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1420, le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que : « Plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres. »

L’histoire du compagnonnage est passionnante. Il ne s’agissait pas seulement de sortes de confréries d’apprentissage : 1804 voit la fondation des compagnons du « devoir de liberté » qui regroupe tous les compagnons qui ne se reconnaissent pas dans le catholique « Saint devoir de Dieu »: loups, étrangers, indiens, gavots. À cette même époque, le tout nouveau code pénal punit l'organisation d'une grève d'une peine de deux à cinq ans d'emprisonnement. Ceci n'empêche pas le compagnonnage de continuer à se renforcer en tant qu'organisation de protection et de revendication[1] Il y avait aussi la notion de la liberté par rapport à l’Institution ainsi que le nécessaire accord de chacun avec des convictions philosophiques communes.

On connait le tour de France à accomplir d’un « maître » à l’autre, à la rencontre de ceux qui pratiquent le métier de différentes manières (la Cayenne itinérante), la maison de la « mère » qui accueillait à chaque étape, les rituels,  le chef d’œuvre qui doit conclure le périple, pour arriver à être « maître compagnon » à son tour.

On connait moins cette autre forme du compagnonnage chez les charpentiers allemands : un groupe d’une vingtaine de compagnons ne se connaissant pas au départ doit accomplir en restant ensemble un périple de deux ans en entreprenant de A à Z divers chantiers,  n’ayant le droit d’emporter que ce qui tient dans un sac à dos, n’ayant pas le droit de posséder recevoir et utiliser le moindre argent, même pour voyager. Seuls ceux qui terminent le périple sans avoir quitté le groupe obtiennent le titre définitif de compagnon, sans avoir à réaliser de chef d’œuvre. Mais ceux qui leur confient un chantier sans avoir à les rétribuer doivent fournir hébergement et nourriture dans une chartre où tout est précisé, y compris le nombre de kg de saucissons et litres de bière ! On imagine, en dehors des compétences acquises et enviées, l’étonnant apprentissage de la solidarité, de la vie en groupe sans hiérarchie qui se réalisait. J’ai eu la chance d’en rencontrer (en costumes trois pièces noir et blanc, chapeau noir et cravate colorée !) sur un chantier en Corrèze.

Quelle que soit l’organisation de compagnons, tous sont reconnus, appréciés, demandés dans les professions où ils opèrent, non seulement pour leurs compétences mais aussi pour une certaine vision du travail et de la vie sociale.

Le compagnonnage, c’est ce qu’on pratiquait de façon informelle dans le mouvement Freinet, puis c’est en le poursuivant que nous sommes arrivés à une école du 3ème type. Par exemple les jeudis (vaqués à l’époque) nous nous retrouvions à quelques-uns dans la classe d’un collègue qui avait fait revenir les enfants, faisait classe le matin comme d’habitude, et l’après-midi nous en discutions. Puis c’était chez soi ou chez un autre. Lorsque le calendrier scolaire a créé les zones, beaucoup en profitaient pour passer quelques jours dans la classe d’un autre pas encore en vacances, cela se fait toujours. Pendant des années j’ai ainsi reçu beaucoup de collègues, d’étudiants qui participaient aux activités, certains venant même d’Allemagne ou d’Espagne, et suis allé moi-même voir comment cela se passait dans d’autres classes, dans d’autres lieux éducatifs, dans d’autres lieux alternatifs. Mais tout ceci clandestinement ! Plus récemment beaucoup d’ami(e)s ont pris une année sabbatique pour faire leur tour de France, voire du monde pour quelques-uns, allant d’une école à une autre, d’un lieu alternatif à un autre.

Dans le monde très large de l’éducation, pas que celui des mouvements pédagogiques mais surtout dans celui des écoles alternatives où il est plus facile, le compagnonnage existe donc toujours, c’est même lui le plus important quant à l’autoformation de toutes celles et ceux qui sortent des sentiers battus. Ce qui caractérise tout compagnonnage, c’est qu’il s’effectue hors de l’Institution, dans une totale liberté, il est donc quelque peu subversif et il ne faut pas s’attendre à ce que l’Education nationale favorise une co-formation qui ne lui coûterait pas grand-chose mais lui échapperait (quoique que certains  IEN éclairés, à certaines périodes, autorisaient des enseignants qui le demandaient à aller dans une autre classe quand le titulaire remplaçant était inoccupé).

Cela fait longtemps que je me dis que, comme les compagnons charpentiers, maçons, menuisiers…, il faudrait que l’on puisse passer du compagnonnage informel au compagnonnage organisé et créer les « compagnons éducateurs »[2]. Ecoles alternatives, lieux d’accueil de la petite enfance (ACEPP), mouvements pédagogiques… il y a à disposition un tissu déjà très dense sur tout l’hexagone et hors l’hexagone.

Il suffirait de dresser la carte de tous les lieux éducatifs prêts à recevoir des aspirants compagnons éducateurs. Cette fois il ne s’agirait pas seulement de simples visites d’observation, mais de séjours plus ou moins longs où le futur compagnon participe, propose, met les mains à la pâte. J’ai eu par exemple Burkarth, un allemand , qui pendant un mois a driver le creusement d’une mare, deux étudiants qui ont transformé en une semaine le coin musique en studio d’enregistrement, Jacques qui faisait de l’atelier électricité un atelier électronique, etc. Tout cela avec les enfants. Et je vois plein d’exemples possibles dans les écoles alternatives, voire publiques, en particulier avec les services civiques.

Mais il faudrait que dans chacun de ces lieux un hébergement, même de fortune, puisse être disponible gratuitement, assurer au moins la survie de ces voyageurs qui n’ont pas de revenus mais qui participent aux « chantiers éducatifs » où ils sont reçus.  

Il faudrait qu’une sorte de chartre commune à tous soit établie précisant les « devoirs » de l’accueilli comme des accueillants (on n’appellerait pas ces derniers « maîtres » et on ne serait pas obligé de préciser le nombre de kg de saucisson à fournir !).

Il faudrait qu’au cours de leur tour de France ou d’Europe ou du monde, les différents aspirants compagnons puissent se rencontrer, échanger (moments, lieux, moyens) : ce qui me frappe dans le compagnonnage classique, c’est que tous ceux qui deviennent compagnons dans des expériences successives très diverses (vécus), dans les rencontres entre eux sur les chantiers, sur la route, ont acquis une vision et une culture commune en plus de la pratique de la solidarité. Ils se « reconnaissent » ensuite quelles que soient les pratiques qu’ils adoptent. C’est ce qui manque peut-être dans la mouvance éducative où on a du mal à dépasser les différents prés carrés, les différents modèles, les différents espaces (publics, privés laïcs, petite enfance, primaire, collège,…), les différentes fonctions (enseignants, éducateurs, facilitateurs, directeurs, ATSEM, EJE, gestionnaires…). On est peu habitué à sortir des différentes chapelles, le compagnonnage inciterait à cet effort de rencontres.

J’imagine qu’au bout du périple dont on pourrait déterminer un nombre minimum d’expériences variées à vivre,  chaque aspirant puisse être déclaré officiellement « compagnon éducateur » par l’ensemble de la communauté partie prenante. S’il a accompli le périple jusqu’au bout, cela suffit largement à témoigner de son engagement, des compétences acquises sur différents terrains (comme pour les charpentiers allemands)

Dans cette communauté du compagnonnage il pourrait donc y avoir aussi bien des écoles Sudbury, démocratiques, Freinet, Montessori ou autres, que des écoles ou classes publiques des mouvements pédagogiques, que des crèches parentales, des centres de loisir, des ateliers de rue… La création d’un compagnonnage serait l’occasion de les faire collaborer, ressentir leur finalité commune, sans perdre leurs spécificités, leurs convictions,  leurs âmes !

« Compagnon éducateur » ne serait bien sûr pas un diplôme, bien mieux, ce serait une reconnaissance. Ils pourront être reconnus (donc être embauchés !) dans tous les espaces privés, associatifs ou projets s’occupant d’enfants aussi bien voire mieux que les titulaires de certificats ou diplômes. Il n’est pas dit qu’un jour l’Institution arrive à les reconnaître plus ou moins officiellement : pensez au premier label « Nature et progrès » des agriculteurs bio qui a débouché longtemps après par la création de l’officiel « AB », certes pas mal dénaturé mais qui a quand même aidé l’ensemble de l’agriculture biologique. L’EN sera peut-être obligée, à plus ou moins long terme avant de sombrer définitivement, de faire appel à ceux qui se seront formés en dehors d’elle qui n’a jamais su le faire et seront des femmes et hommes de terrain, d’un autre terrain. Je reconnais que ça, c’est vraiment utopiste !

Voilà, c’est une idée lancée en l’air.

à la suite de réactions ici et sur FB, j'ai créé le groupe de discussions "compagnons éducateurs"

(https://www.facebook.com/groups/389164424831136/?ref=bookmarks


[1] http://www.compagnonnage.fr/index.php/histoire-du-compagnonnage

[2] Ou trouver d’autres noms « compagnons de la libération de l’enfant », « compagnons de l’alternative éducative », « compagnons éducateurs autrement », « compagnons d’une autre école » « compagnons éducateurs nouveaux »……