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C’est une évidence qu’on ne peut même plus remettre en question. Mais, suivant où est l’enfant ses comportements ne sont pas forcément  identiques, n’ont pas les mêmes conséquences, ne sont pas vus de la même façon, ne provoquent pas les mêmes réactions de ceux qui ont à assurer son état sécure. C’est aussi une évidence. Mais cette évidence n’est pas évidente à vivre et à prendre en compte par ceux qui ont la responsabilité des espaces successifs où vit l’enfant, c'est-à-dire, pour ce qui concerne ce billet, LE parent d’un côté, les responsables des lieux éducatifs de l’autre. C’est peut-être la principale difficulté que j’ai pu constater, d’abord dans mon propre vécu aussi bien de professionnel que de parent, ensuite dans beaucoup d’écoles soient publiques en pédagogie différentes, soient alternatives.

J’ai bien dit « LE parent » d’un côté, les responsables de l’école de l’autre. LES parents, c’est encore un troisième personnage.  LE parent voit SON enfant, les adultes de l’école voient UN enfant PARMI et AVEC les autres enfants. Le premier est dans le fort lien affectif, les seconds sont dans le lien professionnel, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’affect ou ne sont pas dans la nécessaire empathie vis-à-vis de chaque enfant. Les visions ne sont pas les mêmes.Tout cela est normal mais pas toujours facile à rendre harmonieux et complémentaire (la fameuse coéducation !).

En général, le premier stade (entrée à l’école) entre LES parents et les professionnels se passe bien, encore faut-il que tous les non-dits aient été bien explorés, j’en ai parlé souvent. C’est ensuite que cela se gâte et que des incompréhensions s’exacerbent, deviennent insolubles jusqu’à provoquer soit l’exclusion de l’enfant par les uns ou son retrait par les autres, sans qu’on puisse accuser les uns ou les autres de mauvaise foi. Le conflit provoqué par la perception différente du même enfant mais pas dans les mêmes contextes ! Ce qui m’a personnellement beaucoup aidé c’est que dans l’école publique pas question d’exclusion (éthiquement c’était d’ailleurs pour moi inacceptable) alors que les parents avaient, eux, la possibilité facile de retirer leurs enfants (ils pouvaient même utiliser cette facilité comme une menace ou un moyen de pression). Il a fallu que je m’attache particulièrement à ce problème somme toute très normal.

Le premier point a été le constat que le parent ne voit pas SON enfant parmi les autres, dans un collectif qui a son propre lieu, sa propre structure, son propre fonctionnement différent de celui de la famille. Il ne voit pas comment agissent les adultes de ce lieu. Toutes les réunions d’informations, échanges épistolaires… ne décrivent que des principes. Mêmes les explications dans le cadre de rencontres individuelles ne peuvent rendre la réalité par des mots puisque le parent ne peut se projeter dans cette réalité. Même ce que raconte l’enfant, de son point de vue et à travers ses émotions (c’est donc réel pour lui), ne donne pas une vue générale de ce qu’il est avec les autres. Il m’est donc très vite apparu, encore comme une évidence, qu’il fallait ouvrir l’école aux parents pendant le temps de l’école. Les parents sont les premiers intimement concernés par les choix qu’ils ont été amenés à faire (ou à accepter de faire subir à leurs enfants quand ils n’ont pas de choix)). Après, professionnels et parent peuvent discuter et se comprendre à partir du même concret même s’il n’est pas perçu de la même façon.

J’ai expliqué longuement, en particulier dans « l’école de la simplexité » ou dans les « chroniques d’une école du 3ème type » que l’ouverture de l’école aux parents doit se préparer, « s’apprendre » progressivement : le parent dans l’école reste lui aussi toujours le parent, mais c’est sa posture qui devient différente, les réactions émotionnelles et instinctives qu’il aurait dans la famille doivent être contrôlées puisqu’il  pénètre dans un lieu où il n’a pas de responsabilités directes quant à sa vie et son fonctionnement. Ce n’est d’emblée pas facile, ni pour le parent (apparence de perte d’un pouvoir légitime), ni pour SON enfant dont il est habituellement le recours naturel, ni pour les adultes responsables du lieu. Il s’avère que, peu à peu, la présence de parents à n’importe quelle occasion ou prétexte devient naturelle et qu’un ajustement des positions relationnelles s’effectue sans troubler l’harmonie du collectif. D’autre part et surtout  la position des adultes responsables ayant à veiller à l’harmonie du groupe en respectant « l’être » de chacun (c’est l’être qui explique les comportements) peut être perçue  (avec ses difficultés !) par le parent. On peut rajouter aussi que souvent le parent découvre d’autres aspects de son enfant[1].

A partir de cela nous pouvons rentrer dans l'essai de la compréhension réciproque, la possibilité de discuter, et même la possibilité de critiquer. J’ai aussi sans cesse réitéré comme étaient importants le droit et la possibilité des parents de critiquer, aux enseignants ou éducateurs d’accepter de discuter des critiques : les critiques partent de constats, chaque constat est pour celui qui l’émet une réalité par rapport à ce qu’il est, les critiques ne sont plus le dénigrement des personnes mais la photographie d’une réalité plus complexe et plus morcelée qu’il n’y parait. Leur indispensable discussion collective est alors ce que j’appelle l’objectivisation des subjectivités diverses. Elle est toujours féconde surtout parce que chacun est reconnu dans SA vérité. Reconnaissance réciproque, autre mot-clef que je ne cesse de répéter.

C’est là (la table collective) que réapparait le troisième personnage, LES parents, constitutif de la communauté éducative avec les éducateurs. Chacun de leurs enfants est dans des interdépendances avec les autres, les problèmes individuels influent sur le collectif qui est une partie de leur solution. L’école, chaque enfant, les enfants, les éducateurs, chaque parent, les parents sont les ingrédients en interaction de ce corps vivant qui est ou devrait être une communauté éducative. Le problème est que chacun puisse être ce qu’il est dans cette communauté, et en premier les enfants.

Dans ce problème il n’y pas que la connaissance objective des faits et des comportements, il y a  l’empathie. Pouvoir saisir, comprendre et admettre l’état émotionnel dans lequel se trouve l’autre et comprendre ou sentir ce qui est justifié par cet état[2] et en tenir compte. Autrement dit c’est comprendre ce qui explique, justifie les comportements, les propos, ceci hors de toute rationalité. C’est comprendre et admettre que l’autre exprime SA vérité.

L’empathie a besoin de la présence proche de l’autre, ce qui explique aussi les incompréhensions quand tout se passe par écrit : « Je le leur avais pourtant bien expliqué dans la lettre collective que j’avais envoyée ! », « Je lui avais pourtant répondu dans le long message que je lui ai adressé »… C’est une des raisons des indispensables rencontres informelles et devenant naturelles dans l’école en fonctionnement ainsi que des rencontres collectives fréquentes.

Il est enfin admis que l’empathie est essentielle dans la relation éducative, dans la construction des apprentissages, l’épanouissement (communication non violente, parentalité positive, etc.). L’empathie dans la relation adultes/enfants. Mais il est moins souvent question  de l’empathie dans la relation éducateurs/parents. Lorsqu’il y a mésentente, incompréhension, reproches, les arguments échangés essaient presque toujours de rester dans des rationalités et une approche des faits qui s’opposent et deviennent inconciliables.  Sans empathie, rien n’est solutionnable.  La psychosociologie a aussi montré que l’empathie des uns induit progressivement l’empathie des autres. Les premiers qui doivent faire preuve d’empathie, admettre, comprendre ou sentir ce qui motive opposition, crainte, incompréhension, voire agressivité,  ce sont les professionnels. Comme avec les enfants ce n’est que lorsqu’ils comprennent le parent dans ses raisons profondes qu’ils peuvent à leur tour être compris.

L’importance de l’attitude empathique des professionnels n’est pas que dans la relation duelle : notre troisième personnage, LES parents, on le retrouve surtout dans les réunions. C’est d’ailleurs là que les professionnels doivent aider à mettre les critiques sur la table collective. Mais pour que ce troisième personnage participe à l’intelligence collective il faut aussi que les interrelations croisées se situent dans les empathies. Ce ne se fait pas d’emblée pour tous ! C’est l’empathie du professionnel qui devient médiatrice et provoquue les autres empathies : « Je comprends les raisons de ce que vous dites Madame X, est-ce bien cela ? Mais je comprends aussi les raisons de ce que vous opposez Monsieur Y. Vous n’avez pas tort ni l’un ni l’autre, mais peut-être… Qu’en pensez-vous ? » Il faut que quelqu’un assume le rôle d'aider à établir ou rétablir les liens entre les uns et les autres tous différents avec des appréciations et visions différentes[3].

L’enfant est toujours le même dans son « être » même bien sûr s’il évolue sans cesse, ce sont les contextes et les personnes à qui il a affaire dans ces contextes qui changent. Le problème c’est toujours nous, le nous à deux, le nous collectif ! (déjà abordé dans plusieurs billets dont celui-ci).  Lorsqu’on connait un problème  qui a normalement beaucoup de chances de se produire, il est beaucoup plus facile de l’anticiper ou de le résoudre. J’insiste beaucoup sur le « normal », même un conflit entre personnes est « normal ». Dès qu’on traite un problème en le considérant comme anormal, on ne peut le résoudre puisqu’alors les sources en seraient des personnes "anormales" dont aucune ne peut être celle que l’on voudrait… heureusement !


[1] Une maman m’a dit un jour où elle venait voir son fils dans la colonie de vacances que je dirigeais « Je ne reconnais plus mon Christophe, comment avez-vous fait pour qu’il arrive à être ici ce que qu’il n’est pas à la maison à mon grand désespoir ? ». Je lui ai répondu que nous n’avions rien fait du tout, que nous ne l’avions pas changé, mais que placé dans un autre contexte il lui faisait voir des qualités qu’elle ne soupçonnait pas. Elle m’a écrit par la suite pour me dire combien le simple fait de sa visite avait changé son regard et avait ensuite tout changé à la maison. Le contexte… et le regard ! Mais cela peut aussi être l’inverse, c'est-à-dire que des parents voient beaucoup de négatif dans leur enfant placé dans d’autres circonstances. Cette fois c’est aux professionnels de faire comprendre qu’il n’y a rien de négatif dans des comportements, soit parce que ce qui est jugé négatif par rapport à ce qui est instauré dans la maison ne l’est plus dans le fonctionnement du collectif, soit parce qu’ils ont tous une cause qui doit se résorber peu à peu dans et par le collectif. Les adaptations se font toujours dans les deux sens (rétroaction).

[2] L’état émotionnel est quelque chose de permanent, il n’est pas nécessairement exacerbé, excessif, handicapant, positif ou négatif.  On le sait aujourd’hui, ce sont les émotions qui mettent en mouvement le cerveau, les agir… je placerais par exemple la curiosité comme résultante d’émotions diverses.  

[3] Il arrive que les situations se crispent et que ces liens rompus ne puissent se rétablir de l’intérieur. C’est alors qu’une tierce personne peut le faire. L’ACEPP (association des collectifs enfants, parents, professionnels) qui fédère les crèches parentales qui vivent la coéducation depuis près de 50 ans a une très riche expérience en ce domaine.

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