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Dans mes rencontres avec d'autres écoles, j'ai remarqué que souvent elles vivaient un peu en vase clos.

Le journal scolaire avec la correspondance ont été parmi les principaux outils de la pédagogie Freinet. J’ai déjà évoqué cela dans « La fabuleuse aventure de la communication, de la pédagogie Freinet à une école du 3ème type ».

Un de leurs rôles avait été de motiver l’écrit. L’imprimerie donnait une valeur à l’écrit, justifiait la correction et la mise au point des textes… Aujourd’hui, rien n’est plus simple que de faire un petit livre avec les histoires, les poésies écrites par un enfant, il suffit d’envoyer le fichier à une des nombreuses entreprises en ligne. À la réception de « l’objet » avec sa couverture cartonnée, le titre et le nom de son auteur, vous pouvez être sûrs de l’émerveillement et de l’envie d’en faire un autre !

L’imprimerie avait un inconvénient : sa mise en œuvre lourde imposait le choix d’un des textes écrits dans la semaine ou le mois. Même si l’adulte pesait pour que tous en aient au moins un de choisi, la valorisation des uns dévalorisait de facto les autres. Seul le texte choisi était peaufiné dans la séquence très pédagogique de correction du texte où l’on en profitait pour faire de la grammaire.

L’apparition des photocopieuses, des imprimantes, des traitements de textes ou PAO, puis du minitel, d’internet, a changé la donne pour quelques-uns. Matériellement le pouvoir de diffuser, de publier pouvait être donné à tous. Dans le bouquin cité plus haut j’ai expliqué comment cela avait propulsé une petite frange du mouvement Freinet de l’expression à la communication en  bouleversant profondément pas mal de pratiques.

Mais un des intérêts d’écrire c’est d’être lu par d’autres[1]. Le journal scolaire distribué aux parents, envoyé aux correspondants, il y a même eu des circuits d’échanges de journaux. Le problème c’est que vous ne savez si vous avez été lu que si vous en avez des réactions. Il n’y a souvent que « C’est très bien ce que tu as écrit », on ne va pas dire à un enfant (et même à un adulte !) « C’est nul ! Ce n’est pas intéressant !... ». Mais dire que c’est bien n’engage éventuellement qu’à recommencer, si possible en mieux encore pour obtenir la satisfaction d'une appréciation. Souvent lorsque le journal arrivait à la maison, la maman ou le papa demandait à l’enfant « Lis-moi ton texte ! ». Souvent dans les classes chacun présentait son texte libre en le lisant aux autres, il pouvait d’ailleurs avoir été écrit n’importe comment, celui qui le lisait n’avait même pas besoin de vraiment le lire puisqu’il savait ce qu’il avait voulu dire. Quel intérêt de l’avoir écrit si on vous demande de le lire ?

 Dans les débuts de la correspondance, deux enseignants de deux écoles se choisissaient, « mariaient » les enfants suivant leurs âges, décrétaient une plage de l’emploi du temps consacrée à la « correspondance ». La « sauce » ne prenait pas toujours. Certes ce pouvait être un peu plus motivant qu’une rédaction, mais quoi écrire à quelqu’un qu’on ne connait pas, qu’on n’a pas choisi, au moment où l’on vous dit d’écrire ? Les lettres collectives aidaient un peu, mais tous n’entraient pas forcément dans le jeu. Dans le même ouvrage déjà cité, j’ai expliqué comment cela avait évolué.

C’est surtout avec le développement des nouveaux outils de publication, de reproduction et de communication que quelques journaux scolaires ont changé de forme et de fonction[2], que se sont créés des réseaux (à partir de 1980, mais déjà avant avec les circuits de correspondance naturelle)[3]. Il était instauré, à l’avance, un environnement extérieur virtuel, repérable, à disposition et pouvant éventuellement être interpelé[4]. Fallait-il aussi que les structures des classes se transforment en structures dissipatives, qu’éclatent les cadres, que la liberté et la diversité des activités ne soient plus restreintes. Quelques classes avaient déjà franchi ce cap, pour d’autres c’était l’intensité de la communication qui le faisait franchir. Cet environnement extérieur se complexifiait, les interrelations s’intensifiaient au fur et à mesure de la vie, des échanges (importance du temps apporté par le multi-âge).

Pour entrer en communication avec quelqu’un, il faut se faire reconnaître, pouvoir reconnaître d’autres présents dans un espace. C’est naturel lorsqu’on vit dans le même espace physique, à condition qu’on ne soit pas obligé d’y rester assis en rang et condamné à ne rien faire d’autre qu’à écouter et exécuter la parole d’un maître. La reconnaissance et sa conséquence la communication  tient à la perception des êtres et des faire de chacun.  Cela l’est moins dans un espace virtuel où il n’y a encore que des inconnus. Le premier rôle de la publication d’un journal, d’un blog, la diffusion de messages à une liste est celui-ci : apparaître ! Faut-il encore que l’information lancée sur soi d’une façon ou d’une autre tombe dans un environnement où elle est lue. Vous ne savez que vous êtes reconnus que lorsqu’il y a eu réaction avec ce que vous avez communiqué de vous.

Dans un billet précédent je parlais de dynamique à lancer. Que ce soit dans l’espace physique de l’école ou dans l’espace virtuel mis en place, le rôle de l’adulte est important pour lancer cette dynamique. Il est important dans la présentation des outils qui permettent de relier à l’extérieur. Pourquoi faire un journal ? Qu’est-ce qui peut se passer lorsqu’un journal est envoyé à d’autres, lorsqu’un message est diffusé sur une liste ou sur un blog… ? Suggérer une communication, la publication d’un texte… mais aussi à la réception de ce qui provient de l’extérieur. Exactement comme pour l’enclenchement d’une dynamique dans l’espace école. Dans le début de nos réseaux nous n’hésitions pas à réagir nous-mêmes à ce qu’avaient communiqué d’autres enfants si personne d’autre ne l’avait fait.    

Les représentations. La représentation de l’autre et de soi-même commence dès la naissance. J’ai souvent cité Winicott qui disait que la première représentation de la maman distincte de l’enfant était déclenchée par la séparation d’avec le sein (représentation compensant l’absence). La construction de ces représentations des autres en même temps que de soi s’effectue progressivement par l’intermédiaire des langages, entre autre du langage verbal, d’abord dans les espaces de la proximité qui s’étend. L’idée d’instaurer une correspondance avec des enfants de maternelle ou de CP n’était pas une bonne idée : ils étaient encore dans l’exploration affective de l’interrelation avec d’autres, présents dans un espace physique. Dans nos classes unique ce n’était que peu à peu, à des moments différents pour chacun, qu’ils rentraient dans la communication avec d’autres qu’ils ne voyaient pas, lorsqu’ils pouvaient se les représenter. Les plus grands qui eux communiquaient avec d’autres par moult outils contribuaient à la construction des représentations.   Pensez au téléphone : c’est parce qu’il reconnait sa voix qu’un petit peut parler à sa grand-mère à l’autre bout du fil et la faire exister.

L’interaction. « L’interaction n’implique pas seulement l’idée pure et simple de collision et de rebondissement mais quelque chose de bien plus profond, à savoir la modificabilité interne des agents de la collision[5] », et il n’y a pas de vraie communication sans interaction. D’ailleurs dans la communication, l’information elle-même est transformée dans son va et vient, c’est ainsi qu’évoluent ses supports les langages, dans ce qui concerne ce billet le langage écrit[6]. L’espace où se trouvent les enfants (l’école) étant lui-même un espace de communication, les informations en provenance de l’extérieur, envoyées vers l’extérieur, interagissent à l’intérieur du groupe et influent sur l’activité dans le groupe, sur l’activité du groupe. C’est ainsi que nous recevions des messages de collègues du réseau « nous n’avons plus le temps de faire faire nos fiches ! ». La communication induit l’auto-organisation, elle a été pour beaucoup dans la marche de quelques-uns vers une école du 3ème type. S’il est nécessaire qu’un dispositif soit mis en place (objet du billet !) il ne suffit pas, il faut provoquer la dynamique et en en accepter les conséquences.

L’interrelation n’est qu’une petite partie de la communication. Celle-ci s’effectue par l’intermédiaire de tous les sens et c’est la caractéristique de tous les systèmes vivants qui leur permet de s’adapter, d’évoluer, de s’auto-construire (l’autopoïese des biologistes Varela et Maturana). J’ai souvent pris l’exemple apparemment incongru de la piscine[7]. Sur le plan théorique le fondement d’une école du 3ème type est la communication dans toutes ses dimensions.

 A noter : autrefois lorsque les enfants découvraient l’espace virtuel, c’était un peu l’émerveillement et l’excitation comme le premier voyage dans une fusée en direction de la lune. Aujourd’hui beaucoup y sont dans cet espace, bien en dehors de l’école, voire bien avant l’école, ils peuvent même y être collés en permanence avec leurs smartphones. Il n’empêche que beaucoup d’entre eux comme beaucoup d’adultes ne sont pas encore dans une vraie culture de la communication, celle qui au-delà de se sentir moins seul, de partager des informations qui ne sont souvent que des images qui flattent, fait que ceux en communication constituent une communauté dans laquelle chacun évolue dans les interactions avec les autres, celle qui rend actif dans cette communauté et la fait s’élargir, qui fait cesser l’impuissance individuelle, qui permet que se constitue ce que devrait être une humanité. D’où l’importance non pas de l’apprendre à l’école mais de le vivre.      


[1] Il y a bien d’autres intérêts à écrire. Voir par exemple les billets de Laurent Lançon.

[2] J’en ai donné quelques exemples dans Un autre journal scolaire, outil et reflet de la communication.

[3] Tout ceci est narré dans La fabuleuse aventure de la communication..

[4] Le réseau de mon école pouvait être schématisé ainsi : un premier niveau constitué par une liste de diffusion de classes et de personnes (repérables) ainsi qu’un journal télématique (ancêtre des sites ou blogs) créant un espace lui plus indéterminé.  Un second niveau avec comme support un journal hebdomadaire, intensifiant la communication et les interactions possibles avec un groupe plus restreint apparaissant dans les affinités et intérêts communs découverts dans les échanges du premier niveau. Un troisième niveau où la communication devenait plus personnelle, encore plus ciblée et aussi plus profonde ou plus intime (courriers, albums, vidéo, enregistrements…)

[5] ORMOND, cité par PARK et BURGESS dans Introduction à la science de la sociologie.

[6] Je me suis largement étendu sur ce sujet dans le chapitre Communication, Information, Interactionde « l’école de la simplexité »

[7] Un autre chapitre de « l’école de la simplexité »