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D’une façon générale le thème de la décroissance est devenu, au moins intellectuellement, comme plausible, voire inéluctable, même si seulement une infime minorité le rend effectif dans l’immédiat pour son propre compte. Les dirigeants, eux, imperturbablement continuent à attendre la croissance comme solution à LEURS problèmes en nous faisant croire que cela résoudra les nôtres, en brandissant un chiffre inventé par eux et leurs sbires économiques, le PIB ! Mais pratiquement tout le monde sait plus ou moins consciemment qu’ils nous mènent droit dans le mur malgré tous les emplâtres qu’ils essaient de plaquer. La majorité espère simplement qu’elle pourra encore quelque temps tirer son épingle du jeu (profiter !).

Cette décroissance implique des conséquences autres que celles de moins consommer, de réduire un peu le confort, d’économiser l’énergie… Elle implique des transformations radicales de l’ordre social : le développement de petites structures autonomes en même temps que le démantèlement des macrostructures de tous ordres qui ne peuvent se développer et faire du profit que dans une logique de croissance, des organisations d’abord coopératives avant de devenir libertaires, des transformations des échanges échappant à la fausse régulation des macro-systèmes financiers, une autre conception et un autre sens au travail nécessaire à une collectivité et non plus aux profits de machines dont les bénéficiaires sont inatteignables, la fin de la concurrence et de la compétition économique… d’une façon générale la fin des dominations et la destruction du cadre et des hiérarchies instituées. Une décroissance dans un cadre inchangé est impossible. Ceci explique pourquoi malgré la rationalité d’une décroissance indispensable l’establishment lutte farouchement contre tout ce qui y conduit, l’exemple de la ZAD de NDL et de toutes les ZAD en est une des dernières démonstrations. Il y a cependant un nombre grandissant de personnes, pas seulement les penseurs, qui ne s’y trompent pas.

 Parallèlement il y a une croissance dont personne ne parle : la croissance scolaire. La dernière mesure, la capture des enfants dans l’école dès 3 ans, n’a soulevé aucune protestation en dehors des sempiternels moyens qui ne sont pas mis en face. Simultanément les mesures sur les concentrations scolaires (fin de toutes les petites écoles de proximité), l’accentuation de l’ordre scolaire et l’uniformisation des pratiques par les dernières instructions ministérielles, ne sont pour personne des enjeux sociétaux, en dehors de la microscopique minorité qui défend vainement ses petites écoles ou la défense d’une fausse liberté pédagogique qui nie en même temps la liberté de ceux qui sont obligés de s’y soumettre. La logique est la même que celle qui régit tous les autres systèmes politiques, économiques, sociaux…

Le macro-système qui capture maintenant les enfants dans tout leur temps de construction en adultes est aussi tentaculaire et uniforme que les macro-systèmes politiques, économiques, financiers. En somme on écarte totalement les enfants et adolescents de la vie ordinaire dans ce qui ne sont que des stabulations d’élevage, pour ensuite les lâcher dans le système sociétal qu’ils n’auront même plus l’idée de contester ou de s’en écarter. La croissance scolaire, qui n’est d’ailleurs pas du tout la croissance de l’offre scolaire qu’au contraire elle réduit à rien, est bien dans la même fuite en avant que la croissance d’un PIB (en plus, elle aussi est traduite par des chiffres). Certains s’étonnent (ou se félicitent) que la majorité des jeunes ne se révolte plus, mais l’emprise de l’école est devenue encore bien plus forte qu’elle ne l’était dans ce mai 68 et l’obtention de bouts de papiers appelés diplômes annihile toute velléité tant on leur a répété que c’était le but de l’école et la clef de leur vie future… dans la croissance magique.

Même ceux qui parmi les enseignants ont conscience de la nécessité d’une société de la décroissance ou moins dans la croissance dans une autre organisation sociale, ceux-là mêmes ne touchent pas à l’emprise scolaire,  quand ils ne sont pas les premiers à soutenir la croissance de son expansion en lui attribuant une fonction émancipatrice. Bien sûr sur les 15 années où les enfants vivent l’essentiel de leur temps à l’école et parmi la centaine d’enseignants auxquels ils auront eu affaire il y en aura eu deux ou trois qui leur auront offert un peu d’émancipation (deux ou trois c’est le nombre maximum qui est cité lorsqu’on demande « quels sont les professeurs qui vous ont marqué »)  le reste du temps c’est la soumission à la pression d’un élevage (et d’un gavage) qui est celui d’un système. Plus le système qui englobe l’école est en difficulté, plus il accroit le temps et la pression de cette dernière. La corrélation entre l’école et depuis quelques décennies avec le système libéral et ses crises a été largement démontrée, en particulier par Nico Hirt souvent cité dans mes billets.

Il ne faut pas se leurrer sur ce qui est asséné : les apprentissages fondamentaux, oui, mais tels, uniformément et seulement comme l’indique un ministre ; un peu de créativité, de numérique,… oui mais seulement dans ce dont va en avoir besoin la machine économique puisque c’est ce qui se vend et produit des profits ; un peu de citoyenneté, oui mais c’est intégrer la morale républicaine comme on intègre le catéchisme ou le Coran, etc.

On voit beaucoup fleurir, à coté, ce qu’on peut considérer comme des thérapies pour supporter au mieux l’école : l’éducation à la bienveillance, la gestion des émotions, les aides aux devoirs, les conseils et entrainements à maintenir l’attention, les remédiations (le terme dit tout en lui-même !), la parentalité et même les stages de parentalité pouvant être ordonnés par les tribunaux, etc., etc. Des soins palliatifs qui peuvent même être lucratifs et qui peuvent même concerner les enseignants avant le burn out.

Bien sûr il y a les interstices appelés périscolaires. On n’emploie plus « éducation populaire » trop subversive et que de toute façon on a rendu plus ou moins exsangue en lui coupant la plupart de ses moyens (exemple les emplois aidés). Péri mais scolaire parce qu’il ne faut pas lâcher la pression sur les enfants, les lâcher tout simplement. Et c’est un nouveau catalogue d’activités proposées ou imposées qu’il faut sans cesse accroître lui aussi, normal dans la logique de consommation… forcée !

Bien sûr il y a les pédagogies nouvelles et leurs militants, mais même si l’impossible arrivait (impossible parce que contre la nature de l’école même), c'est-à-dire qu’elles soient généralisées, c’est toujours le même temps de capture. Nous arrivons dans une situation qui n’avait jamais existé : les petits de l’espèce humaine arrivent à l’âge adulte sans jamais avoir eu de moments d’expérience de l’autonomie, au mieux quelques périodes d’autonomie… autorisées, dirigées, surveillées et contrôlées.

La décroissance qui implique elle aussi les autonomies individuelles et collectives, les interrelations et les interdépendances co-construites, ne va donc pas sans une décroissance scolaire.  Bien sûr le temps réduit scolaire devenant le temps d’une autre école. Bien sûr aussi la diminution de l’emprise scolaire va avec la diminution de l’emprise du travail salarié des familles. Bien sûr elle va aussi avec une vie enfin instaurée ou réinstaurée dans les espaces territoriaux (villages, quartiers). La corrélation entre décroissance économique et décroissance scolaire est étroite.

En attendant on va me dire que prôner la décroissance scolaire est irresponsable. « Dans l’état actuel de la société tu vois bien qu’il est impossible de laisser les enfants livrés à eux-mêmes, tu vois bien l’importance sociale de l’école » L’éducatif lié au social. Lorsque l’État nous dit que SON école maternelle est enviée dans le monde entier (ce qui est d’ailleurs faux) c’est surtout parce que sa gratuité (maintenant son obligation) permet aux parents dont les mères de continuer d’aller au boulot. Il est vrai que seuls les riches peuvent être disponibles pour leurs enfants, il est vrai par exemple que même pour avoir un RDV à l’école les parents salariés ne peuvent le faire pendant leur temps de travail, il est vrai aussi que je n’ai pas souvent entendu cela revendiqué comme un droit. Donc moins d’école suppose que l’environnement hors temps scolaire soit autre que le désert ou la jungle actuelle. Or l’éducation populaire préconisée déjà par Condorcet et vraiment mise en œuvre par  Jean Massé et la ligue de l’enseignement (1866 !), celle dont on réduit les moyens, sait comment enrichir ce qu’elle appelait « le temps libre ». Temps « libre »  qui dit bien ce qu’est le reste du temps, que l’on soit adulte ou enfant, temps qui ne cesse de se réduire comme une peau de chagrin malgré les temps appelés « de vacances » qui n’arrivent à n’être plus que des temps de récupération des « travailleurs » épuisés pour être à nouveau exploitables ensuite. La pédagogie sociale démontre aussi comment l’espace public peut devenir autre chose, de permettre aux enfants d’exercer leur liberté, leur autonomie, leurs initiatives dans une auto-organisation sociale avec l’aide des adultes.

 Réduire le temps scolaire, surtout le temps d’école telle elle est actuellement[1], ne se heurte donc pas à des impossibilités. Evidemment on se doute qu’alors l’emprise sur les futurs citoyens ou sujets serait moins forte, comme une décroissance diminuerait l’emprise de l’économie de marché et de ses profits sur les citoyens. On a beau retourner le problème dans tous les sens on arrive toujours aux mêmes causes.



[1] Tous les chronobiologistes et autres cognitivistes disent bien d’ailleurs, que même dans la conception des apprentissages dont on n’arrive pas à se sortir, l’attention ne peut pas être mobilisée plus de deux ou trois heures par jour.