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Je résumerais, le dernier numéro « L’école en marché » de l’excellente revue N’autre école (N° 8) par ce titre emprunté à un de ses articles : « Confusionnisme »

Il est vrai que jamais dans l’histoire de l’école instituée ses finalités, ses enjeux, ses modes opératoires n’ont été aussi troubles et incertains, ce d’autant que ce ne sont plus seulement les élites instituées par cette même école qui se mêlent d’en parler mais aussi des gens comme nous, c'est-à-dire d’un peuple qui a été soit mal « formaté » par ladite école, soit à l’inverse qui s’est mis à penser, effet « pervers » et inattendu de la même école.

Aussi loin peut-on remonter, l’école a toujours été l’outil principal pour faire du peuple ce dont les classes dirigeantes avaient besoin qu’il soit, surtout les pauvres du peuple dont il n’a jamais été question qu’ils deviennent moins pauvres, juste à les maintenir dans la limite où ils acceptent cette pauvreté et qu’ils s’y soumettent. Depuis l’antiquité, les élites issues des classes qui devaient dirigées ont toujours été éduquées (préceptorat ou écoles) dans un certain nombre de savoirs mais surtout afin de perpétrer l’idéologie et les dominations en cours, religieuses, aristocratiques,  oligarchiques toujours ploutocratiques. Il n’est pas étonnant que dès le Moyen-Âge le monopole de l’éducation ait été assuré conjointement par l’église et la monarchie, puis par la République.

Que l’on reprenne son histoire depuis la monarchie et l’emprise de l’église catholique ou depuis la Révolution, les élites dirigeantes  se sont toujours posé la question : « jusqu’où doit-on « éduquer » le peuple ? » Même notre Voltaire : « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu’il soit instruit ; il n’est pas digne de l’être[1] - Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés[2]. »

 Mais pas besoin de remonter si loin : Rapport Thélot, 2004 « La notion de réussite (ndlr : scolaire) pour tous ne doit donc pas prêter à malentendu. Elle ne veut certainement pas dire que l’école devrait se proposer de faire que tous les élèves atteignent les qualifications scolaires les plus élevées. Ce serait une illusion pour les individus et une absurdité sociale puisque le niveau de qualification ne serait plus adapté, même vaguement, à la structure des emplois. » ou celui de l’OCDE, 2000 : « Les programmes scolaires ne doivent pas être conçus comme si tous devaient aller loin. ». Si pendant longtemps seul l’intérêt des régimes en place et des politiques au pouvoir fixait ce que devait être l’école ou plutôt quels sujets ou citoyens elle devait « fabriquer » pour maintenir une société en l’état, aujourd’hui l’intérêt de l’école est encore plus celui de ceux qui détiennent un pouvoir encore plus grand, celui du capital à faire fructifier les profits. L’école en marché c’est plutôt l’école au service du marché financier.  Ce qui est mis en exergue, l’école doit « apprendre à apprendre », qui ne choque personne alors que c’est aussi absurde que proférer qu’il faut apprendre aux enfants à respirer, c’est ce qui lui a été assigné par les instances européennes en particulier à Lisbonne en 2000 : faire piloter le système éducatif par les besoins de l’économie de la connaissance et les exigences de l’employabilité. Pourquoi apprendre à apprendre ce qu’on veut que tu apprennes ? Pour que les futurs travailleurs puissent s’adapter à la flexibilité du travail, nouveau crédo de la rentabilité des multinationales[3]. Partout, dans toutes les époques, dans tous les États, l’outil des idéologies a toujours été l’école. L’école communiste de l’URSS était identique à l’école des pays capitalistes.

Il n’empêche que le système éducatif arrive de plus en plus mal à atteindre ces objectifs toujours réitérés. Les citoyens, en particulier les jeunes citoyens, ne sont plus de parfaits et obéissants républicains, il y en a même qui se « radicalisent ». La fameuse économie, cette gigantesque machine virtuelle qui ne satisfait aucun des besoins vitaux de tous, n’a pas suffisamment les travailleurs (esclaves) qui lui conviendraient, en dehors des chômeurs qui lui sont nécessaires mais dont la masse croît un peu trop pour maintenir un couvercle sur eux.

Le fait nouveau qui trouble le plus c’est que l’on commence à comprendre comment se construisent les apprentissages ou plutôt comment ils ne se construisent pas, même pour ceux élémentaires comme lire. Ce qui est devenu subversif c’est comment les enfants apprennent ! Les fameuses neurosciences ne nous disent pas comment le cerveau apprend et ce qu’il faut faire pour qu’il apprenne, même si c’est ce que certains veulent croire et faire croire,  mais elles disent quand même qu’il ne fonctionne pas comme on croyait et voulait qu’il fonctionne et comme on voulait le diriger. Pire, chaque cerveau fonctionne suivant ses propres modes opératoires. En somme la science fait émerger notre ignorance en même temps que la sienne, nous fait perdre ce que l’on croyait un pouvoir, obligeant à laisser ce pouvoir aux enfants eux-mêmes. Nous ne pouvons plus que leur offrir les conditions pour qu’ils l’utilisent, ne pas l’empêcher.

Les Freinet, Ferrer, Freire… du siècle précédent avaient bien des objectifs politiques pour une autre organisation sociale dans ce qu’ils proposaient et faisaient : l’école du peuple pour que le peuple reprenne et assume son pouvoir pour lui-même et pour chacun ainsi que le plus jamais ça au sortir des deux grandes boucheries mondiales. Mais ce faisant ils démontraient aussi que les apprentissages ne se construisaient pas comme on le croyait dans la chaîne industrielle scolaire. Et voilà que les sciences s’en mêlent aussi pour leur donner raison.

Un Xavier Niel (Free et Cie) et d’autres du monde capitaliste et libéral l’ont très bien compris. Pour alimenter en créateurs d’applications brillants ses entreprises, il a créé l’école 42, gratuite, sans profs, sans évaluations, avec un recrutement sur entretien prouvant l’implication future et ne réclamant aucun diplôme, les apprentissages se réalisant de par les projets des étudiants et la coopération entre les uns et les autres. Il n’y a bien sûr aucune visée humaniste : c’est comment mieux utiliser ce que l’on peut extirper du peuple !

Ce qui perturbe encore les réflexions  ce sont aussi les nouvelles visions de la science sur les espèces animales ou végétales qui ne situent plus l’espèce humaine comme à part dans le monde du vivant. Alors que l’on pensait mettre la nature à notre service on commence à comprendre que c’est nous qui devons nous plier à ses lois. Comment les petits deviennent adultes dans le monde animal commence à nous renvoyer à ce que, nous, nous imposons aux nôtres... contre leur nature. L'écologie comme science ne s’est pas encore imposée en ce qui concerne l’éducation, cependant le nouveau paradigme qu’elle fait naître ne peut se cantonner à l’alimentation, l'environnement, le climat.

Autre point perturbateur : les parents des enfants ciblés par l’éducation qui retrouvent la fonction naturelle de la parentalité et qui veulent se réapproprier la responsabilité du présent et du devenir de leurs enfants. Ce sont eux qui ont le sentiment le plus profond de la nécessité de l’épanouissement, probablement parce que les positions sociales acquises ou impossibles à acquérir et le progrès général des conditions de vie ne dissimulent plus les mal-être engendrés, parfois la condition d’esclavage même lorsque celui-ci l’est dans un certain confort. Le terme « réussite » recouvre de moins en moins, pour un nombre grandissant, la « réussite sociale », comme grandit également le nombre de ceux qui, ayant justement réussi socialement, abandonnent le confort acquis pour vivre autrement et plus simplement.

Et enfin l’information. Plus encore que la possession et la maîtrise des savoirs, ce qui conférait les pouvoirs  à des minorités était la maîtrise de l’information. Ce n’est que très récemment que la communication et ses technologies devenues denrées commerciales, par un effet inattendu, se sont vues appropriées par une bonne partie de la population. La fabrication, la diffusion de l’information comme le pouvoir de sa recherche échappe en grande partie aux minorités qui dispensaient la pensée à suivre. Il n’est pas étonnant que les réseaux sociaux fassent de plus en plus l’objet de restrictions et de critiques. De ce fait de plus en plus de personnes, en particulier à propos de l’école, ont connaissance de ce qui était soigneusement occulté comme par exemple les pédagogies alternatives. Pire (pour l’intelligentzia !), cette communication se fait horizontalement, permet des mutualisations, crée une intelligence collective qui sort des stéréotypes soigneusement entretenus. Et une partie quitte le navire école publique (parents et enseignants) et assume le risque et les difficultés de créer en dehors d’autres lieux éducatifs encore appelés école.

Le trouble qui saisit le monde enseignant, qui pour sa majorité enseigne pour les enfants plus que pour l’État employeur, est compréhensible. C’est particulièrement vrai pour les auteurs de N’autre école, bien dans la lignée d’un Célestin Freinet et de ses compagnons, qui ne cachent pas qu’ils défendent et militent pour une école pour les enfants en même temps que pour une autre société. Leurs analyses dans les articles de ce numéro sont justes, mais justes de leur point de vue, c'est-à-dire du point d’où ils regardent. Ce point de leur vue c’est celui de militants qui résistent dans le cadre où ils sont (l’école), qui veulent faire changer le cadre et ses finalités pour tous les enfants. Ils rejettent donc instinctivement ceux qui abandonnent l’école publique, y compris ceux qui le font pour les mêmes raisons qu’eux-mêmes luttent (Pourtant Freinet qui reste le grand inspirateur avait bien lui-même quitté l’école publique). Ils continuent de toute bonne foi à penser qu’ils pourront faire changer l’école la même pour tous (égalité) alors que leur employeur est l’État avec ses finalités. Il y a plus d’un siècle que cette quadrature du cercle n’a pu être réalisée et quelle énergie y a été dépensée !

Ce qui est curieux c’est que réticences et critiques s’adressent essentiellement à la mouvance alternative, celle qui est justement proche de ces militants de l’école publique. Il y a très longtemps que je n’entends plus aucune attaque contre l’enseignement privé confessionnel, le vieux slogan « fonds publics école publique, fonds privés école privée » n’a plus cours alors que ces écoles touchent justement fonds publics ET privés. Il est vrai qu’elles ne portent plus aucune atteinte aux finalités de l’État avec lesquelles elles sont en adéquation. D’un autre côté, une des plus anciennes écoles alternatives, « La Ruche » de Sébastien Faure (1904) ou plus récemment l’école libertaire de « Bonaventure » sans parler de l’école Freinet de Vence sont, elles, parées de toutes les qualités. Il y a quelque part une incohérence.

Si l’on se place d’un autre point de vue (d’un autre point d’où l’on regarde) le paysage est différent, tout au moins en ce qui concerne le mouvement alternatif accusé de faire le lit d’un néolibéralisme qui n’attendrait que cela. Il se trouve que je connais assez bien la plupart des ces mouvements laïcs.  J’ai accepté depuis longtemps dans la mesure de mes moyens les invitations en provenance de groupes de cette mouvance (sauf les grandes messes qui fleurissent partout, quel que soit le drapeau sous lequel elles s’affichent, où il y a surtout la satisfaction des égos ou l’autopromotion).

Il est difficile de reprocher aux uns un « égoïsme » qui les fait rejeter et fustiger par les « militants  politiques ».  Ces derniers ne sont-ils pas eux-mêmes attentifs au présent et au devenir de leurs propres enfants ? À moins qu’ils n’en aient pas ou qu’ils n’en aient jamais eu. Ce d’autant lorsque ce soi disant égoïsme impose des changements de vie et des sacrifices financiers pour ceux qui le peuvent. Pour n’importe quel parent c’est le présent de leurs enfants qui compte et pas l’attente d’un grand jour de plus en plus lointain. Certains enseignants, restant militants là où ils sont dans l’école publique, mettent leurs propres enfants dans une école alternative et la soutienne. Sont-ils de dangereux traitres ?

Les références de ces écoles alternatives sont les mêmes que celles dont se réclament les militants des mouvements pédagogiques : Freinet, Dewey, Montessori, Decroly… jusqu’à Steiner (plus rare en France) et très peu s’attachent ou même connaissent les dessous idéologiques d’une Montessori ou d’un Steiner (ou s’en moquent). D’ailleurs de moins en moins  appliquent dogmatiquement des pédagogies ou des modèles. Est-ce qu’on peut appeler cette diversité du confusionnisme ? Personnellement je l’observe comme un immense tâtonnement expérimental qui conduit, de par les échanges et la perméabilité entre les divers courants, à de plus en plus de convergences, ce qui est d’ailleurs la particularité française de l’évolution des conceptions éducatives, sans gourous ni héros ou porte-paroles.

Il faut noter que si les instances des grands mouvements pédagogiques de l’école publique ignorent soigneusement l’alternatif, dans les rencontres où je suis invité par ces « alternatifs », dans les réseaux sociaux, il y a de plus en plus de profs publics militants de ces mouvements qui viennent discuter avec leurs homologues hors contrat. Réciproquement on trouve de plus en plus ces derniers dans les rencontres départementales ou locales du mouvement Freinet ou participant à des listes de diffusion créées à leur origine par des militants pédagogiques de l’école publique (ex : liste pratiques).

Cette diversité convergente on ne peut s’en rendre compte en se contentant d’un seul exemple comme par exemple il est fait dans un article de N’autre école avec l’école des Amanins parce que pour diverses raisons elle occupe quelque peu, un peu trop à mon avis, le devant d’une scène et ne représente qu’elle-même y compris dans ses pratiques. Pas plus qu’on ne pourrait prendre l’école Freinet de Vence pour en déduire ce qu’est le mouvement Freinet.

Bien sûr la majorité de cet alternatif fait partie des classes moyennes à moyennes-inférieur (je n’y ai encore jamais rencontré de « bobos » !) par la force des choses puisque l’État, c'est-à-dire les fonds publics, n’y participe pas. Il faut aussi un niveau de conscience et de réflexion un peu au-dessus de la moyenne pour prendre le risque de s’écarter des autoroutes de l’opinion publique. Et alors ?  Va-t-on par exemple chercher des poux dans la tête d’un Meirieu qui a pignon sur rue parce qu’il est issu et profiteur de la grande bourgeoisie lyonnaise ? Les classes plus défavorisées sont surtout sous-informées, l’école publique qui se garde bien d’y laisser les parents y mettre leur nez et même leur regard y est pour quelque chose. Je comprends que ce qui s’instaure à côté et qui pourrait être des exemples qui fassent envie inquiète une partie du monde enseignant. Ces écoles inquiètent encore plus l’État pour les mêmes raisons et il a intérêt à les réduire ou à les plier à sa conformité pour que l’uniformité qu’il impose apparaisse comme la seule normalité, soi disant « pour le bien des enfants ».

Bien sûr il y a l’exploitation par quelques-uns du créneau qu’offre cet autre paradigme et on peut par exemple émettre quelques doutes sur le militantisme pur et dur qui motiverait certains « formateurs », sur les prestations médiatiques  qui peuvent être quelque peu très lucratives pour quelques chantres avec les effets de manche qui satisfont leurs égos et leur public, etc. Ce n’est pas d’aujourd’hui et pas seulement pour l’école que le libéralisme s’empare de ce qui est nouveau. Ce n’est pas parce que l’agriculture biologique est passablement détournée et pervertie par l’économie de marché, encore hors des moyens d’un grand nombre de consommateurs,  qu’il faut rejeter l’immense majorité des agriculteurs biologiques et ceux qui leur font confiance. Mais c’est bien parce qu’ils existent, parce qu’ils ont donné envie à un nombre croissant de la population de consommer autrement,  qu’on peut espérer que la politique agricole change un jour. Et la transformation de l’agriculture comme la transformation de l’école induit obligatoirement une transformation sociétale (le pédagogue et le paysan). Il est impossible de séparer école et société.

C’est vrai qu’il y a quelque chose de commun pour tout ce mouvement : c’est un certain rejet de la mainmise de l’État sur les vies, dans un spectre qui va des libertaires aux libertariens (ex Niel) en passant par toutes les nuances. Il y a une vision et une aspiration à une vie démocratique participative qui impose l’exploration et l’expérimentation d’autres formes de gouvernance, y compris la gouvernance par les enfants mise en œuvre et caractérisant toutes ces écoles alternatives. Si très peu affirment une appartenance politique, consciemment ou inconsciemment ils participent au grand courant libertaire et émancipateur. Sur ce point on peut comprendre ce qui n’est plus des réticences mais une opposition résolument politique d’une autre partie du monde enseignant, la même qui les oppose aux militants des mouvements pédagogiques ou de N’autre école.

Pour être cohérent tous les militants pédagogiques dans l’école publique et leurs instances devraient au contraire soutenir cette mouvance, demander et manifester à leurs côtés pour que ces écoles soient réintégrées dans le service public comme elles le demandent (au moins sous contrat) ; les quelques centaines de leurs acteurs et usagers ne descendraient pas dans la rue pour le refuser comme l’ont fait des milliers de l’école confessionnelle catholique lorsque le ministre Savary a tenté de le faire pour elle.

Si un martien naturaliste observait la situation de l’école actuelle en l’ayant observée depuis des siècles, il ne verrait probablement pas un confusionnisme mais un grand corps n’ayant cessé de s’agrandir sur le même modèle,  en train de bouillonner pour sortir de son immobilisme, se récréer différemment et devenir moins malade. Donc un bon signe.

Ceci dit, je souligne encore l’intérêt et la qualité de la revue N’autre école entièrement et bénévolement réalisée et gérée par des enseignants dont une bonne partie sont aussi des militants de deux syndicats très minoritaires SUD-éducation et CNT-éducation ou militants pédagogiques. Ah ! Des politiques me direz-vous ? Oui, ils l’assument pleinement et tranquillement. Mais ce qu’est l’école, ce qu’elle peut être, est bien intimement lié à une politique, au sens noble du terme, à définir par ceux pour qui elle est faite… ou devrait être faite. On peut en discuter suivant les points de vue d’où l’on regarde et les grilles d’observations qu’on utilise comme je le fais ici, la même situation peut être vue de différentes façons,  mais le simple fait qu’on puisse en discuter et croiser les points de vue, fait avancer tout le monde, enfin tous ceux qui sont de bonne foi.


[1] Lettre de Voltaire à Daminaville, in œuvres de Voltaire, Hachette 1862

[2] Lettre à M. de la Chalotais, 28 février 1763

[3] Voir les remarquables analyses de Nico Hirt souvent citées.