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Philippe Ruelen, dans un post sur facebook, rappelait qu’il y a bien longtemps je m’étais amusé à m’essayer dans la réalisation de chroniques audio que je publiais sur l’audioblog d’Arte (http://audioblog.arteradio.com/blog/3040753/Une-ecole-du-3eme-type/). C’était aussi pour moi un « exercice » inhabituel et difficile, seul avec un micro et une technique ! J’admire tous ceux qui produisent des vidéos de quelques minutes en exprimant ce qu’il me faudrait des pages par écrit !

Ce sont ces chroniques audio qui ont été transcrites et améliorées dans le premier ouvrage publié par l’Instant Présent, « chroniques d’une école du 3ème type ».

Je n’en ai plus réalisé depuis ! Et pourtant on dispose aujourd’hui de moyens bien plus sophistiqués pour faire chez soi ce qu’autrefois il aurait fallu faire en studio. Je suis toujours abasourdi de voir les petits bijoux audio-visuels que les jeunes réalisent et avec quelle maîtrise ils utilisent non seulement les techniques numériques mais aussi comment ils arrivent à structurer et à condenser l’expression d’une pensée… sans que l’école le leur ait appris. Il me fallait un temps infini et recommencer plusieurs fois pour arriver à supprimer les blancs, les raclements de gorge désagréables, les hésitations, le bruit de fond, le micro mal placé, une phrase mal dite…[1] Et puis parler à quelqu’un sans qu’il y ait quelqu’un devant soi… !

Autrefois dans beaucoup de classes Freinet dont la mienne il y avait un coin et un atelier magnétophone et musique. Dans mon école l’atelier était occupé en permanence, les enfants y improvisaient, enregistraient, faisaient des montages, répondaient à des correspondants par cassettes audio… ils faisaient même des émissions enregistrées et dupliquées sur plusieurs cassettes qu’ils envoyaient à plusieurs autres écoles du réseau dont certaines poursuivaient alors sur la même cassette qu’ils renvoyaient à leur tour ; c’était un peu comme la « télé brouette » qui a parcouru un temps le plateau de Mille vaches. Les enfants faisaient… mais pas le maître !!!

Dans le mouvement Freinet, il y avait les « cahiers de roulement » : lorsque quelques enseignants voulaient explorer un thème l’un commençait à écrire sur un cahier en laissant une grande marge, l’envoyait au suivant qui commentait dans la marge et poursuivait la réflexion, et l’envoyait au suivant. Puisque les enfants, eux, se servaient sans problème de l’audio, j’avais proposé que nous fassions des « cassettes de roulement ». Selon le principe, celui qui propose fait, j’avais fait la première. Ce qui était le plus terrible c’était de se ré-écouter ! L’horreur ! Ce n’est pas possible, c’est moi ça ? Mais ce n’était pas ce que je voulais dire ! Qu’est-ce que je l’ai mal dit !... et de recommencer et recommencer ! La cassette n’a pas été loin, elle a traîné pendant des jours chez les deux suivant qui m’ont expliqué leurs mêmes difficultés et ressentis que moi, le troisième a passé son tour et tout le monde a jeté l’éponge !

Le langage oral et son monde c’est celui de l’instant même s’il évoque le passé. Il fait exister ce que l’on veut exprimer dans l’instant, au fur et à mesure qu’on l’exprime sans avoir l’impression d’en avoir préparé la formulation, la pensée et son expression semblent simultanées, on pense en parlant ou on parle en pensant ! Il n’y a pas besoin de se surveiller, de se contrôler, de prévoir ce que cela va provoquer, tout au moins lorsque l’on a suffisamment confiance en ce que l’on est. Et puis il y a les interlocuteurs en face, physiquement présents, qui réagissent aussi dans l’instant, ne serait-ce que par un froncement de sourcil, font rebondir la pensée, la font diverger… Avec le langage corporel qui y participe, ce sont des langages directs qui créent les mondes de l’instant.

Dès que l’expression se fait en direction d’un support qui va la fixer, nous ne sommes plus tout à fait dans le même monde. Déjà entre le moment où l’on pense et qu’on l’exprime et le moment où on s’écoute, il s’est passé un temps, et le même qui écoute découvre le même qui a parlé… et parfois il n’est déjà plus tout à fait le même. On ne pense plus en parlant, il faut avoir pensé clairement avant de parler, savoir ce qu'on va dire ! Et puis on ne sait pas à qui on parle, quand ils vont vous écouter, peut-être même que lorsqu’ils vous écouteront ce ne sera plus ce que vous vouliez dire parce que vous aurez changé entre temps. Vous n’avez plus aucun indice qui vous indique s’ils comprennent, plus aucune chance de vous rattraper…plus de retour ou des retours trop lointains.

Or, c’est exactement ce qui se passe dans le langage et le monde de l’écrit ! Nous sommes alors dans ce que j’ai appelé les langages différés, même s’ils utilisent la même langue que les langages directs[2]. Ils ne font pas appel aux mêmes processus cérébraux, ils se heurtent aux représentations que l’on a de soi-même (l’identité, surtout quand elle est encore incertaine), à la représentation de la perception que les autres ont de soi-même. J’ai souvent pensé que si un enfant ou un adulte parle peu, s’il a des difficultés à rentrer dans l’écrit, ce n’est pas parce qu’il n’en posséderait pas les éléments mais parce qu’il craint de se découvrir à lui-même en se projetant dans des mots, sur des supports, de se découvrir aux autres (parfois sa crainte est justifiée en ce qui concerne les autres). Les langages verbaux rendent visibles (ceux qui les maîtrisent très bien peuvent même s’en servir pour paraître autre que ce qu’ils sont vraiment ! Ils peuvent donc aussi dissimuler) et j’ai pu constater que des enfants privilégiaient le langage mathématique ou scientifique pour éviter de se mettre en danger[3].

J’ai toujours eu du mal à faire comprendre pourquoi j’attachais une grande importance aux ateliers audio ou vidéo pour aider à entrer dans le monde de l’écrit (comme les ateliers théâtre, improvisation, marionnette, peinture, musique …). Cela paraît paradoxal tant ce sont bien des langages totalement différents, ne faisant pas appel aux mêmes processus cérébraux y compris pour les décrypter. Et pourtant ils contribuent à ce que chacun solidifie et accepte sa propre personne, faute de quoi il ne la fera jamais voir à personne, y compris en écrivant[4].

On peut critiquer, parfois à juste titre, l’envahissement de l’image, du son, de la musique (il y a des textes dans la musique !)… et pourtant jamais dans notre histoire il y a eu tant de monde, de jeunes qui expriment sur de multiples supports… sans forcément être écoutés, qui écrivent dans de multiples formes sans forcément être lus par ceux qui avaient le privilège et le pouvoir de l’écrit. Dans la partie des langages que j’appelle relationnels, il n’est pas possible de les isoler les uns des autres.

Il n’empêche que seul et face à un micro, je fais partie des handicapés !

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[1] Albert Jacquard dont les chroniques régulières qu’il faisait sur France inter m’avaient inspiré et avec qui j’avais eu la chance de discuter au cours d’un repas m’expliquait que je voulais bien trop en dire en trop longtemps. Il m’expliquait que lui partait d’une seule idée phrase qu’il développait sans préparation en deux ou trois minutes.

[2] Lorsqu’un petit amenait à ses parents un texte qu’il avait écrit, bien souvent ceux-ci lui disaient : « Lis-le moi ». Pourquoi s’être échiné à l’écrire quand on vous demande de le dire ? Mais lorsqu’il leur apportait un enregistrement, alors il fallait que les parents écoutent l’enregistrement ! C'est-à-dire lisent ce qui n’avait pas surgit à l’instant où ils le lisent ! La relation changeait totalement.

[3] J’ai narré cela et l’ai développé longuement dans « L’école de la simplexité »

[4] J’ai aussi décrit quelques cas exceptionnels dans l’école de la simplexité ou dans les chroniques.