entraide1Compétition, expansion infinie et déconnexion du monde vivant sont trois mythes fondateurs de notre société depuis déjà plusieurs siècles

Comme le livre de Michel Odent, (l’amour scientifié) que j’avais déjà commenté, ce livre est tout aussi passionnant. Ces deux auteurs, tous deux biologistes, font découler une évidence, non seulement à travers leurs propres travaux mais aussi avec d’innombrables références à d’autres travaux allant de l’éthologie à la psychologie, la socio-psychologie, l’anthropologie, la génétique, les neurosciences, l’évolutionnisme… Le nombre de pages de notes de référence est impressionnant et demanderait même une lecture particulière. On sent aussi beaucoup l’influence du géographe russe Pierre Kropotkine qui s’est attaché, après la publication de « L’origine des espèces » de Darwin, à observer les sociétés animales et humaines pour en conclure que notre société devrait être… libertaire !

Ce livre est aussi remarquable par sa facilité de lecture, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont su rendre accessibles des notions complexes aux non scientifiques comme moi. Ils n’hésitent pas d’ailleurs à faire la relation entre tous les travaux cités et des événements de notre actualité. En mettant en parallèle ce qui a permis la survie et l’évolution des espèces, y compris végétales, avec sur quoi se fonde et fonctionne notre société, la comparaison est impitoyable.

On peut distinguer deux parties différentes : celle qui concerne tout le monde vivant, des bactéries aux chimpanzés en passant par les lichens ou les arbres. Les auteurs nous démontrent que l’évolution par la sélection darwinienne si elle était réduite à la sélection par la compétition n’aurait assuré la survie et l’évolution d’aucune espèce. Les exemples d’entraide et de collaboration dans les espèces, entre les groupes d’une espèce, entre espèces sont innombrables et surprenants. Du coup leur survie et leur évolution par la sélection est beaucoup plus due à ce phénomène, la sélection des groupes,  qu’à la sélection individuelle. Est citée une expérience intéressante quant à son résultat : Les poules ont été placées dans des cages de neuf individus. D’un côté, Muir a sélectionné la poule la plus productive de chaque cage pour donner naissance à la génération suivante de poules ( c’est la sélection individuelle ). De l’autre, il a sélectionné les cages globalement les plus productives ( c’est la sélection de groupe ). La première méthode a sélectionné des poules fortes et productives qui se sont montrées de plus en plus agressives. Au bout de six générations, les « super-poules » ne cessaient d’entrer en compétition et de se blesser, faisant chuter la production d’œufs. La seconde manière de faire a sélectionné des cages hétérogènes contenant des poules plus dociles et dont certaines étaient peu productives, mais, globalement, la productivité moyenne des cages a augmenté de 160 % en six générations. Dans ce cas, la sélection de groupe a mieux fonctionné que la sélection individuelle. (…) Il s’agit tout simplement du principe qu’avaient décrit Darwin et Kropotkine : les groupes les plus coopératifs sont ceux qui survivent le mieux. Notre productivisme effréné obnubilé par les résultats dès l’école devrait bien en prendre… de la graine !

La partie qui décortique le fonctionnement de notre société et les comportements sociaux basés sur  compétition, expansion infinie et déconnexion du monde vivant qui sont trois mythes fondateurs de notre société depuis déjà plusieurs siècles est aussi lumineuse qu’effarante. Une évidence même pas scientifique : au fond, qu’est-ce que « gagner » ? Se retrouver sur la première marche du podium … dramatiquement seul ?

On retrouve aussi la démonstration de ce qu’avait déjà développé Castoriadis avec l’hétéronomie : Assurément, Homo sapiens vit dans un monde imaginaire qu’il s’est lui-même créé. Légendes, mythes, religions, idéologies, dieux : « c’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement ». Lorsqu’on ne peut plus le faire  collectivement on est aussi dans l’incapacité d’imaginer autre chose, ce que par contre le monde du vivant sait, lui, le faire, comme par exemple ces arbres qui ont inventé… la sécurité sociale : De même, l’aulne, un des rares arbres tempérés capables de fixer l’azote atmosphérique ( grâce à une symbiose bactérienne ), en redistribue une partie aux pins de son voisinage immédiat. N’est-ce pas là le principe de la sécurité sociale ?

Concernant l’homme, tous les travaux cités doivent être interprétés par rapport au paradigme de la compétition dans lequel s’est enfermée notre espèce, d’une société qui justement s’est affranchie des lois naturelles. Changez de paradigme comme dans nos écoles du 3ème type et les constats ne sont plus les mêmes. Par exemple tous les travaux ayant attrait à la punition démontrent que celle-ci, suivant comme elle est utilisée, peut avoir des effets positifs ou négatifs. Les auteurs, en bons scientifiques qui connaissent la relativité des conclusions suivant les contexte dans lesquels sont faites les observations, le disent immédiatement :   Il se peut que les expériences où la punition était efficace ( des adultes ) aient tout simplement été éduqués dans des systèmes punitifs, et qu’ils y soient très sensibles. La grande question est de savoir comment réagiraient à ces expériences de punition des adultes ayant été éduqués avec les pédagogies bienveillantes … Peut-être n’auraient-ils pas besoin de contraintes pour se montrer prosociaux. Peut-être réagiraient-ils de manière antisociale à l’instauration des mesures punitives. Nous n’avons pas fait dans une école du 3ème type l’expérience de la punition… parce qu’elle n’existait pas et que les enfants étaient justement naturellement prosociaux… quand on leur permettait d’être prosociaux ! La coercition, la punition qui semble indispensable dans nos rapports sociaux n’existe pas pour l’ensemble des groupes d’êtres vivants puisque c’est leur simple dysfonctionnement (donc leur survie) qui induit la modification naturel des comportements. 

Les auteurs parlent beaucoup de la réciprocité que j’aurais tendance à lier à la reconnaissance. La réciprocité est l’une des normes sociales les plus évidentes, les plus répandues à travers le monde et les plus étudiées (on l’appelle parfois « coopération conditionnelle »). Mais si elle est évidente lorsque les groupes sociaux fonctionnent harmonieusement, elle n’est malheureusement pas cultivée, voire rendue possible. Plus la taille des groupes augmente, plus les normes sociales ont besoin d’institutions structurées et solides. Reprenons. Au cœur de l’entraide, à petite échelle, on a une solidarité « chaude » entre deux ou plusieurs personnes liées par des relations de réciprocité directe entrelacées d’émotions profondes. Au fur et à mesure que le nombre d’interactions augmente avec la taille du groupe, la réciprocité doit prendre appui sur des mécanismes de soutien de plus en plus puissants, externes, artificiels … bref, à taille « inhumaine ». C’est la solidarité « froide ». (…) Au-delà et en deçà d’une taille optimale, il y a dysfonctionnement.

L’importance des petites structures hétérogènes que je n’ai cessé de souligner en ce qui concerne les écoles, que le monde des espèces vivantes, en particulier sociales, n’a jamais cessé de limiter ainsi que nous l’expliquent les auteurs, avait déjà été remarqué il y a bien longtemps : Le duc de Sully, Premier ministre d’Henri IV, a noté dans ses Mémoires que « plus un royaume est grand, plus il est sujet à de grandes révolutions et infortunes. Conséquemment, lui et son roi dessinèrent les plans d’une nouvelle Europe en la divisant « équitablement entre un certain nombre de puissances, de telle manière qu’aucune d’entre elles ne puisse avoir l’occasion, l’envie ou la peur des possessions ou du pouvoir des autres ». Les dirigeants de l’Europe souvent citée dans le livre feraient bien d’apprendre la leçon.

La compétition ne va pas sans adversaires ou ennemis. Le spécialiste des affaires stratégiques et militaires Pierre Conesa montre bien comment l’ennemi est avant tout une construction (idéologique, stratégique, politique, etc.) qui joue un rôle primordial dans les sociétés humaines. Au fameux « Donnez-leur du pain et des jeux » il faudrait rajouter « et fabriquez-leur un ennemi ! ».

Que dire aussi de nos sociétés d’abondance. Dans une expérience, les chercheurs ont noté que, lorsque le milieu s’appauvrissait, les populations de levures se portaient mieux si les deux souches étaient mélangées, c’est-à-dire si elles se fournissaient réciproquement l’acide aminé dont l’autre avait besoin. Au contraire, lorsque les levures baignaient dans une abondance de nutriments, elles développaient une forte compétition entre elles, au point que l’une d’elles finissait par prendre le dessus sur l’autre et par l’éliminer.

Les auteurs revisitent aussi, en citant de nombreux travaux et expériences, le principe d’égalité ou d’équité qui conditionne la perception des autres, les relations d’entraide, l’efficacité sociale.

Bien sûr j’ai lu ce livre avec une certaine jubilation parce que j’y ai trouvé tous les éléments dont nos écoles de 3ème type avaient démontré sans le savoir la pertinence. Lorsque je lis par exemple cette conclusion faisant suite à de nombreuses expériences « dans l’apprentissage,  les pratiques axées principalement sur l’affirmation de valeurs, la surveillance, la menace et la punition sont contre-productives, car elles suscitent méfiance, soumission, fuite ou rébellion. Faire régner l’ordre ne suffit pas à construire un climat positif au sein d’une école » vous pensez bien que je jubile !

J’écrivais il y a une douzaine d’années dans une note du dernier chapitre sur la violence dans « l’école de la simplexité » :« Lorsque l'on dit que l'agressivité fait partie de la nature humaine et qu'on l'encourage en la justifiant ainsi, c'est l'acceptation que l'espèce est devenue auto-prédatrice d'elle-même, chacun devant se nourrir des autres, au détriment des autres… Je pars donc de l'a priori que l'agressivité n'est pas inhérente à la nature de l'homme mais qu'elle a sa cause dans les organisations sociétales incertaines, floues et sans finalité collective (survie individuelle et collective) et/ou dans l'impossibilité dans laquelle elles mettent les individus à les créer. L’expérience d’une école du 3ème type semble le démontrer ». Pablo Servigne et Gauthier Chapelle viennent de corroborer dans une étonnante compilation de recherches dans de nombreux domaines ce que j’affirmais intuitivement.

Un livre à lire absolument, et même à conserver à portée de la main.