matez

Il y a 40 000 ans. Je fais partie d’une troupe de chasseurs cueilleurs de la tribu des Oulhamr. Je pars en éclaireur et demande à mes compagnons de me rejoindre quand le soleil sera au plus haut. « Oui, mais comment on  saura où te rejoindre ? » Nous avons des arcs. Nous savons que pour atteindre une cible il faut pointer l’extrémité pointue de la flèche vers la cible. Je leur dis que je disposerai des flèches de mon carquois par terre et qu’il n’y aura qu’à suivre les directions qu’elles indiqueront. « Oui mais me dit un plus malin,  tu vas gaspiller des flèches dont tu auras peut-être besoin ! » D’accord. Alors je leur dis que je ferai sur le sol quelque chose qui ressemble à une flèche avec des cailloux ou des bouts de branches.  Et me voilà parti. Le soir, à peu près tout le monde m’a bien rejoint, cela a marché. Il faut qu’on raconte ça aux autres.

Nous voilà le soir dans la caverne. Il faut que j’explique à tout le monde le truc que nous avons trouvé pour nous suivre de loin. Zut !  Le sol a été bien balayé, pas de morceaux de bois qui trainent. Dans le foyer éteint il reste quelques bouts carbonisés. J’en prends un et sur la paroi de la caverne je trace un trait qui ressemble à une flèche :

« - Voilà, il faut qu’on fasse quelque chose avec des branches qui ressemble à ça à et suivre la direction »

Ebahie, la tribu met quelque temps à comprendre.

« - Oui mais on ne peut pas emmener le rocher avec nous ! Et puis là il n’est pas par terre, on voit pas où ça va !...» Bon ! Tout le monde ressort et je leur fais une démonstration, on s’entraine en faisant un parcours, flèche dans un sens, flèche dans un autre sens, etc. Et on rentre bouffer un morceau de l’auroch qu’on avait tué lorsque les autres m’avaient rejoint le matin, arrosé avec un breuvage que Mowgli avait inventé : il avait mis quelques pommes écrasées dans un creux de rocher, il avait plu et il l’avait oublié ; ça faisait des bulles ! Il avait perfectionné le truc pendant de longs jours et conservait sa potion dans une outre en peau d’auroch. Bon, c’était pas terrible, mais je vous dis pas l’effet que cela faisait !

On était un peu pompettes et pendant ce temps les mômes qui avaient découvert qu’avec un morceau de charbon de bois on pouvait tracer des trucs sur les parois de la grotte les couvraient de flèches ! Nous on savait que nos mômes apprenaient à tuer les aurochs en jouant aux chasseurs et nous les laissions toujours jouer sans les embêter, et puis on s’en foutait qu’ils barbouillent la grotte. Au bout d’un moment nous sommes quand même allez voir ce qu’ils avaient fabriqué, parce que nous savions aussi que les mômes aiment bien qu’on s’intéresse à ce qu’ils font.

- Qu’est-ce que vous avez fait les mômes ?

Naohn, qui commençait à nous suivre dans nos expéditions de chasse, hilare, nous dit :

- Voilà le parcours que nous avons fait tout à l'heure  àäàâàã   et si on trace ça sur un caillou, il n’y a plus qu’à sortir et à suivre ce que dit le caillou !

Ouaaah ! Il a fallu pas mal de temps pour que nous comprenions que sur la paroi il y avait ce que nous avions parcouru. Nous sommes même tous ressortis pour voir si ça marchait. Mais Aghoo, un petit malin velu, fit remarquer qu’on ne savait pas s’il fallait aller longtemps dans la même direction. Tout le monde retourna dans la grotte, un peu titubant pour quelques-uns d’entre nous, et Naohn tout fier :

-à ça, c’est pas loin, àà ça c’est un peu plus loin, ààà ça c’est assez loin !

La petite Ika, qui ne voulait pas être en reste et voulait faire voir que chez nous ce n’était pas parce qu’elles n’allaient pas à la chasse que les filles ne comptaient pas, dessina deux autres flèches :

- àß et ça, ça veut dire quoi petit malin ? – Ça veut dire qu’il ne faut plus bouger !

Interloqués, nous ne pouvions plus les arrêter. ààßßß, ça, ça veut dire qu’il faut un peu revenir en arrière ! - Bon mais c’est pareil que ça ß ! - oui mais si c’est ça àßßß ? – Alors c’est pareil que ça : ßß !... Et chacun avec son morceau de charbon de bois agençait des signes auxquels nous ne comprenions rien, ça charbonnait, ça discutait, ils ne s’occupaient plus de nous.

Mowgli qui était comme nous autres totalement dépassé :

- Bon les enfants, arrêtez de jouer, faudra aller vous coucher. Et puis d’abord vous les appelez comment vos machins ?

Amoukar qui avait la peau du visage un peu râpée, c’est pour cela que les autres l’appelaient le rappeur, se mit à entonner :

 - C’est des tiques. Pas de panique, on vous nique, matez ma tique, matez ma tique, matez ma tique… Chez nous les tiques c’est ce qui vous rentre dans la peau, nous embête et qui laisse des traces.  « Matez » ça veut dire « regardez bande d’ignares ! » et tous les mômes se sont mis à danser autour de nous Matez ma tique, matez ma tique, matez ma tique…

Ça c’est fini tard, nous n’avions plus les idées bien en place et les tiques y étaient pour autant que le breuvage de Mowgli.

Donc c’est préhistorique, ce ne sont pas les grecs qui ont inventé μαθηματικός mathematikos (« qui aime apprendre »), c’est Amoukar, et ça veut dire « qui aime inventer et rigoler avec des signes bizarres » ! Matezmatique !

Gaw-nard un Oulhamr

qui veut rendre aux Oulhamr ce qui appartient aux Oulhamr