier maintenant à la retraite, absolument inchangé avec sa moustache, comme autrefois quand il discutait avec les enfants et jetait un coup d’œil bienveillant quand il en voyait passer allant à la poste ou partant seuls faire une enquête. Seuls l’atelier toujours ouvert sur la rue et les établis sentant bon le bois avaient disparus.

Mais j’ai été surtout abasourdi par l’impact qu’avait eu la classe unique sur le village et continuait à avoir vingt ans après. Anciennes mamans d’élèves, anciens élèves, c’étaient eux qui me racontaient ce qui avait été et qu’ils auraient voulu que cela perdure. Certains de mes anciens « élèves » devenus parents et installés loin de Moussac essaient même de retrouver désespérément pour leurs enfants… une classe unique ! Si j’avais pu en douter, c’était bien une aventure que nous avions vécu ensemble et qui les avait marqué autant qu’elle m’avait marqué. Carole, la jeune femme qui était à l’accueil à la Mairie et qui s’occupait du centre de loisirs me disait même qu’elle essayait de poursuivre avec les enfants… ce qu’elle n’avait pas connu de la classe unique.

Ce qui fait aussi que la soirée organisée par « Cheminement » a été quelque peu… étrange. Le projet des sept fondatrices de cette association, un peu des néo-rurales, est de réaliser une « école démocratique » qu’elles pourraient implanter dans les locaux de la classe unique fermée de Moussac. On peut difficilement trouver contexte et environnement plus favorable, ce d’autant que la mairesse de Moussac est une ancienne parent d’élève de la classe unique et avait été un de ses plus farouches défenseurs. Faire renaître la classe unique de ses cendres !

Les porteuses du projet ont donc très longuement exposé leur projet d’école… Sudbury, avec toutes les références… anglo-saxonnes que vous connaissez. Je ne sais pas si elles se sont rendu compte que les ¾ au moins de la salle était composés d’anciens parents, d’anciens enfants de la classe unique, d’amis, d’anciens collègues dont certains étaient allés aussi loin que Moussac dans leurs classes uniques, d’autres qui ne pouvaient aller aussi loin  dans leurs contextes mais sur la même longueur d’onde, de personnes qui même si elles n’adhéraient pas toutes à ce qui se faisait à Moussac le connaissaient et l’avaient toujours regardé avec une certaine bienveillance. Tout ce monde avait aussi ses propres références, mais des références vécues sans qu’elles constituent un modèle quelconque.

J’avoue avoir été désarçonné et n’avoir pas très bien su comment me situer et orienter une intervention tant je sentais une certaine perplexité, voire une perplexité certaine, face à un projet qui venait d’un autre monde, d’une autre culture, alors que beaucoup avaient toujours en mémoire celui qu’ils avaient vécu et auquel ils avaient participé, tout aussi singulier que celui né dans une vallée du Massachusetts. Dans toutes les discussions qui ont suivi avec tous ceux que je connaissais (et ça n’en finissait plus, je me suis retrouvé dans mes draps cette fois à trois heures du matin !), c’est cette incompréhension, ce décalage qui surgissaient sans cesse[1]. L…, jeune femme qui avait été enfant dans la classe unique de Moussac, me disait en rigolant « c’est à elles que tu aurais dû faire une conférence, leur raconter tout ce qui se passait dans l’école, avec le village, parce qu’elles n’en ont aucune idée ! »… et c’est même L… qui aurait dû leur faire la conférence ! L’impression ressentie par tous était que des personnes voulaient créer une école pour LEURS enfants, mais pas une école pour DES enfants d’un environnement. Impression certainement erronée dans les intentions, mais les intentions doivent tenir compte de qui sont ceux à qui elles s’adressent.

Ce qui m’est apparu comme intéressant (après coup !) c’est que ce n’est pas avec des mots ou de belles phrases sur les enfants et avec lesquelles tout le monde est plus ou moins d’accord aujourd’hui que l’on construit et réalise un projet qui puisse obtenir l’adhésion d’une communauté. Faire Sudbury à Moussac cela fait autant rigoler que faire Moussac à Sudbury ! A contrario et étonnamment il risque d’être difficile de greffer un modèle venant d’ailleurs (encore les modèles !) dans un environnement social qui pourtant attend la renaissance d’une classe unique qui n’avait rien à envier aux écoles américaines. Je suis aussi convaincu, qu’en dehors de Paris ou des grandes villes où des îlots Sudbury peuvent surgir, dans ce qu’on appelle « les campagnes » l’intégration ne peut être faite qu’en osmose avec le pays, encore plus quand il s’agit d’utiliser d’anciennes écoles communales (appartenant à une commune). La suite de mon périple va le confirmer, mais j’ai quand même l’espoir insensé que « Cheminement » réussisse à faire revivre cette école, quelle que soit la façon dont cette association la refera vivre.

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- Le lendemain j’étais à Champagné St-Hilaire, toujours dans la Vienne, dans le seuil du Poitou pour les géographes. Le « Jardin à grandir » c’est une association où tous les fondateurs-fondatrices sont présidents (co-présidents) ! Si leur objectif est bien la création d’une école, comme à Saumur ils veulent engager et provoquer dans leur territoire de vie une réflexion sur l’éducation des enfants et leur entourage ; le terme « entourage » est important parce qu’il situe bien dans l’esprit des fondateurs qu’enfants et école ne sont pas à considérer isolément de tout ce qui les entoure et j’aime beaucoup l’expression qu’ils ont choisie pour se dénommer, « jardin à grandir » ; c’est bien un jardin qu’il faudrait offrir à tous les enfants, un jardin où toute sorte de plantes se côtoient, se complètent, s’harmonisent. Il semble que leurs actions portent leurs fruits puisque le maire de Champagné dit lui-même « C’est probablement l’école de demain ». L’école de la bienveillance comme ils la qualifient fait un bon bout de chemin quand elle commence à être regardée… avec bienveillance, même si elle n’a pas encore trouvé le lieu et le local où s’implanter.

Leurs bases sont les pédagogies Montessori, Freinet et la Dynamique naturelle de la parole. Comme dans presque tous les projets dont j’ai connaissance ou écoles que je visite, ce sont beaucoup plus les principes inspirés par les grands pédagogues qui les guident que le matériel (Montessori) ou les techniques (Freinet). On y parle très peu de « méthodes ».

Le soir, je me suis retrouvé… comme autrefois dans une des réunions quotidiennes de ma classe unique, sauf que c’était une réunion à pas loin de cent personnes et que j’étais un peu trop… devant ! D’ailleurs, Clémence, pour briser tout de suite l’aspect conventionnel du grand cercle sur plusieurs rangées, a fait lever tout le monde pour que chacun retrouve ceux dont le prénom commençait par la même lettre, puis ceux habitant dans le même village, et lorsque tout le monde s’est rassis, nous étions entre nous. Et la conversation à bâtons rompus a duré jusqu’à ce que je me retrouve une nouvelle fois à une heure du matin dans mes draps !

- Et puis Bressuire. Là, je suis allé directement dans la yourte de « Terre des enfants », l’école de l’association « Graines d’éveil ». Dans ces écoles, je suis en pays de connaissance, il n’y en a pas une qui se ressemble mais leurs sources sont toutes les pédagogies actives, on y retrouve le même foisonnement, les murs couverts à tel point qu’on ne les voit plus, presque la même odeur (ça, ce doit être surtout psychologique !). Il n’y avait pas les enfants, c’était mercredi, mais toute l’équipe des intervenants dans l’école était là. C’est dans ces moments qu’on voit avec quelle intensité toutes ces personnes vivent l’aventure dans laquelle elles se sont engagées, pour la plupart bénévolement (ou pour une rétribution que peu accepteraient au regard de l’investissement). Leurs questionnements, leurs envies d’avancer, étaient parfois tellement aigus que certains n’arrivaient pas à maîtriser l’émotion provoquée. Je l’ai souvent constaté et dit au cours de mes périples, l’aventure éducative collective, surtout quand elle est horizontale, est certainement une des plus enthousiasmantes mais aussi une des plus bouleversantes qui soit et il faut qu’il y ait une immense solidarité, bienveillance, autrement dit humanité de chacun vis-à-vis des autres pour continuer. Ce qui est le cas à « Terre des enfants ». Les enfants doivent constituer une entité, mais les adultes aussi, c’est bien dans une entité que j’ai passé l’après-midi et c’est toujours impressionnant en même temps qu’émouvant.

La soirée, c’était dans la salle des congrès de Bressuire. Je me serais cru à l’ONU ! Le « conférencier » assis dans un super fauteuil confortable, micro qu’on n’a pas besoin d’avaler, et même l’écran d’ordi qu’on peut relever légèrement en appuyant sur un bouton si on veut faire comme à la télé et lire son baratin sur un prompteur sans que personne ne s’aperçoive que vous lisez ! J’aurais d’ailleurs peut-être bien dû le faire !!! Comme à Saumur, public très varié avec aussi des enseignants. Il y en a de plus en plus qui comprennent que ce ne sont pas eux qui sont mis en cause mais la machine scolaire, sa conception et ses finalités, dans laquelle ils doivent opérer et on sait bien que la plupart y font… ce qu’ils peuvent pour en atténuer les conséquences pour les enfants. Et toujours, ce n’est que vers une heure du matin que j’ai retrouvé mes draps !

- Et le périple s’est terminé à Pérignac, petit village près d’Angoulème dans une Charente verdoyante. Comme à Bressuire j’arrivai l’après-midi dans l’école de « Graines d’Arc en Ciel ». Pas n’importe quelle école : « Graines d’Arc en Ciel » est installée dans les locaux de l’école publique fermée il y a 5 ans ! Ce que de plus en plus de villages et maires rêvent, faire revivre leur école, ils l’ont fait ! Qui plus est, une des permanentes a été l’institutrice de cette école devenue classe unique avant qu’elle ferme, avec la pédagogie Freinet ! Autant d’espace, les mêmes conditions qu’à Moussac. Le maire leur a offert les locaux, le matériel, le mobilier en parfait état pour lesquels la municipalité avait beaucoup investi sans que cela ait empêché la fermeture.

Elle débute avec des petits sur la base de la pédagogie Montessori, mais tout est prêt pour accueillir de plus grands à la rentrée prochaine et qu’ils profitent du grand pré où l’on peut grimper dans des arbres, se réfugier dans des cabanes de verdure naturelles, avec les bois, le ruisseau, les sentiers tout proches. Si actuellement les familles viennent des environs jusqu’à Angoulème, tout est prêt pour qu’une école alternative soit aussi l’école du village.

Le soir, dans la conversation à salle des fêtes, je retiendrai un échange qui résume un peu des attentes en même temps que des incompréhensions. Une maman dont la fille souffre de dyscalculie me demandait « Est-ce que vos méthodes et votre pédagogie peuvent résoudre ce problème ». J’avais beau lui dire que ce que j’appelle « école du 3ème type » n’est ni une pédagogie, encore moins une méthode, elle attendait que je dise comment je ferai avec sa fille par exemple. J’avais beau lui dire qu’en quarante ans de carrière je n’avais pas constaté de problèmes avec des enfants dys de toute sorte qui pourtant, statistiquement, avait bien dû exister. C’était bien justement parce qu’il n’y avait pas de méthodes, pas de contraintes , de termes à atteindre, d’attentes de résultats scolaires, que ces enfants, ou plutôt le cerveau de ces enfants, avaient trouvé des solutions qui leur étaient propres pour s’adapter à leur façon à une nécessité de notre monde de l’écrit (quand il s’agit de l’écriture mathématique), ce qu’Alain Berthoz appelle la simplexité. C’est encore plus évident pour la dyscalculie qui concerne essentiellement l’écriture mathématique codifiée qui, normalement, ne peut venir que lorsqu’on a pu rentrer  dans (et développer) le langage mathématique qui, lui, crée un monde qui ne requiert pas forcément nombres, chiffres, quantité… On ne pointe généralement que la difficulté d’écrire des nombres, des calculs… alors qu’un pourcentage étonnant d’enfants et d’adultes vont bien écrire mécaniquement des nombres, des opérations demandées, sans avoir la représentation de ce que leurs agencements signifient, autre que ce qu’on leur a fait mémoriser et reproduire. Il parait encore impensable à beaucoup qu'on puisse calculer si on n’a pas appris par cœur les tables de multiplication (difficulté qui est un des symptômes de la dyscalculie), alors tous les enfants de Moussac n’auraient jamais dû savoir multiplier ou diviser puisqu’ils ne les avaient jamais apprises, leurs tables ! On fait apprendre les maths par le verbal alors que c’est un monde qui n’a rien à voir avec le verbal. Ce qui ne veut pas dire qu’une aide ne peut pas être apportée pour tous les dys avérés et en souffrance par les méthodes des orthophonistes qui permettent aux cerveaux d’opérer différemment de ce qu’on a imposé à tous les autres.

Cette anecdote montre aussi que même dans les écoles alternatives il faut se poser les questions plus techniques, plus théoriques sur ce que sont les constructions cognitives pour pouvoir en tenir compte. Ma conception des langages et de leur construction fait partie à la fois des pourquoi ça marche ? et des comment aider à ce que cela marche ? quand on n’impose pas et qu'on ne conduit pas un apprentissage ; mais j’avoue que cela peut être rébarbatif !

Pour terminer je voudrais citer une phrase que me disait mon maître en aïkido.

« Tu commences comme si tu évoluais entouré de terre, puis c’est du sable, puis c’est de l’eau, puis c’est de l’air… et enfin c’est dans le vide et tout est d’une incroyable facilité »

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[1] J’ai expliqué à de nombreuses reprises dans ce blog les différences qu’il y avait entre les écoles Sudbury nées dans la culture étatsunienne et les classes uniques intimement incluses dans le tissu social de leur environnement, appartenant à ce tissu social.