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Il y a quelque temps j'avais publié des textes de Laurent Lançon ( ici ). Après une dizaine d'années dans une école d'un RPI, Laurent était allé travailler dans un IME (Institut médico-éducatif), vous savez, là où on met les jeunes en déperdition complète. Il avait instigué avec le groupe dont il s'occupait la réalisation d'un journal interne : lancer dans l'écriture libre des jeunes qui n'avaient jamais écrit, qui avaient les plus grandes difficultés à écrire quelques mots, voire à lire, qui n'en voyaient pas l'utilité, craignaient d'être lus... L'an passé il avait commencé à relater dans la liste "pratiques" les tâtonnements de ces jeunes et les siens et surtout les transformations opérées par l'écriture.

Il continue de relater ce qui se passe dans ce qu'il applelle dans un texte précédent les différents labos qui interfèrent : chaque jeune, le groupe de jeunes, l'institution,... et aujourd'hui il rajoute LUI. 

Je vous communique ce texte qui, me semble-t-il, devrait toucher beaucoup d'enseignants. Il le complète en reprenant des extraits écrits par un de ces jeunes habituellement condamnés à rester dans leurs souffrances. Puis il cite un extrait de Paul Le Bohec ("L'école, réparatrice de destins" L'Harmattan), "La lecture n'est pas de première importance", c'est écrire qui l'est, ce que devraient lire (!) les polémistes et les savants des apprentissages !

C'est un peu long, mais sur le net nous ne sommes pas obligés de rester dans la lecture rapide et fugitive ! 

 

Pourquoi j’écris ? Pour qui j’écris ?

Laurent Lançon

Je pensais rédiger cette semaine un nouveau texte sur mon établissement scolaire. C’était le plan au départ. Mais mon précédent écrit résonne encore en moi et me met en réflexion.

Mais en fait, pourquoi j’écris, pour qui j’écris, pourquoi je fais ça, qu’est-ce qui se passe en moi pour avoir tant besoin de communiquer et partager mon expérience ?

Je me suis rendu compte en fait que je suis devenu moi même un sujet d’expérimentation !!!! Je suis un labo à moi tout seul ! Incroyable découverte !
On parle souvent dans le développement des langages d’enfants qui deviennent auteurs.

La pratique de l’écriture libre avec la mise en place d’un environnement riche où l’expression communication devient la norme et entraîne alors nos jeunes vers une libération. Ils se connectent alors au monde. Ils parlent, ils écrivent, ils dessinent, ils chantent, ils dansent, ils mathématisent… Ils vivent leur vie à fond. Ce que je viens de comprendre c’est que c’est exactement ce que je vis depuis des années.

Pourquoi, j’ai tant besoin de partager ce que je vis dans mon unité d’enseignement ? C’est quoi le moteur ? C’est quoi qui me pousse à faire tout cela ? C’est exactement ça !

J’ai aujourd’hui besoin de me connecter « au monde » et de partager tout ce que je vis dans mon établissement. Ce que je me suis rendu compte également c’est que les mots comptent énormément et que parfois la soif de communiquer notre joie ou notre enthousiasme pouvaient parasiter nos écrits et que ça pouvait faire très mal…

Ne pas être compris, être compris de travers, ne pas avoir trouvé les bons mots pour dire ce que l’on ressent ou ce que l’on vit, laisser matière à mauvaises interprétations… La violence est alors énorme en cas d’incompréhensions !

Je viens de comprendre ce qui se passe, ce qui se joue chez mes jeunes en situations de handicaps dans mon établissement spécialisé et qui pouvait être le cas, dans une moindre mesure, avec les enfants dans mon ancienne école où je suis resté pendant 10 ans.

Trouver les bons mots, être entendu, recevoir un écho de l’autre, être compris, être lu, exister, vivre…
C’est ça qui se passe véritablement chez eux et je le vis aujourd’hui. Et je prends la mesure de la difficulté de la tâche.
Que c’est dur de trouver les bons mots. Que c’est dur d’exprimer vraiment ce que l’on ressent, de trouver les justes formulations pour se faire comprendre vraiment sans ambiguïté. Que ça demande d’efforts pour être bien compris…

Et au fait, pour qui j’écris ? On oublie souvent de se poser la question !
Dans le déroulé naturel de l’expression-création, la réponse en claire : on écrit pour être lu ! Ca, c’est facile ! C’est la réponse immédiate que je plaque à chaque fois qu’on me pose la question pour un jeune.
Mais quand je me pose la question à moi même… La réponse n’est pas si claire !

Pourquoi, moi, j’écris ? Je crois qu’il y a un peu de ça, oui. J’écris pour être lu, oui. Forcément car sans l’autre, je n’existe pas. Sans l’autre, je suis dans le noir, seul et au final emmuré comme mes jeunes pouvaient l’être avant de découvrir la force du langage écrit libre. Pas d’écho dans la caverne…

Mais si je veux vraiment être honnête avec moi même, j’écris aussi parce que je me structure en écrivant. Je me parle à moi même en fait. Je raisonne, je réfléchis sur mon fonctionnement personnel. J’apprends à me connaître.

Connais toi, toi même… L’écriture, ça aide énormément ! Et ça devient alors un outil vital.

C’est ce que je suis en train de vivre et de comprendre ! J’en ai besoin car ça m’aide à mieux me connaître. Ca m’aide à me structurer. C’est en fait une véritable introspection.

C’est hallucinant de découvrir cela et mettre des mots dessus. Intellectuellement, je dirais que c’est...riche !

Si je change de labo pour aller mettre le nez dans ceux de mes jeunes, c’est ça qui se passe sûrement en eux et je comprends alors tout. Tous les écrits déposés depuis tant d’années dans mes différentes classes. Ils n’écrivaient pas forcément pour les autres mais aussi pour eux car c’était devenu pour beaucoup un moyen essentiel pour se connaître eux-même, pour réparer des choses en eux, pour vivre, pour avancer dans la nuit !

Alors forcément, je pense à un jeune en particulier. Evidemment ! Florilège de textes qui en disent long sur la puissance de l’écrit libre !

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22 octobre 2015
La vie plus tard
Depuis notre naissance, on grandit toutes les années jusqu’ à notre mort. On sort du ventre de notre mère. Pendant notre vie, on apprend plein de choses qui nous servent pour notre vie future. Parfois, on passe des examens. La vie, ce n’est pas facile pour les filles, les garçons, les adultes et les personnes âgées. Pour réussir sa vie, il faut la respecter… C’est simple pour certains et dur pour d’autres. Moi, ma vie, elle est dure.
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2 décembre 2015
Les Parents et moi
La vie pour moi, ce n’est pas facile parce que ma mère, elle nous ‘’bouscule‘’ pour que nous ayons une bonne vie plus tard. Elle me dit qu’il faut travailler, écouter les conseils des adultes pour que je réussisse ma vie. Les parents ont souvent raison même si parfois c’est agaçant. On dit souvent que les parents sont pénibles. Ils nous disent de ne pas faire des bêtises à l’école car ça fait des problèmes et des histoires. Maintenant la vie des parents, elle est parfaite parce qu’ils ont un travail. Les parents, ils nous donnent des conseils pour réussir notre futur. Moi, j’aime bien travailler à l’école.
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9 janvier 2016

Ma vie personnelle et ma vie en atelier
A partir de 2014, à la rentrée, j’ai commencé à réfléchir aux stages que j’allais faire plus tard. J’ai réfléchi aussi au travail que je ferai plus tard car ce n’est pas facile de trouver un travail.
Mon rêve, c’est d’aller vivre en Espagne à côté de la mer et d’avoir une Mercedes-benz classe SKL ou un Volkswagen Tiguan. Si je n’ai pas les moyens, j’achèterai une Dacia Sandero. Je la voudrais pour avoir une vie correcte que je n’ai pas. Aujourd’hui, je me bas pour trouver un stage ou un travail. C’est maintenant ou jamais.
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20 janvier 2016
Baby boom
Quand on regarde baby boom (c’est une émission à la télé), on a l’impression qu’on est adulte. Pour faire un bébé, ce n’est pas aussi dur que ça. Si notre femme, elle est d’accord pour faire un bébé alors on est prêt pour fonder une famille. C’est important de montrer au bébé qui est le papa. Il faut montrer l’exemple aux bébés sinon les enfants ensuite ils font des bêtises comme nous les adolescents.
Il faut les nourrir, les habiller, les doucher, les accompagner à la crèche, jouer avec eux, leur donner des biberons la nuit. Il faut les aimer, leur faire des câlins et des bisous.
On doit les aider à être autonomes pour qu’ils se débrouillent bien quand ils seront tout seul quand ils seront des grands.
Pour les enfants, si ils n’ont pas envie d’aller en classe alors on doit leur dire que c’est important pour réussir sa vie.
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29 septembre 2016
Je rêve
Je rêve de marcher sur les anneaux de Saturne.
Je rêve de toucher les étoiles
pour voir si c’est doux.
Je rêve de voler avec des ailes de deltaplane
pour faire comme les avions.

Je rêve de voyager dans les pays
pour découvrir les différentes cultures et monuments.
Je rêve d’avoir une Audi A 3
pour mettre la musique à fond et faire la star.
Je rêve de vivre au bord de la mer
pour entendre les vagues les soirs s’écraser et exploser contre les rochers.
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16 octobre 2016
Ma vie entre 2014 et 2016
Bonjour à tous,
Je vais vous parler de ma vie entre 2014 et 2016.
Dans les années passées, je n’étais pas très bien, car à l’i.m.e, j’avais des problèmes et chez moi, à Vonnas ça se passait très mal avec ma mère et mon beau-père…
Puis ma mère et mon beau-père se sont disputés à cause de mes bêtises à l’i.m.e (par exemple à l’ime quand je faisais des bêtises pendant la semaine les éducateurs le disaient à ma mère puis ma mère elle savait tout).
Le vendredi, je rentrais chez moi et je tremblais puis ma mère elle me frappait. La vie de chez moi, elle était triste.
A l’ime pourquoi, moi, je n’étais pas bien ?
Car le week-end, si ça se passait mal. Je faisais une tête à l’IME qui montrait que je n’allais pas bien. Les éducateurs, ils s’inquiétaient pour moi. Je n’étais pas très bien. Moi, j’étais coincé car j’avais peur de dire ce qu’il se passait le week-end et j’avais très peur de ma mère qui me frappait le vendredi.
Un an plus tard, à un moment donné, j’ai pris mes responsabilités. J’ai commencé par le dire à Monsieur Leczinski à Monsieur Didier Paulte. Puis je me suis protégé avec ces deux messieurs.
Deux ans plus tard, ma mère sait que j’ai parlé à des personnes de l’i.m.e. Elle sait que je lui ai menti en parlant à l’IME.
Un lundi en 2015, la juge me dit que je vais aller en foyer le vendredi après-midi.
Trois ans plus tard, je suis au foyer. Je suis protégé sauf qu’au foyer mes camarades ils me frappaient et ils me volaient mes affaires puis ils me faisaient tourner en bourrique. J’ai pleuré beaucoup, beaucoup…

Petit à petit les choses se sont améliorées.
Cette année 2016: Avec le traitement, je suis plus calme. Ca me fait du bien à la tête ce traitement. Quand je suis au foyer, je suis plus détendu et aussi je peux travailler tranquillement. Je ne pense plus à mes problèmes. Je suis heureux maintenant. Je ne fais plus le yoyo. Je suis heureux. Je suis plus dans le travail en classe et en atelier.
Voilà ma vie entre le passé et maintenant.
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10 janvier 2017
Mon avenir
Je vois mon avenir s’approcher à grand pas. Il est de plus en plus clair. Je suis content de moi parce que mon projet avance grâce à mes efforts. Je remercie tous les profs et éducateurs de me faire progresser. J’ai beaucoup progressé depuis un an.
Je vais bientôt avoir 18 ans. J’ai un peu peur car je vais devenir adulte.
Je vais découvrir des nouvelles portes dans ma vie. Je suis heureux de tout ça.
A l’ime la Savoie, je m’accroche encore et encore malgré mes difficultés.
Quand je repense à mon passé et à tous mes efforts, j’ai envie de pleurer.
Je suis fier de moi et de mon projet.
Il me reste encore du travail à faire avant de partir de l’ime.
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31 mai 2017
La vie est belle
Je suis en foyer depuis 3 ans (2014, 2015 et 2016). En 2017, je vais partir du foyer.
Je suis content de partir pour aller dans une famille d’accueil ou chez ma mère. Au moins, je ne verrai plus les mêmes têtes. Je vais partir dans l’été !!!!! Alléluia !!!!
Il y aura 4 jeunes en tout avec moi (un grand de 16 ans, une petite de 14 ans et une autre de 6 ans). La famille d’accueil s’appelle la famille Blanc. On vit au milieu de la campagne avec des chiens .
Depuis peu, je peux voir à nouveau ma mère à Vonnas un week-end sur deux. Je suis aussi content de revoir un ancien copain de Vonnas. Il s’appelle Sélim.

Petit à petit, je grandis dans ma tête. C’est un peu comme les Pokémons. Au début, j’étais pas trop évolué et maintenant j’ai bien évolué. Jour après jour, je suis de plus en plus calme. Je peux voir ma mère et Sélim et tout ça, ça fait du bien au coeur.
Professionnellement mon projet évolue aussi. J’irai peut-être travailler à côté de Bourg en Bresse à Marboz ou à Treffort si il y a une place libre.
Je sui content de moi. Si je travaille là-bas, je pourrais avoir un salaire (autour de 900 €).
C’est ma vie ! Elle démarre petit à petit. Là, je suis content aussi pour mon professeur car c’est lui qui m’a aidé à progresser au mieux pour moi et après… Et aussi les autres éducateurs qui m’ont aidé à devenir un autre homme pour mon appartement et le travail…
Aujourd’hui, j’ai un compte en banque.
Je me suis rendu compte que si on ne faisait pas le travail ou si on venait pas à l’école ou si on parlait mal aux professeurs ou aux éducateurs, on gagnerait rien de bien.
Et nous les jeunes, vous les collégiens, on croit que l’on est plus fort que les adultes…
C’est ça que vous croyez ? Oui ou non ? Mais non ! C’est faux ! C’est eux qui sont plus forts dans leur tête et avec les équipes de réunion.
Ça ne veut pas dire que les éducateurs, ils sont vieux. Non et non !! Pour réussir sa vie, il faut les écouter pour que vous progressiez avec de la force, du courage et de la bonne humeur.
Il faut que vous écoutiez les éducateurs et les enseignants car l’école c’est important pour tout le monde pour des jeunes comme moi et comme vous. Maintenant, je suis content de moi car avec la famille d’accueil pendant les vacances en juillet (le 15), on va aller en Espagne. On va passer la frontière. Ça va être trop bien. Je vais m’éclater à la mer avec toute la famille.
Ensemble, ça être chouette !!!!!
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9 décembre 2017
Des efforts
On fait toujours des efforts avec nos énergies. On se sert les coudes encore et encore jusqu’à la fin .
On est presque à la fin du trimestre. On traverse la vie avec courage, nos formes, la joie, la peur, le stress et les problèmes…
Peu à peu, on évolue tous ensemble. Croyez- moi. Je vous le jure !
Je sais que pour tout le monde, les jeunes des classes Dinamo 1 et 2, ce n’est pas facile la vie pour vous et pour moi.
Après si vous progressez bien et bien vous gagnerez votre vie future.

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Tout ces textes en disent long sur la puissance de l’écriture libre. On le dit souvent. On peut le lire sans forcément en prendre la mesure. Paul Le Bohec me l’avait écrit et me l’avait dit à de nombreuses reprises… Je l’avais lu et relu. J’avais relayé ses textes sans en prendre véritablement la juste mesure…
La lecture n’est pas de première importance...sans véritablement en prendre conscience !


La lecture n'est pas de première importance.
par Paul Le Bohec

Emmanuel Kant disait qu'il fallait que les enfants apprennent à penser. Mais aujourd'hui qui s'en soucie ? Il n'en est jamais question dans les débats. Et, pourtant, ce serait un tel progrès pour tous.
Alors, pourquoi apprendre à lire si c'est seulement pour accéder à la pensée d'autrui ? Ce n'est pas qu'elle soit inintéressante. En fait, elle est même d'une richesse extraordinaire. Mais comment chacun pourrait-il la raccorder à sa propre expérience ?
Voici ce qu'en dit Bachelard: "L'être vivant se perfectionne dans la mesure où il pense relier son point de vie fait d'un instant et d'un centre à des durées et des espaces plus grands."
L'écriture est justement un moyen intéressant d'agrandir le cercle de ses repères personnels. C'est quand on commence à écrire que l'on commence à penser. (Ricardou).
La linéarité de l'écriture oblige à mettre de l'ordre dans ses mots avant de les poser sur le papier. Mais que pourrait-on écrire ? C'est le fond qui manque le moins.
Incontestablement, les événements de la vie impriment leur marque sur l'être humain et il éprouve l'impérieuse nécessité de les exprimer. Quand on a été percuté, on a besoin de répercuter. Comme le disait l'écrivain et boxeur Jean Prévost: "Seuls font mal les coups que l'on ne peut pas rendre." Seul pertube ce qui n'a pu être dit.
Donc, l'être humain a besoin de s'exprimer et il dispose de l'écriture. Mais un autre fait le caractérise : lorsqu'on réfléchit à ce qu'il cherche, le premier verbe qui vient à l'esprit, c'est, évidemment, survivre. Mais, aussitôt après, vient exister, c'est-à-dire être reconnu, compter pour quelqu'un. Est-ce qu'à la source de la violence actuelle, il n'y a pas le fait que des quantités de gens ne sont pas pris en considération, même pas par eux-mêmes ? Alors, ils cherchent à manifester leur existence d'une façon ou d'une autre. Et, s'il le faut, ils profaneront des tombes pour connaître l'incomparable bonheur de passer à la télé.
Comment, dans une classe, vingt-cinq élèves peuvent-ils s'exprimer en même temps ? La méthode est simple : ils écrivent chaque jour un texte. Lorsque le maître procède à la lecture des productions de la classe, chacun a le sentiment d'exister à ce moment-là, car il s'agit bien de ce qu'il a dit, lui. Ainsi, il a pu être entendu.(…). Alors, il se sent encore plus pleinement vivre : c'est incroyable, il n'en revient pas de pouvoir être, lui aussi, au centre, à son tour, et de pouvoir compter à ce point. (…) (…)

"Mes abeilles sont mortes. J'ai du chagrin parce que j'aimais bien le miel." Marcel P. (6 ans)

(…) "Une dame a dit: "Bonjour, ma fille" à ma petite soeur de deux ans. Elle a répondu:
"Bonjour, ma femme".
Roland L'H. (7 ans)
" La vie est un grand rêve. Quand on meurt, on se réveille. On marchait peut-être sur la tête. La main gauche était la main droite. On était encore dans le chou. Et quand on plantait des fleurs, on plantait son rêve ou son âme." Michel R. (8 ans).
"Tout est calme. Le matin, la rivière coule en clapotant. Les oiseaux piaillent parce qu'ils ont passé une bonne nuit. Et moi, je suis dans la forêt à écouter, à sentir, à voir l'odeur du matin qui est encore froide à respirer. Mais il n'est pas trop tard pour assister à l'ouverture des fleurs et à la caresse de l'herbe sur mes bottes sèches. Je ne vois rien car la brume est trop épaisse, mais j'entends le cri des arbres qui me disent bonjour." Monique L. (CM1) (…)

Il s'ouvre également aux autres et il entre dans le : "Connais-toi toi-même jusque dans les autres et connais des autres ce qui n'est pas toi." Ce sont des pairs. Il est à l'aise devant eux, il peut tout leur dire de ce qu'il pense, de ce qu'il éprouve, de ce qu'il a besoin de crier :

"Mort, tu cours dans les champs / Tu te faufiles dans les trous de grillon pour après t'enfuir dans les carrières de granit où les pierres entaillent / Tu te jettes sur les routes caillouteuses / Et tu bondis dans l'ajonc qui t'accueille dans ses épines meurtrières / Et tu cries comme un enfant sans sa mère / Comme si c'était la fin. / Mais tu reprends vie / Et tu recommences comme la poussière qui se recolle à l'homme / Comme les griffes d'un félin dans la peau d'un animal vaincu / Comme une aiguille dans des haillons pourris." Yvon L.. (CM2)

Chacun, évidemment, veut agrandir le cercle de ses curiosités, chercher des réponses ou des prolongement à sa pensée, "relier ses points de vie à des durées et à des espaces plus grands". Alors, peut naître une passion durable pour la lecture : il y a tellement à prendre et à apprendre chez les autres. Et il se pourra même qu'un jour, on puisse rencontrer dans un livre cet autre soi-même, cet écho de soi auquel on aspirait sans le savoir et qu'on désespérait de rencontrer. Mais ce sera l'écriture qui aura préalablement permis de créer en chacun le centre qui permet de tout recevoir, de tout accueillir.

(…) Ajoutons une dernier élément, essentiel. Les enfants se servent souvent de l'outil- écriture pour travailler au rééquilibrage de leur personnalité à travers une production symbolique dont personne ne peut repérer la source, et même pas eux-mêmes.

"Les oliviers sont beaux en toute saison. Les oliviers donnent des olives. Un jour, un olivier donna des cerises et il devint tout rouge. Les gens disaient qu'il était malade. Et ce pauvre olivier mourut avec autour de lui le chant des oiseaux de bonheur" Nathalie (7 ans) Le petit frère s'appelait Olivier !

Ainsi, lorsque les enfants se sentent vraiment libre de leur écriture, ils en profitent parfois pour régler symboliquement leurs comptes sans qu'absolument personne ne le sache, le maître étant d'ailleurs trop occupé pour pouvoir se poser des questions. Et il n'apprend souvent ce qui s'était passé que beaucoup plus tard, quand il rencontre ses anciens élèves. Il comprend alors pourquoi certains d'entre eux avaient brusquement démarré après la soudaine et étonnante expression de leur malaise. Jusque-là, il les croyait limités, alors qu'ils n'étaient qu'encombrés.
Le monde intérieur de certains enfants s'étant ainsi réordonné, ils deviennent alors disponibles pour percevoir les structures du monde extérieur et pour les assimiler. Ce qui est le but de l'école.
Donc, au total, l'écriture est un outil de meilleure vie. Mais pourquoi les enfants devraient-ils en être frustrés ?

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Aujourd’hui, je comprends tout intensément car c’est ce que je vis. Je comprends sur quels leviers on joue quand on écrit vraiment. Je comprends le pourquoi, le pour qui…
Que c’est important de savoir pourquoi on écrit, pour qui on écrit ! C’est essentiel ! On peut passer sa vie à chercher et passer à côté. Moi, j’ai compris ça, cette nuit. Alors, je me suis levé et j’ai écrit !

Laurent Lançon