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Transmettre, transmettre des savoirs, transmettre des valeurs. C’est ce qui fait l’unanimité quant au rôle de l’école, c’est ce pourquoi la majorité des enseignants s’engage sincèrement.

En ce qui concerne la transmission de savoirs, cela fait déjà quelque temps que son affirmation est moins évidente. Se pose d’abord de façon récurrente la question « quels savoirs ? » qui fait régulièrement se pencher des experts de tout poil sur le sacro-saint programme. On essaie bien de mettre tout le monde d’accord avec « les savoirs fondamentaux » ceux-ci posant quand même aussi problème : jusqu’où doivent-ils aller ? Savoir déchiffrer et lire oralement un texte est-il savoir lire ? Et les évaluations internationales n’arrêtent pas de prouver que ces savoirs fondamentaux ne sont pas atteints par tous les enfants dans le système scolaire tel on ne veut pas le changer. Et puis surtout, depuis quelque temps on commence à admettre que ces savoirs, même fondamentaux, ne se transmettent pas mais doivent se construire par les enfants eux-mêmes. Guerre des méthodes, appel à l’innovation…

Reste la transmission des valeurs. L’unanimité se renforce à chaque évènement dramatique en particulier en cette période de terrorisme. L’école a eu de très bon « résultats » quant à la transmission des valeurs : des deux côtés du Rhin, avant 1914, les valeurs « patriotisme », « obéissance », « sacrifice » ont très bien été transmises, on en connaît le résultat.

Je ne sais pas très bien ce que signifie « valeur » en dehors de celle que l’on attribue à un objet, valeur d’ailleurs très variable suivant les modes, la demande, la pub, le profit à en retirer… largement autant que suivant son utilité ou la complexité pour le réaliser. Ma méfiance s’éveille plutôt dès qu’on me parle de valeur.

Wiky nous dit : « La valeur vient du latin « valor », dérivé de « valere » qui signifie « être fort, puissant, vigoureux », mais c’est aussi « des motivations trans-situationnelles, organisées hiérarchiquement, qui guident la vie », ou « des attributs et des perceptions qu'une personne partage avec des membres de son groupe social ». Autrement dit, dans ce sens la valeur est tout aussi variable suivant les personnes qui se les donnent et surtout les personnes qui les imposent. Si l’école doit transmettre des valeurs, celles-ci ne sont que celles des gouvernements qui ont le pouvoir sur leur outil, l’école. Dans les batailles récurrentes autour des méthodes il y a en arrière-plan à peine dissimulé les valeurs à inculquer comme par exemple celle de l’autorité qui n’est pas la même suivant l’idéologie en place. Ces « valeurs » doivent se traduire par des comportements sociaux uniformes et elles ne le sont que par un « formatage », plus ou moins hard ou soft.

Vous me direz, à juste raison, qu’il y a bien des valeurs universelles à inculquer (vous voyez, ce n’est déjà plus transmettre !). Par exemple la solidarité, la tolérance, la non violence. Je ne suis pas certain qu’elles soient universellement acceptées, mais admettons. Vous me le direz parce que nous vivons dans un monde basé sur la compétition, la concurrence, l’individualisme, la violence et que nous avons tous les jours la démonstration de ses effets. Vous me le direz aussi parce qu’on dit depuis tout temps que c’est la nature de l’homme d’être ainsi, que ce serait même en raison de la loi darwinienne de la sélection, mais que pour vivre ensemble et en société il faut bien la contrecarrer en partie, donc inculquer des valeurs d’une façon ou d’une autre, façon qui variera suivant l’idéologie qui la dirige. Des valeurs pour contrôler ce qui serait instinct. Celles reconnues comme moralement acceptables sont quelque peu en contradiction avec les trois mythes fondateurs de notre société depuis déjà plusieurs millénaires : compétition, expansion infinie et déconnexion du monde vivant.

Or depuis une ou deux décennies tous les travaux des biologistes, éthologues, psychosociologues… tendent à démontrer que depuis la nuit des temps c’est l’entraide plus que la compétition, à l’intérieur des groupes d’une espèce, entre espèces, qui assure le bien être de chacun ainsi que la pérennité de l’espèce et des groupes qui la constituent. Et ceci pour tous les systèmes vivants, y compris les plantes[1] !  S’il y a bien compétition pour la sélection des géniteurs ou des dominant(e)s, d’une part celle-ci est ritualisée et n’aboutit pas à l’élimination ou au rabaissement des compétiteurs, d’autre part ce sont les sélectionné(e)s ou les choisi(e)s qui ont à assurer la protection des autres, parfois jusqu’au sacrifice, ou sont condamnés à des taches ingrates (exemple de la reine chez les abeilles qui n’est qu’une pondeuse qui pond au rythme que lui indique la colonie). Il n’est pas si intéressant que cela d’être sélectionné dominant par les lois naturelles !

L’entraide, la solidarité, la tolérance, la non violence entre les membres d'une même espèce ne sont donc pas des valeurs à inculquer mais c'est ce qui fait que, depuis que la vie existe, la vie peut exister. Autrement dit c’est cela qui est dans la nature des systèmes vivants, dont nous les humains. On le voit très bien à l’occasion des catastrophes où tous les comportements changent sans qu’il n’y ait eu aucune injonction, d’appel à une morale. Le mythe de la sélection par la concurrence et la compétition est bien loin d’être fondé, c’est une voie sans issue qui conduit inexorablement à des extinctions, l’histoire humaine est déjà pleine de ces extinctions de sociétés sans que nous n’en tirions la moindre leçon.

Ce sont surtout les enfants de la microsociété qu’était mon école qui m’ont fait découvrir cela et je dois dire que c’est la plus surprenant découverte qu’ils m’ont faite faire. Les enfants sont bien naturellement des êtres sociaux, s’ils sont dans les conditions pour pouvoir exercer et développer cette sociabilité. Il ne s’agit pas de leur « apprendre à être social », de leur inculquer de gré ou de force des « valeurs » aussi estimables soient-elles. Il s’agit de leur permettre le tâtonnement expérimental du vivre ensemble dans des conditions qui le leur permettent. Nous avions surtout déterminé dans nos classes uniques de 3ème type les conditions qui favorisent la construction naturelle de tous les langages. Il y avait, entre autre, la liberté d’être et de faire ainsi que la taille et l'indispensable hétérogénéité des structures pour la nécessaire auto-organisation permettant cette liberté. C’est ainsi que nous découvrions l’étonnante et naturelle sociabilité des enfants. Il n’y a jamais eu besoin d’instaurer et d’imposer une « coopérative » avec ses règles, la structure dissipative suffisait pour que se développe à tout instant l’entraide et la complémentarité qui induisent la synergie, l’augmentation des pouvoirs de chacun. Il n’y avait pas besoin de leaders alors que même Freinet pensait que chacun doit pouvoir être leader à son tour[2]. C’est bien l’expansion de la taille des structures sociales qui induit les prises de pouvoirs et les dominations de quelques-uns simultanément à l’accroissement de la fragilité de ces structures. Les abeilles depuis des millions d’années ont toujours limité la taille de leurs colonies et elles perdurent toujours, malgré nous.  On me pose souvent une question qui m’embarrasse : « comment se réglaient les conflits ? » et il faut que je creuse dans ma mémoire pour retrouver quelques exemples du début, parce qu’au bout d’un certain temps il n’y avait naturellement plus de conflits !

Autrement dit, nous sommes bien comme tous les êtres vivants des autres espèces en particulier sociales, naturellement non violents entre nous, coopérateurs, tolérants… Ce ne sont pas des valeurs, c’est notre essence… quelque peu étouffée et pervertie.

Certes la société qui entoure les enfants est devenue de plus en plus a-sociale. Justement avec des « valeurs » qui, si elles ne sont pas toujours ouvertement déclarées, sont intégrées et régissent son fonctionnement. Cette société est bien malencontreusement éducatrice. Si bien que même dans une école du 3ème type, au début ce sont des enfants déjà malheureusement plus ou moins « éduqués » par l’environnement sociétal où ils vivent. Il faut un certain temps pour que puisse ressurgir chez chacun ce qui instinctivement a fait perdurer toutes les espèces, pour que s’établisse une autre culture sociale que celle dans laquelle nous vivons, dénaturée au sens propre. C’est là qu’intervient le rôle délicat des adultes dont j’ai souvent parlé, le déformatage qu’ils doivent eux-mêmes opérer.

Vous avez remarqué comme moi que depuis le temps que l’école prétend transmettre des valeurs notre société ne s’est pas améliorée (voir aussi ce billet « l’éducation pour changer le monde ? » ou celui-ci «  Sortir du piège éduquer à »



[1] Voir l’excellent livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle :  L’entraide, l’autre loi de la jungle, édition « Les liens qui libèrent »

[2] Deux doctorant en sociologie de l’Université de Limoges étaient venus pendant une semaine constater ce phénomène allant à l’encontre de toutes les idées reçues. Dans leurs travaux Pablo Servigne et Gauthier Chapelle démontrent que ce n’est pas le pouvoir d’un leader qui influe sur l’ensemble mais la reconnaissance (qu’ils appellent réputation) de chacun par les autres. Ce qui induit qu’aucune structure sociale ne peut dépasser une certaine taille où cette reconnaissance n’est plus possible. Ce que nous n’avions pas cessé de constater et de dire depuis longtemps à partir du vécu de nos classes uniques.