revolution2ou encore le "marché" de l'activité, le casse-tête de l'activité !

Époque des colonies de vacances. J’en dirigeais une à Sausset les Pins. Un mois, 150 enfants et ados de 6 à 16 ans. Les ados étaient logés dans deux grands marabouts. La plage était à deux kilomètres, plutôt que d’obliger tout le monde à marcher en rangs sous le soleil une ou deux fois par jour, j’avais installé le périmètre de baignade juste en face… dans les rochers ! Mais quel plaisir d’aller faire trempette à 50 mètres pratiquement quand l’envie vous en prenait ! Juste un peu d’organisation sécuritaire. Et puis les oursins, les coquillages, les crabes sous la main… et personne pour se plaindre du ballon qui renverse les parasols ! Comme moyens nous avions juste quelques vélos pour des expéditions plus lointaines.

Tout se passait très bien. J’enviais quelque peu les colonies du secteur qui disposaient de voiliers, pouvaient faire du ski nautique, avaient des salles d’activités spécifiques… Je pensais que mes moniteurs (on les appelait comme ça à l’époque) devaient aussi envier leurs homologues. « Rassure-toi Bernard, pas du tout ! Ce sont eux qui nous envient quand on les rencontre le soir ou la nuit dans les bistrots ! Ils en ont marre des programmes d’activité, d’avoir à motiver et de l’ambiance qui en résulte ! »

Entre dirlos de colonies on se passe des tuyaux, on se renseigne des possibilités, on cherche des bonnes adresses pour l’intendance… J’avais donc des visites de dirlos des colonies voisines (j’étais le plus vieux !). Un en particulier vint me trouver assez désespéré :

« Bernard, comment tu fais pour occuper tes ados ? Qu’est-ce que tu programmes ? Donne-moi des idées. Chez moi ils ne sont jamais contents ! » Sa colo disposait de gros moyens et tous les sports aquatiques pouvaient être pratiqués, elle disposait même d’un bus…

- Ben… je ne fais rien ! Avec la mer, les ballades dans les pins, ils trouvent toujours quelque chose.

- Comment ? Mais le soir, avant l’extinction des feux, tu ne les laisses quand même pas sans rien leur proposer ! Qu’est-ce qu’ils font ? ». Il faut dire que la hantise de l’époque avec les ados, c’était que les garçons aillent dans les chambres des filles. C’était aussi la même hantise pour les moniteurs et monitrices la plupart mineurs (la majorité légale était encore à 21 ans), le drame aurait été qu’une monitrice se retrouve enceinte après la colonie ! De ce fait le collègue organisait après le repas moult festivités ou surboums qu’il pouvait contrôler en espérant que défoulés et épuisés garçons et filles ne bougeraient plus ensuite de leurs dortoirs. Avec les moniteurs chaque soirée se terminait par une longue et tardive réunion avec le même espoir qu’épuisés aucun ne sortirait ensuite de la colo !

- Ben le soir les ados aiment se balader le long de la mer, discutent beaucoup sur les rochers ou dans les tentes, jouent aux cartes, écoutent de la musique… dans les tentes,… et vont se coucher quand ils ont sommeil !

- Et tu n’as pas de problèmes ? Mais puisque tu ne maintiens pas tes moniteurs dans des réunions le soir, ils doivent tous partir dans la ville ou faire je ne sais quoi avec les filles et tu n’as plus personne pour la surveillance de la nuit ! »

- Ben non je n’ai pas de problèmes ! C’est tranquille. Il n’y a pas d’interdictions à transgresser, de surveillance à échapper. Quant à la nuit, nous avons déterminé trois ou quatre points stratégiques où il est nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour assurer la sécurité et surtout l’état sécure, c’est tout ce que j’exige et ils déterminent leurs tours de rôle. Moi, j’y suis en permanence et je n’ai jamais constaté la moindre absence là où il faut quelqu’un. Et puis après des journées intenses pour eux, tu ne crois pas qu’ils ont besoin de se détendre ailleurs ? »

Ce brave directeur n’avait pas obtenu les réponses qu’il attendait et il a eu tous les problèmes qu’il voulait éviter.

Activisme pédagogique ! Dans les écoles, dans les familles, dans les cités… Pour éduquer, il faudrait occuper, occuper intelligemment et culturellement, cela va sans dire ! Et même imposer l’occupation dont on sait mieux qu’enfants et ados l’intérêt. Laisser s’occuper, se contenter éventuellement de mettre à disposition, de permettre, ressemble à du laisser aller, du laxisme, de l’anti-éducatif ou de l’anti-pédagogisme. Activités ! Activités ! Activités !

J’ai cité plusieurs fois dans ce blog les Robinsons de Longjumeau. La ville offrait beaucoup d’activités sportives et autres, mais il était constaté que ceux qui, parait-il, en auraient eu le plus besoin, les dits défavorisés évidemment, n’y venaient pas. Laurent OTT[1] émit l’hypothèse que ce dont avaient besoin tous ces enfants et jeunes, c’était d’abord de se rencontrer, de rencontrer des adultes qui les écoutent, de parler, d’imaginer, de faire, d’essayer… au gré… au gré de ce qu’on ignore d’eux, de leur curiosité, de leur affect. Et l’aventure commença par une couverture étalée au coin d’une rue et sur laquelle étaient disposés  quelques bouquins, papiers, feutres, jeux… avec Laurent… qui attendait ! Et les Robinsons de Longjumeau sont devenus la plus étonnante expérience de pédagogie sociale en France[2]. L’espace social n’est pas une accumulation d’espaces d’activités encadrées mais devrait être un espace que l’on peut occuper, s’approprier pour d’abord y être, être seul et être avec d’autres, éventuellement faire, faire avec d’autres. L’important, ce dont chacun a besoin, ce sont les autres, pas les autres qu’on impose, pas les temps qu’on impose.

Je n’ai pas besoin de parler de l’école traditionnelle où aucun trou d’initiative personnelle n’est possible, y compris l’initiative de ne rien faire. Même si les pédagogies actives sont un grand progrès, l’essentiel de l’activité est proposée, le maître de l’activité est l’enseignant et les activités doivent être « pédagogiquement correctes ». Prévoir des activités qui doivent conduire à des apprentissages catalogués devient souvent… un casse-tête ! Et il faut motiver tout le monde ! De plus, faire que cela ne produise pas… de désordre.

A peine sortis de l'école, activités périscolaires ! Pour les plus riches, lundi judo, mardi danse, mercredi piano… Il est vrai que sans cela, beaucoup d’enfants se retrouveraient seuls dans leur HLM, et même dans leur belle maison, à faire leurs devoirs ou à regarder la télé. Beaucoup de parents continuent à réclamer des devoirs… parce que cela occupe ! Et, plus on occupe, plus enfants, ados et même adultes ne savent plus s’occuper. Tout le monde attend que quelqu’un dise ce qu’il faut faire, ce qu’on peut faire, qu’on propose un programme, même un programme de vacances. On entend sans cesse « Dans cette ville, il n’y a rien d’organisé pour les jeunes » : moins il y a d’espaces de liberté, espaces topologiques et espaces-temps, plus il y a besoin d’espaces contraints, parqués, artificiels, surveillés,… d’activités prédéterminées, cadrées, souvent payantes (consommation d’activités, marché de l’activité). Même les architectes les plus révolutionnaires ne peuvent imaginer l’intérêt qu’avaient les terrains vagues laissés entre les ruines des bombardements de la guerre à Londres et affichés momentanément mais officiellement comme « terrains d’aventure » réservés à l’accès libre des enfants[3], expérience qui avait essaimé dans d’autres villes européennes mais qui a vite été mangée par l’urbanisme et l’immobilier. Bien sûr on pense « espaces verts » où il faut suivre les allées, ne pas marcher sur les pelouses et surtout ne pas grimper aux arbres, on pense à faire des espaces spéciaux pour les enfants (les petits) appelés très justement « parcs » où il faut que les enfants soient accompagnés, avec des bacs à sable, des balançoires et autres appareils dûment agréés comme non dangereux, identiques partout. Activités standardisées, sécurisées.

« Je ne sais plus quoi proposer » le pendant au « Je ne sais pas quoi faire ». Après le casse-tête des vacances, le casse-tête de la rentrée pour l’école. Même dans les pédagogies actives où le choix peut être permis, qu’est-ce qu’il faut mettre sur la table de ce choix qui doit conduire aux apprentissages sensés être dévolus à l’école, qu’est-ce qui doit être éducatif, avoir des objectifs éducatifs ? « Quel est l’objectif ? » demandent les inspecteurs quand ils n’exigent pas que cela soit écrit dans le cahier journal ou les « préparations » de l’enseignant. L’objectif des activités proposées est extrinsèque aux enfants et leur implication tiendra à l’habileté ou au charisme de ceux qui les proposent ou les imposent.

On ne peut pas dire qu’aujourd’hui on ne se préoccupe pas d’éducation. Au contraire, on ne fait que cela. Éduquer à ceci, éduquer à cela… avec toutes les bonnes intentions du monde, même si elles sont contradictoires suivant les personnes, les États, les gouvernements, les idéologies. Résultats : les enfants sont dans l’impossibilité de s’éduquer si s’éduquer veut dire se construire en adulte autonome dans les environnements sociaux dont ils sont et seront des acteurs. Ils n’en ont ni les temps, ni les espaces, ni la liberté.

Est-ce à dire que les adultes qui ont une fonction, une responsabilité dans la vie des enfants ou des groupes d’enfants ne doivent plus rien faire, plus rien proposer ? L’espace social, les espaces territoriaux ne sont plus des espaces où les enfants et les jeunes peuvent évoluer à leur guise, créer leurs activités. L’ont-ils d’ailleurs jamais été ? Il va falloir des adultes qui instaurent artificiellement des espaces qu’ils aident à devenir  ensuite naturels, des systèmes vivants[4]. L’école, ou plutôt ce qu’on appelle l’école, en est un, devrait en être un. C’est le fondement d’une école du 3ème type. Qu’est-ce qui crée un espace social ? L’activité qui s’y déroule, les intérêts qui la provoquent, les nécessités sociales et matérielles pour que toute activité soit possible parmi les autres dans un même espace. Les biologistes nous disent aujourd’hui que la caractéristique de tout être vivant, de la simple bactérie à nous-mêmes, est de s’auto-construire, voire de s’auto-créer (l’autopoïese des biologistes Varela et Maturana), de se complexifier, d’évoluer, suivant l’environnement où il se trouve, comment il peut y être et ce qu’il peut y faire. Cette auto-construction[5] se réalise bien dans l’activité (exemple de l’activité du bébé qui apprend à parler ou à marcher dans le système vivant qu’est la famille, sans savoir qu’il apprend[6]) mais plus elle sera variée, inattendue, incongrue[7], provoquée par l’environnement où se trouve l’enfant, par sa curiosité, ses envies, ses besoins, son affect, dans les interrelations multiples, plus il se construira solidement dans la complexité. La complexité, personne ne peut la simplifier, la contrôler, la gérer. Ce n’est pas idéologique, c’est biologique !

Le problème n’est pas celui des activités à proposer ou à imposer mais celui de rendre possible toute l’activité dont l’enfant est la source[8] dans les espaces où il vit, dans les raisons qui le poussent, et là nous sommes devant un infini. Dans mon école, chaque matin je ne savais pas ce qui allait se passer[9] mais le soir j’aurais bien eu du mal pour énumérer tout ce qui s’y était passé.

Pour revenir à mon exemple introductif : est-ce que pour les adolescents l’important est de faire du ski nautique ou d’être libres et tranquilles ensemble et/ou seuls ? Je ne répondrai pas à la question, mais si l’un d’entre eux nous avait demandé instamment de pouvoir en faire, nous aurions essayé de l’envisager… avec la colonie voisine qu’ils connaissaient. Mais ils ne l’ont pas demandé !  

- Liberação a criança. - Release the child. - Liberare il bambino.- Libere al niño. - Free the Children

[2] Je suggère vivement d’aller voir leur site http://www.intermedes-robinson.org/ et de suivre leur blog http://www.intermedes-robinson.org/index.php/category/blog/

 [3] Le premier « terrain d’aventures » a effectivement été créé à Londres après la guerre. Il y avait bien des adultes responsables et présents, mais leur rôle consistait surtout à assurer la sécurité, éventuellement d’être à disposition des enfants pour aider, procurer du matériel, mais pas d’organiser des activités.

[4] Dans un billet précédent j’ai fait la comparaison avec la permaculture.

[5] L’auto-construction est celle de tous les langages qui permettent d’être, d’évoluer, d’interpréter, d’agir dans les différents mondes créés par les sociétés.

[7] Qu’est-ce qui a fait rentrer mon dernier fils dans la lecture, l’écrit, la poésie, la littérature, la philosophie, la musique classique ? À 16 ans, le rap et ses copains rappeurs de banlieue !!!! Certainement pas l’école… ni même son père !

[9] En réalité je pouvais émettre quelques hypothèses parce que toutes les activités des enfants se situent dans le continuum de leur vie, l’école ne tranchait pas ce continuum, ne tranchait pas le temps de chacun, mais ce n’étaient que des hypothèses !