rencontre-paris

Dans deux écoles dont le point de départ était différent : « être et savoir » dans le 12ème, « l’école démocratique » dans le 19ème. Dommage que c’était en période de vacances, je n’ai pu voir des enfants y vivre.

Écoles urbaines ! Toutes deux dans une petite rue perpendiculaire à une grande avenue ou boulevard, toutes deux s’ouvrant sur la rue par une grande vitrine qu’on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un magasin (mais avec le bout de trottoir tagué et coloré pour l’école démocratique !), un semblant de terrasse inutilisable comme toit, toutes deux écrasées au-dessus, par côté par l’empilement des immeubles. Pour le rural que je suis c’est toujours impressionnant. Tu rentres après t’être farci les cohues et les regards vides des métros, le nez sur ton plan pour prendre les avenues dans le bon sens, trouver où tu dois tourner à droite, à gauche et surtout pas au rouge… et tu te trouves dans un autre monde !

Ce qui est scandaleux, c’est le coût des locations qui sont demandés pour des locaux que les uns et les autres doivent en plus transformer quand ils ont pu enfin les trouver. Pour le même coût annuel on pourrait acheter une maison dans nos provinces reculées… avec de la verdure autour !

Ce qui était particulièrement intéressant, c’est que le point de départ de ces deux écoles très récentes était différent.

Pour « être et savoir » c’était les pédagogies actives. Une partie de type Montessori pour les petits dans leur espace, une partie pédagogie active made in maison pour les plus grands et leur espace, avec des espaces communs. Pour l’école démocratique c’était grosso-modo Sudbury, dans un espace beaucoup plus cloisonné en lieux ayant des attributions spécifiques. J’ai toujours admiré l’étonnante ingéniosité qu’il fallait déployer pour aménager et réaménager sans cesse ces espaces urbains, pour moi bien petits et semblables à des boites, pour y permettre la complexité et la liberté de la vie d’une cinquantaine d’enfants de tous âges.

Puisque pour les premiers c’était le terme « pédagogies » qui était mis en avant, au départ le rôle des adultes permanent était prépondérant. L’implication des parents était très forte et m’a beaucoup rappelé les crèches parentales, avec aussi pour conséquence la détermination des pouvoirs et postures de chacun. Pour les seconds à partir du modèle des écoles démocratiques c’était bien sûr au départ l’établissement des règles et leur application qui était prépondérant. Et, dans les deux cas, ce qui est revenu le plus dans les discussions cela a été évidemment le pouvoir des adultes. Ce qui n’a rien de surprenant, c’est bien toute notre société qui ne pourra dévier du mur vers lequel elle fonce si elle ne remet pas en cause les pouvoirs établis et ceux qui ne sont pas assumés. Il y a les principes qui servent de base, et ensuite c’est la vie qui ne s’adapte pas forcément aux principes mais fait évoluer leur application.

Ces adultes que ce soit à « être et savoir » ou à l’école démocratique (et dans toutes les autres où je suis allé) sont loin d’être des dilettantes ou des illuminés comme on se complet à le faire croire. Je suis toujours surpris par l’expérience accumulée par les uns et les autres avant d’entreprendre ou de s’impliquer dans un projet. CEMÉA, passages à la cartoucherie de Vincennes, la ferme des enfants… et bien  d’autres lieux éducatifs de toute sorte, passages dans l’école publique (généralement courts !), éducation populaire, mouvements pédagogiques, etc. sans compter les innombrables rencontres, lectures, stages… bref, c’est moi qui avait l’impression de n’avoir qu’une toute petite expérience de… 50 ans sans avoir beaucoup bourlingué ! D’ailleurs à l’école démocratique ils étaient une vingtaine depuis plusieurs jours avec Thierry Pardo à échanger, que dis-je, à travailler (même dans la plus grande décontraction) entre pairs venus d’un peu partout. Dans les deux rencontres, il y avait aussi les parents, parents de ces écoles, parents ayant déscolarisé leurs enfants, parents venant d'ailleurs, tous parents "chercheurs" de ce qu'ils pouvaient faire et être pour la vie de leurs enfants.Mais personne n'était à l'une ou l'autre de ces rencontres pour quémander un mode d'emploi.

Si j’étais dictateur, comme Mao qui envoyait toute sa nomenclature et ses hauts fonctionnaires bosser dans les rizières, j’enverrai obligatoirement en stage dans ces écoles et ces rencontres tous ces soi disant experts de l’éducation nationale, inspecteurs et autres, jusqu’au ministre qui dissimule sa stupéfiante ignorance de ce qu’est un enfant et de ce que sont les milieux où il se construit derrière une phraséologie habillée de birbes pseudo-philosophiques ou de références scientifiques soigneusement triées[1]

Dans les discussions auxquelles j’ai pu participer, si je ne l’avais su à l’avance je n’aurais pas pu distinguer si c’était avec des personnes partant d’un modèle plus ou moins pédagogique ou d’un modèle plus ou moins démocratique. Les préoccupations et les interrogations étaient rigoureusement les mêmes (surtout celles des pouvoirs), et il était facile de voir tous les points de convergence où elles se rejoignaient déjà, de deviner où elles allaient probablement finir par se rejoindre. La vieille idée du Woodstock ou du Larzac de l’éducation qui m’avait travaillé autrefois finira bien par se réaliser, et pas sur un rassemblement d’un jour seulement !

C’est donc bien cette convergence que je retiens de ces deux journées, en particulier l’interrogation intense sur notre place à nous les adultes, que l’on soit parent, enseignant, éducateur… et peut-être aussi accepter que l’on ne soit pas parfait ! Le hasard a fait que le bouquin  que nous avons fait avec Thierry Pardo (« entre autres, le chemin des adultes pour libérer les enfants ») venait de sortir tout frais de l’imprimerie !

PS – Une question  a été posée, une question très pertinente parce que tout le monde y a été confronté à un moment ou à un autre. « Si un enfant arrivant d’une autre école ne se plie pas aux règles, crève par exemple un canapé parce que ça l’amuse, on fait quoi ? » Martin (mon fils) qui était à côté de moi me dit en aparté et en se marrant « c’est peut-être pour savoir comment c’est fait à l’intérieur, finalement moi aussi j’aimerais bien savoir ! ». Dans l’instantanéité il ne m’est pas revenu en mémoire un exemple significatif, en dehors du fait que à Moussac, comme dans la petite bande d’autres classes uniques allant dans le même sens, étaient réguliers les cas d’enfants arrivant d’une autre école et demandant un temps d’adaptation et même une sorte de « traitement » particulier et provisoire de notre part (les enseignants). Pourtant j’en avais un :

M.. Cet enfant avait déjà plus que perturbé par sa violence une succession d’écoles de la région jusqu’à la dernière, une école privée catholique, qui s’en était débarrassé en conseillant à la famille… de l’envoyer à Moussac, chez le mécréant ! Effectivement, les réactions de M. pouvaient être vraiment violentes et dangereuses et toutes les règles du monde assorties de sanctions n’y pouvaient rien. L’adulte que j’étais a bien dû au début devoir s’interposer avec aussi quelque violence physique et verbale pour interrompre les excès dangereux pour les autres comme pour M., mais avec cette règle de conduite que la violence de l’adulte n’avait comme unique objet que celui d’interrompre un processus devenant dangereux, pas celui de clouer ensuite l’auteur au pilori des reproches et de la culpabilité. Pendant quelques semaines, M. a été l’objet de ma veille constante, parfois un peu épuisante !

Mon problème était de comprendre ce qui causait cette violence, ce qui n’était que le rôle normal de tout professionnel. Cela a été assez facile et je l’ai traduit ainsi en me servant de l’image de la boite noire qu’est le cerveau. L’input c’est l’entrée des informations, le process c’est comment elles sont traitées par le cerveau, l’output c’est ce qui en ressort. Input et process fonctionnaient remarquablement bien, c'est-à-dire que M. était très intelligent ce qui aurait dû crever les yeux à n’importe qui. C’est à l’output que cela se brouillait quelque peu. M. m’expliquait par exemple que dans les autres écoles il était régulièrement puni et accusé de tricherie parce que lorsqu’il fallait qu’il résolve un problème il trouvait la réponse mais il était incapable d’expliquer comment il avait fait. D’une façon générale, les autres ne le comprenaient pas, ce qui le mettait dans des colères incontrôlables. Je pense que ce sont toujours des souffrances qui sont la cause de violences et dans le cas de M. il était facile de comprendre l’intensité de sa souffrance. Mon analyse, certes sommaire, m’avait été confirmée par les thérapeutes de l’hôpital de jour où il allait régulièrement mais qui me dirent que nous n’y changerions rien, que la seule solution était un établissement spécialisé. S’en débarrasser ! L’école publique étant l’école de tous il était pour moi hors de question d’exclusion quelle qu’en soit la raison. Mais lorsqu’on connait la cause réelle d’une violence on agit pour l’éliminer, on peut l’expliquer à ceux qui la subissent qui agissent alors eux aussi différemment dans leurs comportements relationnels. Ce que M. avait subi dans l’institution, c'est-à-dire avoir à répondre sans cesse à des attentes, n’existait plus à Moussac. Au lieu de butter sans cesse sur l’incompréhension des autres et surtout leur refus de le comprendre, d’avoir à faire des efforts impuissants pour être compris, c’étaient les autres qui faisaient cet effort sans le lui reprocher, et le premier des autres ce devait être évidemment moi, l’adulte. Et petit à petit, d’abord parce que M. comprenait que si j’avais à m’interposer ce n’était pas un rejet de sa personne que j’appréciais autant que les autres, parce que les autres tranquillisés par ma propre attitude l’acceptaient eux aussi et l’appréciaient pour mille raisons et dans mille moments, que la classe le lui faisait savoir, qu’il pouvait enfin faire sans être jugé, les tensions se sont apaisées, sa violence a peu à peu disparu, M. est même devenu une espèce de sage de l’école qui empêchait que s’enclenchent les conflits : il savait mieux que tout le monde ce que cela induisait. Plus tard j’ai su qu’il s’éclatait dans une ONG humanitaire en Afrique. Nous ne l’avions pas guéri, quoique je me sois demandé s’il ne s’était pas guéri lui-même tant il était impossible ensuite de percevoir le grave trouble dont il avait souffert. Peut-être lorsqu’il retombait dans les attentes et contraintes habituelles de notre société, ce qui explique peut-être son choix de vie adulte. 

Cette anecdote n’a d’autres raisons que de montrer la place importante que doit, à mon sens, assumer en toute connaissance de cause et d’expérience l’adulte dans un collectif d’enfants et même d’adolescents. Elle n’est pas celle de la domination, elle est celle d’un pouvoir humain qui ne peut être celui d’autres enfants, qui ne peut être celui d’un règlement (ou seulement d’un règlement). Un règlement ne traite pas les causes des violences.



[1] Voir par exemple son entretien dans psychologie magazine et l'excellent billet de nestor Romero : https://blogs.mediapart.fr/nestor-romero/blog/131117/education-la-philosophe-et-le-ministre