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Que faisiez-vous avec les enfants dys… autistes, hyperactifs, handicapés…. ? Question qui m’est chaque fois posée et à laquelle ma réponse surprend et déçoit : Rien !

Statistiquement en une quarantaine d’années de carrière il y a eu obligatoirement des enfants plus ou moins dys… dans ma classe unique. Rien ne les distinguait des autres. Il faut bien comprendre ce que sont les écoles que j’ai appelées du 3ème type : si l’environnement et son aménagement est le plus provocateur possible de l’utilisation et de la construction des langages dans tous les projets, dans ceux-ci il n’y a pas à répondre à une demande du prof ou de l’institution, il n’y a pas à se plier à des méthodes d’apprentissage, seuls l’envie, le besoin, la curiosité… les motivent. Tous apprennent ce dont ils ont besoin… à leur façon, à leur rythme. Je n’ai jamais su comme chacun faisait, comment leur cerveau se débrouillait, mais aujourd’hui des neurobiologistes comme Alain Berthoz confirment bien que face à une situation donnée, le cerveau trouve les solutions par « des chemins détournés » qui n’appartiennent qu’à lui. Une école du 3ème type ne guérit aucun handicap, n’empêche pas l’aide de thérapeutes hors de l’école, elle permet simplement à chacun d’être et de vivre suivant ce qu’il est. Apparemment c’est beaucoup.

En une quarantaine d’années il y a eu bien sûr des enfants avec des handicaps importants et très visibles (je n’ai cependant jamais eu d’enfants autistes), comme par exemple cet enfant fortement handicapé mental : voir Rhapsody in Blue et Roger ou sa version audio (6 mn), ou Charles qui après avoir été viré de toutes les écoles de la région pour sa violence avait atterri dans ma classe unique (un peu comme les médecines alternatives nos écoles étaient le dernier recours pour des familles). La violence de ce dernier était provoquée par un déficit particulier : dans la boite noire du cerveau, le input (entrée des informations) et le process (traitement des informations à l’intérieur de la boite) étaient parfaits, c’est lors de l’output (sortie et expression) que cela se brouillait. Les médecin de l’hôpital de jour qui le suivaient m’avaient expliqué que c’était inguérissable, que nous n’y pouvions rien. Dans les écoles où il était l’incompréhension des profs (il était accusé de tricherie et puni lorsqu’il donnait la réponse à un problème sans pouvoir expliquer comment il avait fait !), l’incompréhension des autres qui ne lui laissaient pas le temps de s’expliquer, provoquaient une intense souffrance qui se traduisait par des colères terribles. Lorsqu’il n’a plus eu à agir pour se plier à des demandes, lorsqu’avec mon aide et par mon exemple les autres se sont adaptés à Charles, celui-ci s’est peu à peu apaisé, il a pu utiliser toute sa sensibilité et son intelligence particulièrement brillante, plus personne ne pouvait s’apercevoir qu’il avait un handicap. Plus tard il s’est engagé dans une ONG en Afrique. En nous adaptant à lui il s’était aussi adapté à lui-même.

C’est bien plus le regard des autres et l’exclusion de facto que le handicap lui-même qui sont la source de souffrances. Il y a donc la nécessaire reconnaissance des « être » différents de chacun par les autres dans une vie partagée (déjà le multi-âge aide beaucoup à cela).

Il s’agit souvent de libérer le cerveau et le corps des blocages que le regard des autres et la conformité ont provoqués. Dans l’utilisation des langages il y a tous ceux que l’on peut qualifier de libérateurs : musique, peinture, dessin, marionnettes, mime, théâtre libre,… (voir ce billet)… et l’écrit. Cela peut paraître surprenant en ce qui concerne l’écrit. Mon ami Paul Le Bohec[1], décédé il y a 9 ans, l’a beaucoup défendu et raconté en particulier dans L’école réparatrice de destins (L’Harmattan). Un autre ami, Laurent Lançon, le fait vivre aux jeunes d’un IME (j’ai publié quelques-uns de ses billets). Parce que la cause de ce qui est considéré cette fois plutôt comme des enfants en difficulté n’est pas intrinsèque à ce qu’ils sont mais à ce que leur vie a provoqué et aussi par voie de conséquence au regard des autres comme au regard sur eux-mêmes. Dans mon billet sur le forum de Strasbourg j’avais signalé l’importante intervention de Jean-Guillaume Bellier. Oui, l’écrit libre, en même temps que son acceptation sans jugement par d’autres (ce qui n’est qu’une écoute), permet que se libère par son intermédiaire qui est une sorte de médiation les miasmes d’un passé, que se découvre à lui-même et fait découvrir aux autres la richesse que chacun est.

Au lieu de dire qu’une école du 3ème type n’est pas thérapeutique, j’aurais dû dire que c’est l’école traditionnelle, la société, les regards et la conformité recherchée qui fabriquent les malades et les handicapés. 


[1] Paul Le Bohec a été une des personnes les plus importantes du mouvement Freinet et à mon avis du monde de l’éducation de la seconde moitié du XXème siècle (les praticiens du terrain sont peu reconnus dans un monde où il faut être paré de titres pour être écouté). La « méthode naturelle », y compris en mathématique, c’est lui. Il a été un défenseur acharné de l’expression et de la création. Sa bibliographie.